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Full text of "Nos artistes Anversois : notices biographiques"

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Par Gustave DE GRAEF 




1898 



NOS ARTISTES ANVERSOIS. 



nos 



a w 1 i f îi 



NOTICES BIOGRAPHIQUES 



Gustave DE GRAEF 



Similigravures de Joseph MALVAUX 



ANVERS 

Établissement Yvc Jos. THEUNIS, rue du Lombard 21 



1898 



PRÉFACE 




^T^N écrivant ces pages, j'ai eu pour but de grouper les 

^^iè^ biographies de ceux de nos artistes anversois, qui ont 
acquis leur place au soleil. 

Naturellement, la présente série est susceiUible de com- 
pléments. Elle en appelle d'autres, i)ar le seul lait (jue les 
générations naissent, se dé\'eloi)i)enl, et que les jeunes 
également, auront, dans (luelques années, leur réputation 
établie. 

Il en résulte que le travail que j'ai élaboré n'est (]ue le 
l)rélude d'un historique artistique local, dont la teneur est 
indéfinie. 

Avant tout, je me suis attaché à être véridic^ue. 

J'ai donc bâti mon ouvrage sur des éléments contrôlés 



par moi-même et sur le vif, en ce sens que les détails 
que j'expose m'ont été fournis verbalement par les intéressés. 
De la sorte, j'ai pu faire, non seulement des biographies 
exactes, sans boursouflures ; mais encore une étude sincère 
des caractères de mes sujets. 

Cette assertion est d'autant plus permise que les artistes, 
sachant que les détails en question allaient être publiés, 
s'en sont tenus à la vérité la plus stricte. 

C'est même à raison de cette scrupulosité qu'on ne trom era 
pas dans mon ouvrage les biographies de nos artistes dis- 
parus ou émigrés vers d'autres pa\-s : j'aurais dù, pour eux, 
me servir de documents dont rien ne prouve l'authenticité. 

D'autre part, j'ai soigneusement évité toute discussion 
quant aux œuvres produites. Mon livre n'est point un 
exposé d'appréciations artistiques, mais un musée de bio- 
graphies ayant exclusivement trait à la carrière de l'artiste. 

La critique en est exclue. 

J'ai pris chacun de mes sujets dans ses débuts, son 
essence, son développement et sa destinée. Je l'ai suivi pas 
à pas, depuis sa jeunesse jusqu'à son apogée, constatant 
ses efl"orts, soulignant ses labeurs, relatant les phases de son 
existence ; et, si parfois j'ai dépeint quelques traits de la vie 
privée, ce n'est que pour mieux faire ressortir les diftérentes 
tendances d'esprit. 

En outre, j'ai dirigé mon travail vers une grande simpli- 
cité. Il me semble que les biographes qui s'attachent à faire 
du style et de la littérature, manquent à une notable partie de 
leur mission, parce qu'ils attirent l'attention sur eux-mêmes, 
au détriment des individualités dont ils décrivent la carrière. 



Il ne s'agit point ici de faire une apothéose à l'auteur : sa 
personnalité doit disparaître devant celle des autres. 

Assurément, dans un travail aussi complexe, les difficultés 
sont noml)i"euses. 

Il va d'abord la hiérarchie des situations, ensuite la jalousie 
de métier, i)uis les dissentiments personnels, enfin la supré- 
matie de talent (juc tout homme croit avoir sur son sem- 
blable. 

Tel artiste a trou\ é <à redire sur le tait qu'il \-enait après 
un autre, moins officiel que lui ; tel ne ^'oulait pas être en 
compagnie d'un confrère dont il croj'ait avoir à se plaindre ; 
tel, encore, offrait le triste spectacle d'un refus motivé par 
une di\'ergence de tendance d'art ou par une inconce- 
vable prétention de supériorité sur tout ce (]ui l'entcjure. 

Pour avoir été rares, ces cas se sont néanmoins produits, 
et je le c-.onstate, a\ ec un serrement de cœur d'autant plus 
grand, (]u'il est douloureux de \ oir l'art, cet idéal, éclaboussé 
par de semblables mcsciuinei'ies. 

Aussi ai-je laissé ces esprits-forts à leur modestie, et 

me suis-je incliné en souriant. 

Mais, afin (^é^'iter les froissements, je n'ai fait ni sélec- 
tion, ni classement. Au hnsard des i)érégrinations, j'ai butiné 
dans la masse et j'ai écrit au courant de la plume. 

De la sorte, des jx-rsonnalités haut placées sont confondues 
avec des artistes de moindre envergure ; et je ne pense point 
a\ oir, pour cela, failli à la tâche (lue je me suis imposée. 

Un des cotés importants de l'ouvrage était, sans contre- 
dit, la rt^production des portraits. Je les ai voulus d'une 
parfaite ressemblance ; à cet effet, l'élaboration en a été 



— IV — 



confiée à M. Joseph Malvaux, de Bruxelles, un artiste-gra- 
veur dont la collaboration en la matière est des plus pré- 
cieuses. 

Enfin, pour consacrer ofïiciellement mon travail et le 
rendre durable, j'en ai déposé un exemplaire dans les prin- 
cipales bibliothèques communales de la Belgique, le mettant 
ainsi à la portée de tous ceux qui, plus tard, désireront con- 
naître les détails biographiques exacts de nos artistes 
anversois. 

Ce faisant j'estime avoir complètement rempli mon devoir. 

G. D. G. 



NOS ARTISTES ANVERSOIS 



9 




David Col. 

NE vraie figure que David Col, comme homme et comme 
'xèJ) artiste. C'est le type de l'anversois pur sang, dont il a con- 
servé les allures particulières et même un tantinet l'habille- 
ment primitif. Il est la personnification de la bonhomie, et son 
regard franc à quelque chose de malicieusement gouailleur. 

Le talent de cet artiste ne se discute plus. 11 appartient à la 
renommée. 

Né le 6 mars 1822, David Col fut, dès l'âge de 14 ans, destiné 
par ses parents, à la profession de cuisinier. A quoi tient pourtant 
la destinée : on rêvait de faire de Col un Vatel , il ne rêvait, lui, 
que peinture. Mais il n'y avait pas à s'opposer aux ordres paternels. 
On plaça donc le jeune homme en apprentissage chez M. Mondon, 
restaurateur à Anvers, et le futur artiste se mit bravement à tour- 
ner les sauces. Cependant, sa vocation le taquinait continuellement. 
Un jour, des peintres en bâtiment étant venus rafraîchir la façade 



NOS ARTISTES 



du restaurant, Col ne trouva rien de mieux que de se faire une 
provision des différentes couleurs déposées dans la cour, et se mit 
hardiment à décorer de paysages, les murs de sa chambre, à l'insu 
de son patron. 

Une couple de mois s'écoulèrent, lorsqu'une circonstance amu- 
sante vint fixer le sort de Col. En vue d'un grand dîner, le restau- 
rateur avait à composer une crème, célèbre à cette époque, et qu'on 
nommait la Charlotte russe. Col fut préposé à cette fabrication. 
Son premier soin fut d'y goûter ; mais il le fît tant et si bien 
qu'il n'en resta guère. Et, pour comble de malheur, il cassa 
l'écuelle. Naturellement le patron se fâcha, et Col fut renvoyé. 
C'était, du reste, le plus ardent désir du marmiton-peintre. Sur ces 
entrefaites, un client de la maison qui portait quelqu'intérèt au 
jeune homme, fit les démarches nécessaires pour le faire entrer à 
l'Académie d'Anvers, où il débuta sous la conduite de Wappers. Il 
fut bientôt un des plus brillants élèves, autant remarqué pour ses 
qualités étonnantes que pour sa jovialité et sa bonne humeur. 
Alors, déjà, se développait cette verve que nous retrpuvons, 
plus tard, dans toutes ses œuvres, et qui les rend si particu- 
lièrement attrayantes. C'était chez lui une véritable obsession que 
d'égayer toutes choses ; à telles enseignes qu'un des concours de 
composition ayant eu pour sujet la Colère, il fît la figure d'un 
apothicaire qui, la nuit de ses noces, avait été réveillé quatre fois 
par des clients. Sa composition fît époque. 'Wappers la montra aux 
élèves, comme un modèle d'expression ; « seulement, dit-il, ce n'est 
pas la Colère que Col a rendue, mais bien le Dépit. » On en rit 
encore, parmi les rares survivants de cette époque. 

Entretemps, les années s'écoulèrent pour David Col, dans un 
effort soutenu, lorsqu'en 1841, ayant amené un mauvais numéro 
au tirage au sort, il fut incorporé. Cependant, la carrière militaire 
ne lui fut pas bien lourde. Il sut se concilier les bonnes grâces de 
ses supérieurs, en faisant le portrait de son colonel, et en donnant 
aux deux fîlles de celui-ci, des leçons de dessin. Même, il trouva 
l'occasion de se créer des petits revenus ; le capitaine de sa compa- 
gnie se mariant, il fit, en peinture cette fois, le portrait de cet offi- 
cier et celui de sa fiancée, ce qui lui rapporta 20 florins. En dehors 
de ces reproductions de haute officialité, Col ne dédaignait point 
de se prodiguer dans un cadre d'ordre inférieur. Il eut la clientèle 
de tous ses sous-officiers, pour lesquels il élabora un tarif fixe : le 



ANVRRSOIS 



portrait-buste à raison de fr. 3 ; le portrait jusqu'aux genoux fr. 5. 
Il fit une grande quantité de ces portraits. Un seul lui fut payé; 
les autres lui furent réglés en monnaie de sympathie. 

Néanmoins, cette situation créa à l'artiste-soldat des protections 
telles qu'au bout de six mois, il obtint son congé. 

Dès lors, il entra complètemeut dans la vie artistique militante. 
En 1845 il exposa, au salon permanent, son premier petit tableau, 
intitulé T'en souviens-tu ? qui fut plus tard en la possession de M. 
Grenier, d'Anvers. 

Mais le début de ses succès fut l'envoi, à l'Exposition d'Anvers, 
d'une toile carrément humoristique, Les Oiseleurs. Il en demanda 
800 francs ; elle fut acquise pour la tombola, à raison de 600 francs ; 
une heure plus tard, M. Bosschaerts l'acheta pour fr. 800. Grande 
fut la joie de l'artiste, et aujourd'hui encore il se remémore avec 
bonheur, cette première vente, dont le montant lui fut payé en 
pièces de cent sous, qu'il emporta triomphalement dans son grand 
mouchoir à carreaux Jamais, dit-il, il n'avait possédé pareil trésor. 

Pendant ce temps, une grande exposition s'organisait à Bruxelles. 
Col résolut d'y briller. Il fit un tableau d'importante composition, 
le Cortège du Bœuf gras. Sa tentative ne fut pas heureuse. Tous 
les journaux de la capitale lui tombèrent sus et l'érciiuèrent de 
maîtresse façon. Mais précisément ces critiques portèrent son nom 
de bouche en bouche, et l'on ne parla plus que de lui. La trouée 
était faite. 

Au reste, il racheta bientôt sa maicchance, par une série d'œuvres 
marquantes, qu'il produisit coup sur coup, et qui établirent sa 
réputation. 

Il se maria en 1854, fut médaillé à l'exposition de Dunkerque en 
i855, puis successivement à Ypres (pour un tableau acheté par M. 
Van den Peerenboom), à Philadelphie et à Vienne. 

Décoréen 1875, il fut, en i885, promu Officier de l'ordre de 
Léopold. Depuis 1896, le corps académique, l'a proclamé Membre 
agrégé. 

Comme David Col est un homme d'ordre, il peut attester que, 
pendant sa carrière si bien remplie, il a produit 540 œuvres, parmi 
lesquelles, naturellement, ses dessins ainsi que des tableaux aux- 
quels il a collaboré. 

Il est à remarquer que sa renommée ne S2 borne pas au seul Con- 
tinent.. En Amérique son talent est apprécié hautement. Un grand 



NOS ARTISTES 



nombre de ses toiles ont été placées là-bas, par les soins du mar- 
chand de tableaux anversois M. Albert Dhuyvetter. L'une d'elles, 
notamment Le Concours de canaris, qui avait été cédée ici pour 
12,000 francs, a trouvé acquéreur à New-York, en vente publique, 
pour 5 1 ,000 francs. 

Plusieurs Musées possèdent des œuvres de Col, entre autres ceux 
d'Anvers, de Bruges, de Mons, de Chicago de Cincinnati, de 
Montréal, et l'on est en droit de trouver étrange que le Musée 
de Bruxelles fasse exception. 

Encore la carrière de Col est-elle loin de son déclin. Tous les 
jours, avec une même ardeur, il est à la tâche, et ce n'est pas lui 
qu'on accusera d'avoir bayé aux corneilles. 

En 1897, ses nombreux admirateurs ont fêté son yS^ anniversaire, 
en un banquet solennel et lui ont offert son portrait, superbement 
peint par son camarade Van der Ouderaa, Cette œuvre passera plus 
tard au Musée. En attendant, David Col continue à se porter 
comme un charme, au grand profit de l'Art et au grand plaisir de 
ses multiples amis. 



ANVERSOIS 



l3 




Pierre Van der Ouderaa. 

^IGURE douce et caractéristique; yeux profonds ; barbe d'évan- 
Ld géliste grisonnante ; cheveux bien fournis, dans lesquels il se 
plait à promener les doigts ; attitude un peu penchée ; parole 
mesurée, quasi grave, appuyant sur les r sans les faire rouler, 
s'animant surtout quand il raconte, avec force détails, des sujets 
ayant rapport aux us et coutumes de notre Vieil-Anvers dont il fit 
de si belles traditions en peinture ; tel est l'homme, au physique. 

Quant à l'artiste, voici ce que nous en disions, lors de son expo- 
sition en 1895, au Cercle artistique : « Elle met surtout en lumière 
» les qualités et les efforts d'un travailleur consciencieux, sûr de 
» lui-même, cherchant dans l'infini détail un des plus grands appuis 
» de son art ; elle dénote un peintre sachant admirablement dessiner 
» et mieux encore composer, poussant parfois, jusqu'à l'invraisem- 
» blable, le souci qui le hante. 

» En tout état de cause, M. Van der Ouderaa n'est pas parvenu 



NOS ARTISTES 



» encore, et ne parviendra jamais, à se défaire de l'allure classique 
» légendaire, et si ceci n'est point un bien, ce n'est peut-être pas 
)) un mal non plus, en ce sens que cette manie (qu'on nous permette 
) d'employer ce mot) a contribué beaucoup à donner aux procédés 
I) de l'artiste une solidité qu'ils n'auraient, sans doute, pas con- 
» servée, s'ils avaient été moins sévères, et partant plus libres. » 

Nous n'avons rien à ajouter à cette appréciation. 

Pierre Van der Ouderaa naquit à Anvers, le i3 janvier 1841, de 
parents hollandais, qui résidaient ici, lors de la fondation de la 
Belgique indépendante. Il est donc essentiellement des nôtres. 

Sa première jeunesse fut marquée par une grande antipathie aux 
études. Au lieu d'apprendre ses leçons, il préférait jouer sur la rue, 
et le seul souci qu'il prenait de ses livres, était de les remplir de 
dessins. Cependant une envahissante prédisposition se manifestait 
en lui : si dans les connaissances positives, telles que l'arithmétique 
et la grammaire, il brillait par une nullité absolue, par contre sur 
le terrain de l'imagination, notamment les sujets de rédaction, il 
éclipsait tous ses camarades. Alors, on le voit, se développait déjà 
ce tempéramment spécial qui en fit, plus tard, le peintre d'histoire 
locale que nous admirons. Du reste, comme instruction, il se 
rattrapa brillamment par la suite. Il se mit à piocher la syntaxe ei 
les auteurs classiques avec une ardeur telle, qu'il possède à son 
actif plusieurs productions littéraires flamandes, et qu'il s'est même 
essayé, avec certains succès, comme conférencier. Il n'est donc pas 
resté ce qu'on appelle communément un ignare. 

Quoi qu'il en soit, cette primitive médiocrité de développement 
intellectuel, fut peut être la cause que Van der Ouderaa n'a pas 
suivi une autre voie que celle où nous le trouvons à l'heure présente. 
En effet, ses parents l'ayant placé au collège des Jésuites, ceux-ci le 
renvoyèrent pour ignorance. Or, s'il avait fait son éducation chez 
eux, il est probable (il l'avoue lui-même) qu'en raison de son esprit 
excessivement impressionnable, il serait un jour entré dans les 
ordres. 

Au lieu d'un artiste peintre nous aurions eu un artiste-prédica- 
teur, ce qui n'est pas du tout la même chose. 

A l'âge de i5 ans. Van der Ouderaa s'en fut à l'Académie, où il 
dessina le paysage, sous la direction de Jacobs. A 16 ans, après 



ANVERSOIS 



i5 



avoir fait la classe d'antique, il passa dans celle de peinture, dont 
Van Lerius était professeur. Il ne brilla guère dans cet enseignement, 
et reçut des semonces continuelles pour son manque de zélé. De 
fait, toute son attention semblait se concentrer sur la perfection de 
la forme, du dessin. 



A l'âge de 20 ans, il obtint le prix d'excellence en cours supérieur. 
En i865, il fut proclamé premier, avec Hennebicq, au concours 
préparatoire du prix de Rome. Dans l'épreuve définitive il y eut 
certains désaccords. Pour trancher les discussions, on proposa de 
nommer Hennebicq premier, de ne pas décerner le 2<= prix, mais de 
demander pour Van der Ouderaa un 2^ grand prix. La chose fut 
ainsi conclue : le gouvernement alloua fr. i 5oo ; la ville d'Anvers 
une somme* identique et la Province fr. 5oo. De sorte que Van der 
Ouderaa jouit des mêmes rémunérations qu'Hennebicq, avec cette 
différence que ce dernier put voyager pendant cinq ans, tandis que 
son co-lauréat ne le put que trois années durant. Lorsqu'il annonça 
sa victoire à son professeur Van Lerius, qui l'avait tant de fois 
sermonné, celui-ci lui en exprima toute sa stupéfaction par un 
« Voilà ce que je n'aurais jamais pensé de vous » des plus caracté- 
ristiques. 

Le départ de Van der Ouderaa pour l'Italie eut lieu en 1866. 
Son premier envoi fut La Parabole de Vavare, une œuvre qui le 
fit remarquer. A Rome, pendant toute une année, il travailla les 
classiques, et se compléta par l'étude des têtes, des torses, etc., 
donnant ainsi un exemple que tous les lauréats devraient suivre. 
Revenu en Belgique en 1869, il s'y maria. Ses premières peintures 
d'alors furent des fantaisies romantiques, telles que Pauvre et Riche, 
Fleuriste florentin. Marchand de fruits vénitien. Un excellent 
médecin, et une foule d'autres, d'après des études faites en Italie. 
Puis, insensiblement, notre histoire locale absorba complètement 
son attention, et il peignit Le Prêche de Tanchelin, qui fut acheté 
par la Société des Beaux-Arts. Deux ans plus tard, ce fut le tour de 
Philippe d'Artevelde proclamé Rmi'aert de Flandre, une grande 
et intéressante composition appartenant actuellement à M^^e Mo- 
retus de Theux. Cette toile fut d'abord acquise pour le Musée 
d'Anvers et y fut placée ; mais, en 1870, elle fut troquée contre le 



i6 



NOS ARTISTES 



superbe tableau historique De Mond^oen, qui vint prendre la place 
du précédent. 

En réalité ce fut en 1876 que l'artiste créa sa plus sensationnelle 
œuvre, La Veuve d'Egmont présentée au Magistrat d'Anvers, 
que M. Arbelot de Paris acheta à l'Exposition de Lyon. Il se 
distingua encore par En route pour le supplice, qui eut un reten- 
tissant succès à Paris ; par Uitdeeling der ro^en. Une réparation 
judiciaire, Anne d'Autriche, que nous avons vu au Cercle Artis- 
tique et qui fut acheté par Koekoek de Londres, lorsqu'il n'y avait 
encore sur la toile que la souveraine sur sa blanche haquenée. A la 
Cathédrale d'Anvers, Van der Ouderaa possède un tryptique, 
Exposition du corps de Jean Berchmans, don de la famille 
le Grelle. Enfin, à notre Palais de Justice, on remarque de lui deux 
sujets imposés : La Peine du parjure et Nul ne peut se distraire 
à son juge naturel. Ce fut le savant archiviste M. Génard, qui 
fournit les données de ces deux compositions, comme ce fut égale- 
ment le même érudit qui donna à l'artiste, les indications historiques 
nécessaires, pour un grand nombre de ses tableaux. 

Un fait digne de remarque, c'est que pour ses personnages. Van 
der Ouderaa utilise toujours ses amis, ce qui revient à dire que ses 
tableaux, tout en traitant des temps passés, forment une vraie 
galerie de portraits contemporains. 

Van der Ouderaa est représenté aux Musées d'Anvers, de 
Bruxelles et de Termonde. Il obtint à Sydenham une médaille 
d'argent ; à Lyon, une médaille d'argent et une médaille d'or ; à 
Amsterdam et à Anvers (1879), une médaille d'or, puis encore dans 
cette dernière ville, en i885, une médaille de 2« classe ; un diplôme 
d'honneur à Lyon, en 1894, et la même année, une médaille de 
le classe à Anvers, ensuite une médaille d'or à Berlin, en 1896. 

Décoré chevalier de l'ordre de Léopold, en 1881, il en fut promu 
officier en 189T. Il est Membre effectif du Corps académique ; et, 
depuis 1886, professeur à l'Institut académique supérieur d'Anvers. 

Lors du décès de Verlat, on s'attendait à voir Van der Ouderaa 
placé à la tête de notre Académie des Beaux-Arts. Ce fut M. De 
Vriendt qu'on choisit. La destinée a parfois des mystères insondables. 

La renommée artistique de Pierre Van der Ouderaa n'en souffrira 
rien. Il occupe une place marquante parmi les sommités de notre 
École. 



ANVERSOIS 



17 




Rik Schaefels. 




I vous entendez, dans la rue, au concert ou au théâtre, rouler 
une grosse voix de basse taille, ne cherchez pas : c'est la voix 



de Rik Schaefels. Elle est unique au monde. 

Si vous voyez déambuler un colosse, à larges épaules, à structure 
superbe, droit comme un i, avec sur le sommet un chapeau de soie 
gigantesque, ne devinez pas: c'est Rik Schaefels en personne. Depuis 
Boduognat c'est le seul géant qu'Anvers ait possédé. 

Cette voix et ce géant forment un tout composé d'excellentes 
qualités de cœur et d'esprit, de jovialité rabelaisienne, de bonne 
humeur constante, de douceur virile, ne faisant nullement mentir 
l'éternelle vérité qui veut que les corps les plus volumineux abritent 
les plus volumineuses bontés. Cesdispositions particulières entourent 
Schaefels comme d'une auréole, si bien que généralement et 
partout on le nomme « Nonkel Rik ». 

Il naquit à Anvers, le 2 décembre 1827. Son père, artiste de 

2. 



i8 



NOS ARTISTES 



certaine allure, fut professeur d'ornementation à l'Académie d'Anvers ; 
et de nos jours encore on voit, à l'église de St-Jacques, son monu- 
ment par Van Arendonck. Luc Schaefels, frère de Rik, fut égale- 
ment un peintre de bon renom. 

Il n'est donc pas étonnant que Schaefels chasse de race et rehausse 
le blason artistique de sa famille. 

Dès l'abord, ses instincts le poussèrent vers la peinture et, 
lorsque, tout jeune encore, ses parents le croyaient à l'école, il 
galopait dans les polders, aux environs de la ville, avec son ami 
Lamorinicre, pour se livrer à son penchant de dessinateur. Comme 
il rentrait régulièrement à midi et au soir, il put continuer 
ce manège pendant quelques mois ; mais un beau jour la mèche 
s'éventa et la malice fut découverte. 

Alors, ses parents durent céder et l'envoyèrent à l'Académie, où il 
entra, à l'âge de i3 ans, dans la classe de paysage dirigée par De 
Jong. Bientôt il fut hanté du désir d'être mariniste, et il passa dans 
l'enseignement de Jacob Jacobs. 

Après de laborieuses études, il s'en fut, à l'âge de 17 ans, à l'atelier 
de Jan Ruyten, le peintre de vues de ville dont surtout la postérité 
appréciera le talent. Sous l'impulsion de ce maître, Schaefels se 
distingua de prime abord sans pourtant jamais manquer, dans les 
heures perdues, de monter une bonne farce quelconque. Au reste, 
il s'y trouvait en excellente compagnie, car il y avait là une bande 
de gais lurons qui ne négligeaient aucune occasion de se divertir 
honnêtement. L'atelier de Ruyten était situé au Marché aux 
chevaux, en face de la Porte Rouge. Or, à cette porte se trouvait le 
bureau de l'octroi où se vérifiaient les viandes. 

Un jour, toute une fournée de magnifiques saucisses ayant été 
soumises à l'inspection des employés, ceux-ci s'en étaient approprié 
une partie, aux fins d'en festoyer le soir. Mais ils avaient compté 
sans leurs joyeux voisins. Schaefels et ses camarades, apprenant le 
fait, s'introduisirent secrètement dans l'aubette de l'octroi, et bour- 
rèrent les saucisses d'une respectable potion de jalap. Le festin eut 
lieu, mais le lendemain on vit arriver à leur poste les employés, 
hâves et abattus d'une nuit passée dans un endroit où l'on ne 
pénètre qu'isolément. 

Puis, toute la journée suivante, encore, ce jeu forcé se continua, 



ANVERSOIS 



19 



au grand plaisir des mystificateurs qui, de la fenêtre de leur atelier, 
se payaient une étude naturaliste. 

Cependant, semblables entractes n'empêchèrent point Schaefels 
de se vouer corps et âme à son art. Après avoir peint une innom- 
brable série de vues de villes, ainsi que quelques toiles dans le genre 
de La Kermesse de St-Job (qui se trouve à Courtrai), il se sentit 
entraîné vers les scènes de grande allure, et dès lors sa voie fut 
tracée clairement. Il aborda à titre définitif les combats navals, par 
lesquels il se fit depuis, une irréfutable réputation. Sur ce lerrain, 
son Vengeur, créé en 1875, fut un coup de foudre. Après avoir été 
saluée d'enthousiasme à Gand, cette oeuvre, exposée dans la vitrine 
d'un vendeur, à Londres, provoqua de tels attroupements d'admi- 
rateurs que la police dut, de force, dégager le trottoir. 

Un autre grand succès fut sa Bataille de Trafalgar, qui se 
trouve au Musée d'Anvers, de même que le Siège de Flessingiie, 
qui eut une destination analogue. 

La Vue de la Grand'Place lui valut le titre de Membre de 
Mérite de l'Académie de Rotterdam. Le Musée néerlandais aurait 
voulu posséder ce tableau, mais déjà il avait été acquis par 
M. Evrard. Quelque temps après il fut acheté en Amérique par le 
richissime Vanderbilt, au prix de 16000 francs. Cette œuvre com- 
portait une foule de personnages, pour lesquels les amis de l'artiste 
avaient posé. 

Ce n'est, du reste, pas la seule toile de Schaefels que possède le 
Nouveau-Monde . Il y envoya nombre de ses productions ; d'abord 
par l'intermédiaire de M. Dhuyvctter, père, et ensuite par celui de 
M. Dhuyvetter, fils, notre concitoyen. 

Dans le pays des dollars le talent de Schaefels est hautement 
apprécié. 

Une remarque significative est que Schaefels n'a jamais voulu 
participer à aucun concours. C'est peut-être en raison de cela qu'il 
est resté si personnel. 

Il est représenté aux Musées d'Anvers, de Courtrai, de Leipzig... 
mais Bruxelles n'a pas encore daigné jeter les yeux sur lui. On 
regrettera un jour cette coupable insouciance. 

Rik Schaefels fut décoré chevalier de l'ordre de Léopold en iSyS, 
et promu officier en 1888. En outre, il est membre agrégé du corps 
académique d'Anvers. 



20 



NOS ARTISTES 



Non seulement Schaefels s'est fait une brillante carrière dans la 
peinture, mais encore il est astronome érudit. Pendant les nuits 
étoilées, il suit assidûment, du haut de son observatoire, les évo- 
lutions amoureuses de Saturne autour de la planète Vénus, et 
peut-être est ce lui qui nous prédira la fin du monde. 

A Anvers, c'est connu, il n'existe pas de plus fervent amateur de 
musique que Schaefels. On voit constamment se dessiner sa 
puissante silhouette, aux représentations de l'Opéra flamand, à 
tous les concerts d'importance ainsi qu'aux églises, les jours de 
grande festivité musicale. Pendant i8 ans, ce fut lui qui chantait 
les soli de basse, à la Cathédrale d'Anvers. Aux séances de nos 
Concerts Populaires, il est le plus assidu de tous les habitués. Il y 
est même quelque peu le cicérone pour les non initiés ; car, en 
connaisseur parfait de tous les morceaux, lorsque l'orchestre va 
aborder un passage pathétique, Schaefels ne manque jamais de 
prévenir son voisin par un coup de coude et par un « Opgepast ! 
wij gaan het hebben ! » qui vaut un poème. 

Au quartier du Vieil-Anvers et de l'Escaut, sa popularité est 
établie comme un roc. La chose n'est guère étonnante. Tous les 
jours, à la même heure, il y fait sa promenade d'étude, et les 
gamins de l'endroit le reluquent, avec une sainte admiration, 
comme ils le feraient du colosse de Rhodes. 

Dans la rue aux Crabes et Pont aux Anguilles on est si pénétré 
de son exactitude quotidienne que les bonnes femmes, quand il 
passe, l'après-midi, ont coutume de dire : « Quatre heures ! C'est 
le moment du goûter ! M. Schaefels est là ! » 

On le voit : plus célèbre que Napoléon, et plus régulier que les 
pendules électriques. 

Mais, aux yeux de Schaefels, même, il est un titre de gloire dont 
il est beaucoup plus fier. Quand un jour nous lui demandions, bien 
discrètement, s'il était marié, il bondit comme un fauve, et pendant 
que sa voix formidable fit trembler les vitres de la maison : « Que 
le bon Dieu me préserve de ce malheur ! n hurla-t-il. 

Après tout, il a peut-être raison. 



ANVERSOIS 



21 




Jean Portielje. 

RAND, osseux, avec le nez légèrement en bec d'aigle, correct 
de tenue, parlant à son aise, ayant sur l'art des opinions 
arrêtées, qu'il défend avec une ténacité surprenante. Toujours 
modeste, d'ailleurs, trop modeste même, car ce n'est pas lui qu'on 
pourra accuser d'avoir prêté le flanc à la moindre démarche pour 
titres ou honneurs. Ceux qu'il possède lui ont été acquis par son 
travail et son scrupuleux talent. Incorrigible amateur de musique, 
quoique pas musicien, à telles enseignes qu'il improvise aisément, 
et que plusieurs douzaines de fois il a accompagné au piano, des 
chanteurs de réputation. Particularité bizarre : pour cet homme 
tiré à quatre épingles, la femme est un pôle magnétique (en tout 
bien tout honneur, bien entendu). En société de dames il se 
transforme en marquis au petit pied, et il n'y a pas de galant qui 
sache roucouler mieux que lui, et malgré son âge, des choses 
agréables. 




22 



NOS ARTISTES 



Au reste, en art aussi, la femme est son élément. Toujours fourré 
dans les dentelles, les soies et les velours, son pinceau a créé un 
nombre incommensurable de sujets féminins, passionnément creusés, 
qui lui ont valu une belle et bonne réputation artistique. 

Jean Portielje naquit à Amsterdam, de parents protestants, le 
19 avril 1829. Son père, un des plus importants libraires-éditeurs 
de la Hollande, avait la spécialité des ouvrages de luxe avec 
gravures, et c'est dans le but de s'acquérir un précieux collaborateur, 
qu'il conçut le plan de destiner son fils à l'art pictural. 

A vrai dire, ceci ne plut pas du tout au jeune homme, qui 
montrait une aversion prononcée pour la peinture, et dont la seule 
ambition était de devenir musicien. 



Quoi qu'il en fût, on le mit à l'école, où il se perdit bientôt dans 
des rêves lyriques. 

Un beau matin il signifia à l'auteur de ses jours son intention 
formelle de se lancer dans cette voie ; mais la famille tint conseil, 
et il fut décidé que la carrière picturale serait son lot définitif. 

Devant cet édit, Portielje dut baisser pavillon et, malgré sa 
répulsion, il s'en fut à l'Académie d'Amsterdam. Son grand dada 
fut d'y dessiner des têtes de mort. . en perspective. 

Puis bientôt il entra à l'atelier d'un peintre à Amsterdam, qui 
lui trouva des aptitude? étonnantes et qui estima comme chefs- 
d'œuvre les croûtes les plus immenses dont le jeune élève se rendait 
coupable. Cette appréciation flatteuse trouvait son excuse dans le 
fait que le dit professeur travaillait des dessins pour la librairie de 
Portielje, père. 

Insensiblement pourtant, Jean Portielje fit des progrès et, en 1847, 
donc à l'âge de 19 ans, il vint suivre à l'Académie d'Anvers, la 
classe de peinture de Dyckmans, le savant artiste. 

Il y resta pendant deux ans, puis se rendit à Paris, à l'effet 
d'étudier les maîtres français. Là, il se fit la main, en copiant les 
chefs-d'œuvre des Musées, travail dans lequel il acquit bientôt une 
habileté telle que ses petits tableaux, faits d'après ce système, se 
vendaient comme le pain. 

Après avoir épuisé son labeur dans la capitale, il se remit en 
route, et parcourut toute la France, pour revenir, après quelque 
temps, se fixer en Belgique. 



ANVERSOIS 



23 



Son étoilegrandissaitde jour en jour. Les commandes de portraits 
affluèrent, et parmi eux, ceux de M. Lefevre,quise trouveactuellement 
à Leuze ; ainsi que celui du général Fleury-Duray. Pour ce dernier 
travail la satisfaction du modèle fut telle, que, outre le prix de vente, 
l'artiste reçut en cadeau une superbe montre en or, avec dédicace 
indiquant l'année i85i. En ce moment encore Portielje la porte 
avec fierté. 

Dans la colonie anglaise, à Bruxelles, l'artiste eut une vogue 
extraordinaire. Ce qui, dans ce monde là, était un peu officiel, lui 
fit une commande de portrait. 

La chose prit si grande importance qu'un jour, Van Lerius 
demanda à Portielje comment il s'arrangeait pour avoir tout ce 
travail et pour rouler ainsi continuellement, à Bruxelles, en carrosse 
à quatre chevaux, en compagnie des personnes les plus en renom. 
Nous ne savons ce que l'artiste a répondu à cette question un peu 
indiscrète. 



Parfois, Portielje dut faire des tours de force. C'est ainsi qu'il 
reçut ordre de faire le portrait de M. d'Omallius d'Halloy, Vice- 
Président du Sénat, mais avec la circonstance piquante que celui-ci 
devait complètement l'ignorer. Certes, le cas était embarrassant. 
Toutefois Portielje trouva le joint. Il se fit délivrer une carte 
d'entrée permanente au Sénat et, pendant les séances où siégait 
M. d'Omallius, il put, de la loge diplomatique, étudier son modèle, 
sans que celui-ci s'en doutât. Pour compléter cette étude, il fit 
constamment le voyage dans le même compartiment que M, 
d'Omallius. 

La réussite fut parfaite. L'œuvre fit sensation. 

Un autre portrait qui consacra la réputation de l'artiste fut celui 
de Léopold II, que ce dernier gagna à une tombola de notre 
Cercle Artistique, sur l'exhibition d'un banal Bonpoin- un portrait, 
délivré par Portielje. Cette toile, qui représente notre Roi, en pied, 
fut envoyée plus tard à l'Exposition de Port-Adela'ïde et valut à 
son auteur le diplôme de l'ordre de mérite. 11 a été placé à la 
galerie du Palais de Bruxelles, en face du portrait de Léopold I. 

La Cour de Hollande, elle aussi, est en possession d'un tableau 
de Portielje, Jeune femme avant le bal, qui avait figuré à l'Expo- 
sition de la Haye. 



24 



NOS ARTISTES 



Le peintre qui nous occupe a énormément travaillé pour les 
Pays-Bas, et plus encore peut-être pour les Etats-Unis. Déjà, sous 
la conduite de M. Dhuyvetter, père, ses oeuvres y acquirent une 
grande notoriété, et à présent, pilotées par notre concitoyen, 
M. Dhuyvetter, fils, elles continuent à y porter vaillamment la 
renommée de leur auteur. 

Jean Portielje se maria à Anvers en i833. 

Il fut nommé chevalier de l'ordre de Léopold en 1882, titre 
auquel il joint le diplôme de l'ordre de Mérite d'Australie et de 
membre de l'Académie de Rotterdam. 

Il fut médaillé à Londres. 

Le Musée de Rotterdam possède une de ses œuvres. 

Et encore, après une carrière si bien remplie, Jean Portielje, avec 
une stupéfiante verdeur d'âge, s'attèle quotidiennement à la besogne, 
produit continuellement de ces toiles tant estimées pour leur rendu 
élégant, et semble vouloir justifier jusqu'à la fin la superbe devise : 
Repos ailleurs. 

C'est un de ceux que le travail ne courbera jamais. 



AMVERSOIS 



25 




E. J. Boks. 

'un abord très avenant, le sourire toujours prêt, Boks présente 
tous les signes caractéristiques du charmant homme. Causeur 
souple, parlant quelque peu du bout des lèvres, le regard 
bien droit sur son interlocuteur, il semble constamment observer, 
sans en avoir l'air, non seulement ce qui se passe à la surface des 
choses, mais encore le moindre geste amené par la conversation. 
Au demeurant, un mortel qui porte gaillardement son âge, et 
dont le cœur parait habiter un corps de vingt ans, tant son 
esprit s'accommode des joies de Jouvence, tout en ne s'écartant 
point des règles de bonne compagnie. En un mot, un parfait 
gentleman. 

Boks naquit le i8 avril iSBg, à Beekbergen, en Gueldre. 

Ses parents, propriétaires d'une importante fabrique de papier, 
possédaient le joli lot de sept enfants, ce qui, à un moment donne, 
les rendait fort perplexes quant à l'avenir de cette progéniture nom- 
breuse. 



26 



NOS ARTISTES 



Ainsi, après qu'on eut fait faire à notre artiste ses études à l'école 
française (comme on disait là-bas) d'Appeldoren, on lui choisit une 
carrière administrative, et il entra comme commis au Bureau des 
contributions. 

Tout en subissant la torture des chiffres et des actes officiels à 
tant de francs par rôle d'inscription, Boks se sentait secrètement 
entraîné vers une autre voie. 

Précisément à cette époque, le roi de Hollande fonda au Loo, 
à ses frais personnels, une école académique, nommée Hooge 
Biirgerschool, pour laquelle il enrôla spécialement un professeur 
artiste-peintre. 

Boks, ne pensant encore qu'à manier la brosse en amateur, se 
mit à suivre les cours de la dite école, oia l'on enseignait le dessin 
d'après la méthode Dupuis. Son assiduité fut telle, qu'après la 
première année, il obtint le premier prix. Encore faut-il dire qu'à 
part l'instruction au Hoogeschool, il recevait des leçons particu- 
lières du professeur dirigeant. 

Ce qui devait arriver arriva, tout naturellement : le jeune homme 
s'éprit de plus en plus de l'art, et c'était son labeur au Bureau des 
contributions qui en souffrait terriblement. Au lieu d'être à son 
travail administratif, il déméritait ses appointements, en s'exerçant 
sans trêve au dessin, et Dieu sait si certaines feuilles d'impôt portant 
au recto des formules gouvernementales n'ont pas été illustrées, au 
verso, de quelque composition joyeuse comme Boks en a tant créées. 

Toujours est-il que le jeune employé s'exerçait (question de 
s'amuser bien enîendu)à dessiner de sa plus belle main, en imitation, 
les signatures de fonctionnaires dont les paperasses de son bureau 
étaient ornées. Il y acquit une habileté si grande qu'elle suscitait 
certaines appréhensions, car un jour l'inspecteur de l'Etat, ayant 
appris le fait, demanda très sérieusement si l'auteur de ce passe- 
temps n'était pas un être dangereux. 

Ainsi s'écoulèrent quelques années, sans amener pour Boks 
aucune modification dans l'existence, lorsque son professeur 
l'engagea à se vouer spécialement à l'art. Ceci plut au jeune 
employé, qui ne souhaitait rien mieux que de changer de destina- 
tion. 

On décida de l'envoyer à Amsterdam, chez le portraitiste 



ANVERSOIS 



27 



Pinnetnan, lequel, après avoir reçu le postulant-peintre, lui con- 
seilla d'aller se compléter à l'Académie d'Anvers. 

La chose fut ainsi conclue. Jonkheer Van Bronkhorst lui donna 
une lettre d'introduction pour son ami De Keyser, et en i858 Boks 
débarqua dans notre cité, avec armes et bagages. 

De Keyser lui demanda s'il avait déjà travaillé d'après nature. 
Avec cette effronterie inhérente à la jeunesse, le candidat affirma 
d'éloquente façon, bien qu'il n'eût jamais croqué que fort piteuse- 
ment une vache ou un moulin à vent. En présence de celte belle 
assurance, on lui fit fournir une épreuve do dessin d'après l'antique. 
Ce fut un coup de foudre pour le récipiendaire ; mais comme il 
avait promis, s'il passait, de régaler ses camarades de classe, ceux-ci 
l'aidèrent de tout leur savoir, et, après sa seconde épreuve, il fut 
admis. Il va sans dire que le soir on fit bombance de bière et de 
pains fourrés. 



Cependant, animé d'un zèle constant, Boks se mit à la besogne, 
si bien qu'après l'année, il obtint le prix d'antique. 

A l'âge de 20 ans il entra dans la classe de peinture, sous De 
Keyser, obtint le prix d'excellence et, après trois années, se trouva 
en mesure de marcher seul. Du reste, le travail l'absorbait en entier. 
Les heures qu'il ne passait pas à l'Académie, il les écoulait dans un 
atelier particulier qu'il avait loué, rue de Tournai. 

De prime abord son esprit le poussa vers les compositions amu- 
santes dont, depuis lors, il nous a légué tant de beaux spécimens. 
Son caractère observateur le conduisit à faire m.ouvoir sur la toile 
les scènes comiques prises dans les salons, h vie de famille et le 
monde si intéressant de la domesticité. Nul, mieux que lui, n'y a 
déployé cette verve, cet entrain, d'une suggestion parfaite, sans 
lesquels des œuvres de ce genre ne portent jamais. Boks s'en est 
lait une spécialité telle qu'elle lui a valu, à justre titre, une 
renommée irrenversable. 

Deux hommes intelligents, marchands de tableaux très connus, 
MM. Delahaye et Dhuyvelter père, avaient bientôt remarqué les 
brillantes dispositions de Boks et pilotèrent ses œuvres vers le 
Nouveau-Monde. 

Fort de leur appui, il exposa, au salon de Paris, son premier 
grand succès, intitulé Corpus Delicti, qui fut vendu en Amérique. 



28 



NOS ARTISTES 



II en reçut 2000 francs. Au moyen de ce petit capital, il se rendit à 
Paris, où il resta trois mois, vivant au quartier latin, étudiant aux 
Musées du Louvre et du Luxembourg ; puis, revenant à Anvers, 
quand le magot était épuisé. 

Alors, coup sur coup, il produisit des oeuvres qui le firent 
remarquer davantage, et parmi elles, la superbe composition 
« Quand les chats sont absents, les souris dansent », acquise par 
M. Bennert, d'Anvers. Sur ce tableau on voit la figure de l'agent 
de change M. Touche, plus célèbre à Anvers que le pape à Rome. 

A côté d'une série de portraits très admirés, on peut encore citer 
parmi les créations de Boks, En flagrant délit et L'oncle à succes- 
sion, vendus avantageusement à Philadelphie par M. Albert Dhuy- 
vetter ; la Veuve de l'artiste, acquis en Hollande ; S'erre ^/e/rès, 
acheté par M. Ferdinand Massange, bourgmestre de Stavelot. 

Il faut remarquer que Boks a peu vendu à Anvers. La plupart 
de ses œuvres ont été écoulées au pays Wallon, en Hollande et en 
Amérique. Même, lorsqu'il expose, ce sont presque toujours des 
américains qui enlèvent ses tableaux. 

Boks se maria à Anvers, en 1869, et cette circonstance contribua 
encore à raffermir son droit de cité parmi nous. 

Il fut, en 1886, nommé chevalier de l'ordre de Léopold, dis- 
tinction qu'il a pleinement méritée. 

Son œuvre n'illustre aucun Musée, quelque étrange que la chose 
paraisse. 

La valeur de cet artiste n'en est pas, pour cela, amoindrie. 
Sa place est marquée parmi les plus valeureux de nos peintres. 



ANVERSOIS 



29 




François Lamorinière. 

PREMIÈRE vue d'un abord raide, il fait mentir les apparences, 
, car rien n'est moins vrai que de rencontrer en lui un homme 
à façons. De puissante carrure, la barbe en éventail, le port 
droit, ayant quelque peu les allures militaires, il commande bien 
vite une espèce d'attraction par sa manière toute personnelle de 
donner aux choses leur véritable nom. Sa brusquerie n'est que 
superficielle Elle se fond dans la conversation, sans cependant se 
sacrifier aux opinions des autres. On voit que Lamorinière a été un 
indomptable et qu'il l'est peut-être encore. 
Voilà pour l'homme. 

Quant à l'artiste, nous n'avons pas à le juger ici, l'ayant déjà fait 
un nombre incommensurable de fois, pendant les précédentes 
années. Sa robuste technique lui a acquis une grande réputation 
parmi nos paysagistes. 

François Lamorinière naquit à Anvers le 20 avril 1828. Son 




3o 



NOS ARTISTES 



père, maître d'équitation, le destinait à l'état militaire ou à la 
carrière que lui-même professait. Dès lors il n'est pas étonnant que, 
depuis son jeune âge, l'artiste qui nous occupe, fut homme de 
cheval et cavalier parfait. Mais sa destinée était ailleurs. 

A l'école il ne fit rien de bon, en raison de son esprit d'indépen- 
dance, et déjà il suivait pendant trois mois les cours à notre acadé- 
mie, sans que se? parents se doutassent de rien. Jl était alors âgé de 
14 ans. Comme il avait défaut complet de s'acheter le nécessaire 
pour ses appareils d'étude, il dut faire contre mauvaise fortune bon 
cœur, et avouer à son père, son coup de lête. A tirre d'atténuation 
il lui montra un de ses dessins. L'auteur de ses jours en fut 
satisfait, et décida de lui laisser libre carrière. A partir de ce moment, 
Lamorinière fut sacré rapin. 

Tout d'abord il montra des dispositions pour l'art plastique et 
entra à l'atelier du sculpteur Geefs. Mais bientôt encore il sentit 
que là n'était pas sa vraie voie. La peinture lui tendait les bras, il 
en était convaincu. 

Grâce aux relations de son père avec le peintre Noterman, il put 
suivre l'enseignement de ce dernier, ce qui lui semblait le comble 
de la félicité. Il allait donc enfin pouvoir dessiner d'après nature ! 

L'horizon s'ouvrait tout large pour lui. Il ne se croyait plus 
d'entraves. 

Fervent admirateur de nos campagnes locales, il s'en allait, avec 
son camarade Schaefels, du matin au soir, rôder dans les Polders, 
aux environs d'Anvers, et s'y faire la main à cette nature si inté- 
ressante. 

Cependant, Dieu sait combien de privations allaient de pair avec 
cette ferme volonté d'être artiste ! Muni, pour tout potage, d'une 
couple de tartines, il passait des journées entières, là-bas, sous le 
grand soleil, à s'assimiler les beautés du paysage, avec autorisation 
de ne consommer journellement, au cabaret le Rooden Leeuw, 
qu'un petit verre de bière de Louvain, dont son père allait hebdo- 
madairement acquitter le coût. 

Mais cette maigre pitance ne rebuta nullement le peintre qui, 
aujourd'hui, doit doublement se délecter au souvenir de ces priva- 
tions passées. 

Ainsi s'écoulèrent quelques années, jusqu'à ce que, arrivé à l'âge 



ANVERSOIS 



3i 



de 17 ans, Lamorinière secoua ses langes et se mit à travailler tout 
seul, prenant pour maître exclusif la nature, qui est, en somme, le 
meilleur des professeurs. 

Marchant de progrès en progrés, il atteignit sa vingtième année, 
lorsque son père eut un terrible accident causé par un cheval rétif. 
Lamorinière, aussitôt, se prodigua et comme, ainsi que nous 
l'avons dit, il était excellent cavalier, il continua les leçons d'équita- 
tion que son père avait à donner, se montrant de la sorte, fils 
dévoué et raisonnable. 

Son premier succès fut en 1847, à l'exposition d'Anvers, par un 
grand tableau, très romantique, intitulé Le soir. Cette toile lui 
coûta bien des soucis. N'ayant même pas les fonds nécessaires à 
l'achat du cadre, il en écrivit à sa tante qui, fort heureusement, lui 
envoya 100 francs. Le dit tableau fut vendu au prix de 3oo irancs ; 
un marchand l'acquit ensuite pour 700 francs, et enfin il fut cédé 
au Musée de Liverpool, moyennant 2400 fr. 

Un autre grand succès échut à Mois d'avril, au Salon d'Anvers 
de i855. Des polémiques se soulevèrent, acres, mordantes, et l'on 
alla jusqu'à accuser l'artiste d'avoir peint sur photographie. Le 
bon sens a détruit cette légende ridicule. 

En 1857, exposition de Bruxelles, Lamorinière obtint la grande 
médaille d'or, par une toile qui fit sensation. 

En 1860, il fut nommé chevalier de l'Ordre de Léopold, titre qui, 
en i86g, se changea en celui d'officier. 

M. Gambard, de Londres, l'appela en Angleterre, en 1862, à 
l'etîet d'y faire, pour son compte, une douzaine de tableaux. 
Lamorinière réussit si victorieusement que, de retour en Belgique, 
il vendit immédiatement, au Musée de Spa, une des toiles qu'il 
avait créées là-bas. 

Le Gouvernement belge, lui aussi, avait l'œil sur notre paysa- 
giste. Il lui commanda, en i863, une toile capitale, "Bois de 
trembles. 

En 1866, Lamorinière se maria à Anvers. 

Nous le voyons remporter successivement à Vienne (1873), la 
médaille d'or, doublée de la Croix de commandeur de l'ordre de 
François-Joseph ; à Prague (1877), Rotterdam (1878), Amsterdam 
(1881), des médailles d'or; à Paris (1878) trois médailles (la même 



32 



NOS ARTISTES 



année il fut proclamé membre agrégé du corps académique d'An- 
vers) ; en i885, à Anvers, un diplôme de médaille d'honneur. 
Même, alors, notre administration communale fit frapper une 
médaille commémorative qui lui fut remise par le Bourgmestre, en 
séance du 3 janvier i886. En i88g, à l'exposition de Paris, il obtint 
la i« médaille d'or et le grade d'officier delà Légion d'honneur; à 
l'exposition de Berlin, le grand diplôme d'honneur, et à celle de 
Munich, l'ordre de commandeur de Bavière. 

Encore se peut-il que nous ayons omis de citer des distinctions 
et des honneurs. 

Le roi des Belges possède 4 tableaux de Lamorinière, dont un de 
grandes dimensions, qui lui fut spécialement commandé. Il y a 4 
ans, notre souverain demanda à l'artiste de lui faire la copie d'un 
Hobema qui tombait en ruines. Notre paysagiste se tira à mer- 
veille de ce labeur difficile. 

Lamorinière est représenté dans un nombre considérable de 
galeries, notamment dans celle de M. Yerkes, à Chicago. 

Le Musée d'Anvers possède de lui le Pensenvijver. 

Dans l'eau-forte il s'est fait également une belle réputation. Tous 
les musées d'Angleterre ont des spécimens de son travail. Il est 
président de V Association des aquafortistes d'Anvers. 

Il a beaucoup peint en Hollande, en Allemagne et en France, 
mais la Belgique a toujours eu ses prédilections. 

Une existence aussi laborieusement, aussi artistiquement remplie, 
n'empêche pas Lamorinière d'être encore toujours à la tâche ; et s'il 
a acquis quelques biens terrestres, il les a certes bien mérités. 



ANVERSOIS 



33 




Henri- Jacques Bource 

^RAPU.la figure encadrée d'une barbe un peu revcohe, le regard 
profond, le teint bilieux. Parole mesurée, accent fortement 
néerlandais, débit plein de retenue. Nez large, aux ailes flexi- 
bles, qui semble trôner sur cet ensemble physique comme un gardien 
au sérail. Au demeurant la plus complète apparence d'un excellent 
garçon. Particularité étrange : à première vue, on croit trouver 
en lui une forte ressemblance avec Schaefels; mais, comme propor- 
tions, ce ne serait jamais qu'une miniature du colosse anversois, 
avec une voix qui est à celle de Schaefels ce qu'un soufHe est au 
tonnerre. 

L'art de Bource se concentre dans la vie des marins. Il les prend 
au milieu de leur existence si intéressante, avec leurs joies et leurs 
misères, leurs luttes continuelles contre les cléments, leurs idylles 
familiales, toutes faites de naïvetés et de tendresses ; mais toujours 
il choisit SCS types avec une prédilection marquée pour ce qui n'est 

3 



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NOS ARTISTES 



ni loqueteux ni répugnant. Et, dans son domaine, il s'est fait une 
personnalité. 

Bource naquit à Anvers, le 2 décembre 1826. 

Son père, un manufacturier, montois de naissance, avait fait la 
guerre sous l'Empire et séjourné, pendant un certain temps, aux Indes. 

En suite de la révolution de i83o, la famille Bource quitta notre 
ville pour se fixer à Middelbourg. Là le jeune homme commença 
son éducation au Fransche school, suivant les désirs de ses parents, 
qui rêvaient de l'envoyer plus tard faire sa carrière aux colonies 
hollandaises. 

De son côté, il ne voulait qu'une chose des deux : ou entrer 
dans la cavalerie ou devenir artiste. 

Or, comme les cavaliers aiment la monture, et que les artistes 
détestent l'école, Bource était toujours soit à cheval soit au jeu. II 
n'y avait pas de plus fervent ni de plus consommé joueur de billard 
que lui, ce qui revient à dire que des études de classe il n'avait cure. 

Cependant des dispositions artistiques se manifestaient déjà chez 
lui, malgré son insouciance pour l'intellect, tant il est vrai que 
notre destinée nous tient invisiblement dans ses tenailles. 

Il était lié de grande amitié avec Jan Schutz, un excellent mari- 
niste, qui lui enseignait le dessin ; de sorte que bientôt il acquit, 
sous ce rapport, des connaissances assez développées. 

Sur ces entrefaites, Bource père s'étant, un jour, rendu à Anvers, 
et y ayant rencontré un sien neveu, la conversation tomba, tout 
naturellement, sur l'artiste en herbe. On examina la question de 
savoir s'il ne conviendrait pas d'encourager ses penchants artisti- 
ques, et, sur l'insistance du neveu, on alla trouver Wappers, pour 
lui causer de la chose. 

Il faut croire que la réception avait satisfait le vieux Bource car, 
rentré à Middelbourg, il donna immédiatement à son fils l'autori- 
sation de commencer ses études académiques à Anvers. 

Il n'en fallut pas davantage pour voir, presque séance tenante, 
le jeune Bource arriver en notre ville et s'enrôler définitivement 
sous la bannière artistique. 

Il comptait alors 17 ans. 

D'abord élève de Dujardin, il passa bientôt dans la classe de 
Dyckmans, qui le prit en affection illimitée. Ce fut cet artiste 



ANVERSOIS 



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consciencieux, ce professeur d'élite, qui conduisit avec abnégation 
son élève dans le chemin si difficile des débuts sérieux; et même 
plus tard, quand le peintre marchait déjà de ses propres forces, 
cette sollicitude quasi paternelle ne se ralentit pas un seul moment. 
Ayant constaté que son protégé s'entourait d'un clan d'amis plus 
braillards que travailleurs, Dyckmans l'en réprimanda sévèrement, 
et le menaça de se retirer de lui. Bource eut le bon esprit d'écouter 
son maître et rompit avec son entourage dangereux. Cette décision 
eut d'excellentes conséquences, car dès ce moment l'artiste se mit 
au labeur avec une constance indomptable. 

Aussi faut-il l'entendre, encore aujourd'hui, se prodiguer en 
expansions de reconnaissance envers son Mentor, dont la mémoire 
lui est restée comme un culte. 

Ses études complètes terminées, Bource se fit promptemcnt 
remarquer. 

Après avoir exhibé quelques œuvres conventionnelles, il exposa 
à Anvers, en i856, avec beaucoup de succès, deux paires de pastels, 
Lis quatre saisons. Ces productions eurent d'autant plus de vogue, 
que le genre n'en était chez nous qu'à l'état d'enfance. 

Au surplus, l'art de Bource n'était encore nullement fixé. 11 fit 
tour à tour le nu, le portrait, l'histoire ; et le diable sait si, l'envie 
lui en prenant un jour, il n'aurait pas fait le paysage. 

Il s'attira l'attention générale en iSSy, par une toile d'importance, 
les Adieux de Marie-Antoinette, qui, après avoir été exposée à 
La Haye et Bruxelles, fut acquise par la Grande-Duchesse Marie de 
Russie. Il en reçut 3ooo francs, qu'il estimait une petite fortune. 

L'année d'après, il créa le ^Dévouement des pilotes d'Anvers 
sauvant l'équipage d'un navire français en vue de Flessingue ; 
puis, coup sur coup, d'autres sujets marins. 

Ici se place, dans l'existence artistique de Bource, une chose 
singulière. Bien qu'en réalité son tempérament ne fût ni aux scènes 
de pêcheurs, ni à celles de la mer, il avait, en en produisant quel- 
ques unes, si bien conquis le public que, lorsqu'il fit autre chose, 
on s'écria de toutes parts : « cela n'est pas de Bource ! » Evidem- 
ment, l'artiste subit celte influence du vox populi, et se rendit au 
désir de la masse. De sorte qu'on peut dire que c'est, en définitive, 



36 



NOS ARTISTES 



le public qui Ta forcé à adopter le genre de peinture dans lequel 
il se distingue si hautement. 

En i863, sa Soirée d'été sur la plage de Scheveningue tit 
époque. 

En i865 il partit pour la Norwège, où il resta 3 mois et, 
lorsqu'il revint à Anvers, il ne possédait plus qu'une pièce de deux 
francs. Il fallait donc se refaire, ce qui ne tarda point, puisque 
Bource a toujours été un grand et sérieux producteur. 

L'année suivante vit naître son Naufragé; l'année 1867, son 
Triste retour ; et l'année 1869, sa Fatale nouvelle, une page capi- 
tale, ainsi que le Départ, qui fait partie de la collection Fop Smith 
de Rotterdam. 

En 1882, le fameux capitaliste américain Mackay lui acheta pour 
10.000 francs, deux réductions de tableaux exposés à Bruxelles. 

Il serait téméraire de suivre dans leur détail, les innombrables 
créations dont Bource a doté notre pays, l'Angleterre, la Hollande 
et le Nouveau-Monde, ainsi que celles qu'il élabora pendant ses 
voyages en Italie, en Suisse, en Ecosse, en Norwège, en France, en 
Angleterre et dans les Pays-Bas. Pour ce faire il faudrait aller bien 
loin. Il est connu un peu partout. 

D'ailleurs, il suffira de citer les distinctions obtenues par lui, 
distinctions qui sont multiples. Médaillé en iSSy à La Haye, il 
obtint des médailles d'or, en 1862 à Rotterdam ; en i863 à Bru- 
xelles ; en 1866 à Amsterdam ; puis une médaille à Vienne ; une 
autre encore en Hollande, avec diplôme d'honneur du Roi des 
Pays-Bas. En outre, il est représenté aux musées de Mons, L.a 
Haye, Liège, Bruxelles, Gand et Anvers. Il est membre associé du 
corps académique, depuis 1887, et Membre des académies de Rot- 
terdam et Amsterdam. 

Nommé chevalier de l'ordre de Léopold, en 1869, il fut promu 
au grade d'officier en 1881. 

Il se maria à Anvers en i863, mais l'année après, jour pour jour, 
sa femme mourut. Il convola en secondes noces, en 1868, pour 
redevenir veuf en 1870. Les joies de l'hymenée ne lui ont donc pas 
été durables. 

Celles de sa réputation artistique le sont infiniment plus. 



ANVERSOIS 



37 




Karel Ooms 

Wp^ ETIT homme, très vif, très alerte, commandant d'emblée la 
sympathie par son allure de charmant camarade. Racontant, 
sans emphase, son existence si pleine de labeurs, si féconde 
en succès. Regard limpide et bienveillant, ne cherchant point à se 
cacher derrière les verres d'un pince-nez qu'il ôte et remet avec une 
continuité évoquant le mouvement perpétuel. Très soigneux de sa 
personne, ce qui est une vertu pour un célibataire endurci comme 
lui. Et, à le voir, en somme presque freluquet, on ne soupçonne- 
point en lui le créateur de tant de belles pages de peinture historique. 

C'est qu'en réalité, Karel Ooms eut son roman d'enfance, auquel il 
faut nous arrêter quelque peu et qui serait digne d'inspirer un poète. 

Il naijuit, en 1845, à Desschel, un maigre village de la province 
d'Anvers. Ses parents l'envoyèrent, naturellement, à l'école de la 
commune, dont il suivit avec assiduité le rudimentaire enseigne- 
ment. Cependant, il était travaillé du démon de l'art ; car, à peine 



38 



NOS ARTISTES 



âgé de huit ans, il dessinait déjà, guidé par son inspiration native 
et sans même se faire la moindre idée des régies les plus élémentai- 
res. A l'âge de 12 ans, il en était arrivé à faire des compositions qui 
stupéfiaient tous les naturels de l'endroit. Mais il n'avait pas 
seulement la bosse de l'art, il avait encore celle de la spéculation : 
il se mit à copier des images, qu'il vendit un peu à tout le monde, 
au prix de cinq ou de dix centimes, suivant leur importance. Sou 
chef d'œuvre, à cette époque, fut un dessin à la plume, qu'il fit 
pour le curé de la commune d'après une planche de l'ouvrage La 
Biographie nationale. Il en reçut la somme de cinquante centimes, 
une fortune comme on voit. 

Chose assez curieuse, dans ses productions naïves, il dessinait 
avec prédilection des types de chasseurs. Alors déjà, probablement, 
mûrissait en lui ce goût des exercices cynégétiques qui ne l'a plus 
quitté depuis, puisque, à l'heure présente, il est encore un de nos 
plus fervents Nemrods. 

Toujours est-il que sa réputation de dessinateur-campagnard, 
allait en grandissant et lui valut, dans son village, une quasi célé- 
brité. Elle lui servit même, un jour, de punition. Ayant, un beau 
matin, en compagnie de quelques autres gamins, rossé d'importance 
un de ses camarades, le maître d'école lui ordonna, à titre de 
pénitence, de reproduire par le dessin la scène du pugilat. Sans se 
déconcerter, il se mit à la besogne et, sur une grande feuille de 
papier qu'on lui donna, le drame fut bientôt reconstitué. Ce fut un 
triomphe, et certes si la commune de Desschel avait un Musée, 
cette page y eût été conservée religieusement. 

Sur ces entrefaites le gouverneur Teichmann fit une tournée 
officielle dans toutes les écoles de la province. Arrivé à Desschel, il 
interrogea les meilleurs élèves, parmi lesquels Karel Ooms II se 
déclara fort satisfait de ce dernier, mais le maître d'école, fier 
comme dix Artabans, lui révéla que ce jeune élève avait encore 
d'autres qualités, bien plus transcendantes. On exhiba au gouver- 
neur, une série des dessins de l'artiste en herbe. M. Teichmann en 
fut frappé, promit de s'occuper de l'enfant, et emporta les spécimens 
en question. Rentré à Anvers, il les soumit à De Keyser, lequel, 
émerveillé à son tour, fil venir immédiatement en notre ville le 
jeune campagnard. 



ANVERSOFS 



39 



Ce fut donc en iSSy que Karel Ooms quitta Desschel; pour 
débarquer parmi nous. Sous l'aile de ses protecteurs, il passait la 
moitié de chaque jour à l'Ecole Moyenne en vue de son éducation 
grammaticale, et l'autre moitié à l'Académie, pour son éducation 
artistique. Néanmoins la première partie de ce programme fut bien- 
tôt négligée par lui, car il s'absorba complètement dans les études 
académiques. De la sorte, il fit, la première année, la classe des 
têtes ombrées ; la deuxième, celle d'après buste en plâtre ; et la 
troisième année, alors qu'il n'était âgé que de i5 ans, il entra dans 
la classe de peinture. Il se distingua particulièrement à toutes ces 
étapes, si bien que, la quatrième année, il fut second en peinture. 

Ce ne fut, en réalité, qu'à l'âge de 18 ans, que ses dispositions 
en composition se développèrent pratiquement, ce qui eut pour 
résultat qu'en i865 il remporta le prix d'excellence. 

En 1866 il peignit, et exposa au Salon triennal de Bruxelles 
Véducation des Gracques, une page de combat, qui fut acquise 
pour la tombola et échut à l'Etat Belge. Cette oeuvre se trouve dans 
la salle du Sénat. 

A cette époque déjà, Karel Ooms se taillait une jolie réputation 
par des portraits, qu'il fit en assez grand nombre, ainsi que par sa 
spécialité de peindre des stations pour les églises. 

Sa renommée avait depuis longtemps percé jusque dans son 
village, lorsqu'en 1867, la fabrique d'église du dit endroit, voulant 
posséder également une couple de ses créations, lui commanda un 
St. -Dominique et une Ascension. 

En 1870, il obtint le 2^ prix du concours de Rome. 

Depuis lors il se lança, en plein, dans le genre historique. Après 
s'être fait remarquer, en 1872, par Les Pirates flamands revenant 
avec leur butin, vendu à M. Avery en Amérique, il conclut un 
engagement rémunérateur avec le marchand de tableaux M. Dhuy- 
vetter, père, qui écoula, dans le Nouveau-Monde, une foule de ses 
toiles. Du reste, ce placement continue encore de nos jours, par les 
soins de M. Dhuyvetter, fils. Parmi les œuvres capitales expédiées 
au-delà des mers, on peut citer Les derniers jours de Rubens, 
vendu à John Spreckels de San Francisco, pour iS.ooo francs. 

Vers 1876, la production de l'artiste atteignit son apogée. Il 
élabora successivement des tableaux qui le classèrent de plus en 



40 



NOS ARTISTES 



plus, notamment 'Bonheur parfait et Une perquisition che^ 
Plantyn. Ensuite, pendant une période de six à sept années, il fit 
presqu'exclusivement des portraits, alternés de temps à autre par 
un sujet quelconque. 

Il a peint aussi son propre portrait, une oeuvre de mérite qui 
passera plus tard à notre Musée. Déjà nous y trouvons de 
lui, Philippe II rendant les derniers hommages à Don Juan 
d Autriche, alors qu'au Musée de Bruxelles, on admire La lecture 
prohibée, et à celui de Prague, Un Bohême. 

A un moment donné, le Duc de Saxe-Weimar fit auprès de Karel 
Ooms, de pressantes démarches pour lui faire accepter le directorial 
de sa célèbre académie; mais le peintre refusa, et ce fut Alexandre 
Struys qui fut chargé de ces fonctions. 

Ooms est encore superbement représenté au Palais de Justice 
d'Anvers par deux sujets : La purge criminelle et Toutes les 
classes de la société rendant hommage à la Justice. 

Il n'a pas mal voyagé. En effet, il a parcouru la Hollande, 
l'Allemagne, le Tyrol (celui-ci pédestrement), l'Italie, une partie 
de l'Angleterre, la France, l'Egypte et la Palestine. Son art superbe 
s'est aguerri à toutes ces sources d'inspiration. 

Médaillé à Bruxelles et à Amsterdam, il eut des diplômes d'hon- 
neur à Melbourne et Port Adélaïde (hors concours). Chevalier de 
l'ordre de Léopold en 1886, il fut promu au grade d'oflScier en 
1894. Il est également, depuis 1875, chevalier de l'ordre de Charles 
d'Espagne ; puis encore membre effectif du corps académique 
d'Anvers et membre honoraire de l'Académie de Prague. 

Karel Ooms a une manie très appréciable, celle de tenir une 
comptabilité régulière et détaillée de toutes les œuvres qu'il vend, 
donnant d'un côté le titre et les chiffres, et de l'autre une 
esquisse du sujet. Ce relevé établit jusqu'ici 212 toiles faites et 
vendues, ce qui est énorme si l'on lient compte du fini de ses 
œuvres. Un regard furtif jeté sur ce registre, nous a révélé un total 
effrayant, comme chiffre de vente. 

Ce qui couronne admirablement la vie de Karel Ooms, c'est sa 
vénération pour le souvenir familial. Il a acquis depuis longtemps, 
la petite maison paternelle à Desschel, et son existence se partage 
entre celle-ci, son atelier à Anvers et le plaisir de la chasse. 

C'est là sa seule ambition. 



La biogr.iphie ci-dessus ctail faite et iniprinicc, tiuand Karel Ooms s'est marie à Anvers, en 1808. 



ANVERSOIS 



4' 




André Plumot 

OUT le long de l'existence d'André Plumot a sonné le glas des 
maladies, des souffrances physiques, des déboires. C'est un 
cortège ininterrompu d'abattements, faisant dans l'âme le 
vide, et dans le cœur l'indifférence. De quelque côté qu'on regarde 
dans la vie de cet homme, ce ne sont que douleurs, effondrements 
des affections les plus chères. Courbé, lui-même, dès son plus 
jeune âge, sous une extrême faiblesse de corps, il vit encore celle 
qu'il adorait comme une sainte, sa mère, terrassée par un mal qui 
ne pardonne point, condamnée à passer de longues années sur son 
lit, sans espoir de guérison, Et lui, l'artiste, prenant sur ses heures 
de travail, celles que lui réclamait son dévouement de fils, s'épuisait 
en soins pour la malade, la soutenait nuit et jour contre l'envahis- 
sement de l'heure dernière, sans songer à sa propre débilité. Puis, 
après une infinissable série de mois passés dans cette infinissable 
tristesse, quand le néant avait englouti cette dépouille si vaillam- 



42 



NOS ARTISTES 



ment disputée à la mort, il ne restait plus à Plumot qu'une seule 
consolation, son art. 

Ce sont là de ces tocsins dont le funèbre carillon pénètre les os 
jusqu'à la moelle, effaçant à tout jamais le souiire des lèvres. 

Immanquablement Plumot porte les traces de ce désastre moral. 

Sa figure anguleuse, au regard souffreteux, au nez maigre, semble 
le rtflet de toutes ces misères humaines ; et sa parole lente, 
traînante, monotone, accompagnée de gestes indolents, révèle à 
forte dose l'indifférence des choses mondaines. 

Si donc Plumot est pour son entourage d'un scepticisme un peu 
déconcertant, c'est le destin seul qui en est cause ; car ces yeux-là 
ne s'allument guère plus que lorsqu'il disserte sur son art, qui est 
devenu sa seconde mère. 

Il s'y renferme, il s'y momifie, au point de thésauriser une 
collection de ses œuvres, qu'il rêve de léguer plus tard, à ses neveux 
et nièces, les seuls survivants de sa famille. 

Il naquit à Anvers, le lo février 1829, de parents bourgeois. 

Comme les enfants de sa condition, il suivait les cours de l'école 
primaire, tout en dessinant chez lui d'instinct. 

Son existence se passait ainsi, jusqu'à l'âge de 12 ans, lorsqu'un 
jour ayant fait une longue promenade au Musée de notre ville, il 
se sentit subitement pris par le désir d'être artiste. 

Rentré chez lui, il s'en ouvrit à son père, qui consentit volon- 
tiers, à condition toutefois que le métier qu'il allait embrasser lui 
procurât les moyens de vivre. 

Le sort en fut jeté. 

Le jeune homme entra à l'atelier des élèves de De Keyser, marché 
aux bœufs. Mais comme on l'employait beaucoup plus à titre de 
commissionnaire qu'à celui d'apprenti-artiste, il déserta bientôt, et 
s'en alla chez le peintre Carpenrero. 

Cependant la guigne semblait toujours le poursuivre ; car ce 
dernier artiste étant parti pour la Hollande, Plumot se trouva de 
nouveau pris au dépourvu. 

Heureusement il eut la chance de pouvoir entrer, peu de temps 
après, chez le peintre de figures Lion. Il y fit son premier tableau, 
y Antiquaire, qu'il envoya à l'exposition d'Anvers, où il fut vendu. 



43 



Bientôt encore, son nouveau maître s'en alla à Bruxelles, ce qui 
priva derechef Plumet de tout enseignement. Alors, se sentant 
suffisamment fort, il décida de marcher de ses propres moyens, et, 
bien que malade déjà, il se remit assidûment au travail. 

Naturellement, durant toute cette période, il n'avait cessé de 
suivre les cours complets de l'Académie, oij il eut comm.e profes- 
seurs, Dujardin pour le dessin et Verschaeren pour les études 
d'après le plâtre et la nature. 

Vers l'âge de 20 ans il abandonna l'enseignement officiel, et se 
mit à peindre des intérieurs XV1<= et XVI I« siècles avec figures, genre 
dans lequel il eut certains succès, à cause surtout de ses grandes 
qualités de dessinateur. 

Néanmoins, son état de santé se délabrant de plus en plus, les 
médecins lui ordonnèrent un séjour prolongé à la campagne. 
C'était facile à dire, mais moins aisé à faire. D'une part, l'ar- 
tiste voyait la presqu'impossibilité de supporter les frais de ces 
vacances forcées ; d'autre part, il ne pouvait se séparer de sa mère, 
infirme au plus haut point, et qui réclamait tous ses soins. Il ne 
lui restait donc qu'à adopter une conduite intermédiaire. 

C'est ainsi que, afin de se donner le plus possible un bain d'air 
frais, il allait se promener quotidiennement, pendant quelques 
heures, dans les campagnes environnant la ville, et de préférence 
aux polders. 

Ce fut pendant ces ballades sanitaires que lui naquit son véritable 
et actuel genre de peinture. Ayant remarqué qu'en général nos 
animaliers péchaient par le dessin, il résolut d'y apporter ce qu'il 
rêvait être une rénovation. Après un essai malheureux, qui impres- 
sionna beaucoup sa maladive nature (et dont les larmes lui viennent 
encore aux yeux, quand il le narre), il fit un matin la rencontre 
d'un berger menant un nombreux troupeau à une bergerie d'Aus- 
truweel. Plumot suivit le pâtre, s'installa dans l'étable, qui était 
superbement éclairée, croqua pendant de longues heures, les 
moutons, et sortit vainqueur de l'épreuve. Immédiatement il fit 
sur les bases esquissées, un tableau qui eut un excellent accueil 
et trouva de suite acquéreur. 

Dès lors sa voie était tracée. 

Il se compléta, pendant de fréquents séjours dans les environs 



44 



NOS ARTISTES 



de Calmpthout, en compagnie de Rosseels et Isidore Meyers, ainsi 
que dans des pérégrinations annuelles au pays wallon, avec Van 
Luppen. 

Insensiblement il marcha aux succès. Il fut remarqué aux expo- 
sitions de notre Cercle Artistique, ainsi qu'à diverses exhibitions à 
Londres, où il vendait couramment, malgré les prix élevés qu'il 
demande pour ses œuvres. C'est pendant une de ces expositions que 
le Shah de Perse, de passage dans la capitale de l'Angleterre, lui 
acheta une toile importante, représentant des chèvres sur une route 
montagneuse. 

Du reste, il a beaucoup vendu également en Amérique, bien 
qu'il se plaigne très amèrement des marchands de tableaux, qu'il 
accuse d'exploitation à son égard. 

Notre ex-ministre de Burlet était aussi en possession d'une de ses 
œuvres, le "Passage du Pont. Lors de l'incendie de l'hôtel ministé- 
riel, à Bruxelles, il y a quelques années, elle fut détruite par les 
fîammes. 

Les distinctions de Plumot se résument comme suit : diplôme à 
Londres, en 1872 ; médaille à Philadelphie, en 1876 ; médaille d'or 
à Gand, en 1880; diplôme à New-Orléans, en 1884 ; diplôme à 
Edimbourg, en 1886 ; distinctions à Adelaide, en 1887 ; médaille 
d'argent à Melbourne, en 1888. Il est représenté aux Musées 
d'Anvers et de New-Orléans, sans l'être à celui de Bruxelles. 

En 1892, il fut nommé chevalier de l'ordre de Léopold. 

Il se confine dans un célibat rigoureux, suffisamment justifié par 
sa chétivité corporelle ; et s'il traîne une existence monotone, 
presque bénédictine, la faute en est d'une part à la nature qui le 
fit quelque peu hypocondre, et d'autre part à son indifférence 
parfaite de ce qui n'est pas son art. 

En un mot, il vit de solitude et de souvenirs. 



ANVERSOIS 45 




Auguste De Lathouwer 

IGURE éveillée, carrure mince, parlant précieusement et avec 
conviction. Devise volontiers sur l'art, dont il semble avoir 
une très exacte compréhension. Avec sa barbiche en pointe, 
ses cheveux renversés en touffe, son front découvert, sa figure un 
peu allongée, il rappelle ces mousquetaires Louis XIII, dont 
Alexandre Dumas était si friand ; mais un mousquetaire sur le 
retour, puisqu'il grisonne sur toute la ligne. Au reste.d'un ensemble 
de sérénité faisant naître immédiatement, chez ceux qui l'appro- 
chent, un courant de sympathie. 

Comme artiste, nous n'avons plus à le juger : la méticulosité de 
sa personne s'est transférée dans l'application de sa méthode, et ce 
n'est pas lui qu'on accusera de laisser-aller, dans la peinture de ses 
paysages. Chaque feuille de chaque arbre, chaque brindille et 
chaque pousse d'herbe sont étudiées et rendues avec soin. De sorte 
que ses œuvres se ressentent parfaitement de son travail de béné- 
dictin laborieux. 



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NOS ARTISTES 



Auguste De Lathouwer naquit à Louvain, le 25 décembre i836. 
Orphelin, il vint à Anvers, à l'âge de 3 ans, dans sa lamille, qui 
l'adopta. 

Quand le moment fut arrivé de se faire une éducation, on l'envoya 
à l'école primaire, où il ne se distingua nullement par son assiduité, 
traînant la savate pendant les heures de classe, et se créant des 
vacances continuelles. 

Ainsi il marcha jusque vers l'âge de 8 ans, lorsqu'insensiblement 
il sentit s'éveiller en lui des désirs d'art. 

Un de ses parents lui ayant donné en cadeau une de ces grandes 
boîtes à couleurs, dont s'amusent les enfants, le jeune garçon 
croyait toucher à la félicité. 

On n'eut pu lui faire un présent plus royal. 

Il se mit, en effet, à peinturlurer tout ce qui lui tombait sous la 
mam, développant ainsi l'instinct qui sommeillait encore au fond 
de son être. 

C'était surtout l'image des fruits qui l'attirait invinciblement. 
Lorsqu'on servait, à table, des poires ou des pommes, il ne manquait 
jamais d'en empocher quelques exemplaires ; puis, le soir venu, il 
se retirait dans sa chambre, prenait une feuille de papier, et se 
mettait à les reproduire, tant bien que mal. 

Naturellement, son matériel artistique était d'une primitivité 
compréhensible : un verre d'eau pour rincer les pinceaux, un bout 
de loque pour les essuyer. 

Cette pénurie d'installation fut cause d'un accident qui faillit 
compromettre la future carrière artistique de De Lathouwer. En 
effet, sans penser à mal, il laissait traîner les verres dans lesquels il 
avait nettoyé ses brosses, si bien qu'un jour, la servante, une brave 
vieille presque myope, prenant l'un pour l'autre, avala le contenu 
d'un de ces récipients à couleurs, croyant se régaler d'une gorgée 
de lait. La malheureuse jeta de hauts cris, et l'on crut à un 
empoisonnement. Heureusement tout se borna à une vulgaire 
restitution du liquide ; mais le parent de l'inconscient coupable, 
intima à celui-ci la défense la plus formelle de toucher encore à ses 
pinceaux et à ses couleurs. 

C'était, pour l'enfant, une vraie calamité, une inénarrable tris- 



ANVERSOIS 



47 



tesse, car son peinlurkirage formait partie intégrante de sa vie. 

Cependant il ne se découragea point et continuait clandestine- 
ment à se livrer à son occupation favorite, jusqu'à ce qu'il fut 
envoyé au pensionnat, d'où il revint, à l'âge de 14 ans. 

Alors il obtint la permission de suivre les cours de l'académie 
d'Anvers. Il se distingua par un travail et une assiduité à toute 
épreuve, sous la conduite des professeurs Dujardin et Weiser. Il 
obtint bientôt le premier prix de la figure ombrée, puis passa à 
l'antique. Entretemps il s'appliqua au paysage, sous Jacob Jacobs, 
et V remporta le prix d'excellence. 

Il avait une certaine prédilection pour les paysages dessinés à la 
craie, noir et blanc, dont il a fourni une série de spécimens 
remarquables. 

Sa production dans ce genre ne l'empêcha pourtant pas de 
cultiver avec succès, la peinture des fruits, et l'on se souvient de la 
polémique admirative que provoqua, sur ce terrain, son tableau de 
nature morte, La Lutte, exposé en notre ville, il y a bon nombre 
d'années. 

Bientôt De Lathouwer ayant reçu un atelier du gouvernement, 
créa La coupe des bois, une vue sur les anciennes fortifications 
d'Anvers, qui fut exposée à l'une de nos triennales. Elle fut acquise 
pour la tombola et gagnée par le roi Léopold I«f, qui la plaça dans 
les salons de la cour. 

A partir de cette époque, l'artiste se mit à produire constamment 
et participa à presque toutes les expositions. 

En 1889 il envoya à Paris deux toiles: Sous le cerisier et 
Devant la ferme, dont la dernière fut achetée, lors de l'exposition 
d'Anvers en 1891, par le roi Léopold II. A cette occasion notre 
souverain fit même appeler auprès de lui le peintre pour le féliciter 
et lui dire qu'il estimait autant son œuvre que celle d'Hobema, 
qu'il possédait. Nous citons, naturellement, cette appréciation à 
simple titre documentaire, n'ayant pas à nous occuper de sa p'.is 
ou moins de véracité artistique. 

En 1890, lors de la grande exposition d'aquarelles à la Société 
d'Harmonie d'Anvers, on demanda la collaboration de De Lathou- 
wer. Il donna une aquarelle d'après son tableau Sous le cerisier, 
laquelle fut vendue à un américain, pour boo francs. 



48 



NOS ARTISTES 



Il prit également une part active à l'élaboration du panorama 
Verlat, dont il fit, en majeure partie, le côté paysage, avec un très 
appréciable succès. 

Il se maria à Anvers en 1867. 

En 1872 il fut nommé officier de l'ordre de la Croix Rouge, en 
reconnaissance de ses nombreux dons de tableaux pour œuvres 
charitables. Depuis 10 ans, il est professeur à l'Académie d'Anvers. 

Ce sont là quasiment toutes les distinctions échues à ce travail- 
leur, dont les allures franches ont fait une sorte de victime des 
grands lamas qui président à nos destinées académiques. 

Mais un de ses plus ineffaçables titres de gloire, est son profes- 
sorat à l'Institut des Sourds-Muets à Anvers. 

Depuis bientôt vingt cinq ans, il y donne l'enseignement du 
dessin, et l'on peut dire que, sous ce rapport, il est un véritable 
créateur philanthrope C'est, en effet, grâce à lui, que cet enseigne- 
ment s'y est développé au point d'être devenu une des plus 
superbes parties de l'éducation pratique des sourds-muets. 

Le secret de la chose est pourtant d'une simplicité primitive, 
comme base, mais il fallait le trouver, comme pour l'œuf de 
Christophe Colomb. 

En effet, la méthode enseignée est basée essentiellement sur le 
dessin et sert à perfectionner pratiquement les sourds-muets qui se 
destinent aux métiers d'ébénistes, tapissiers, forgerons, et autres. 
Il s'en suit que ces praticiens parviennent à posséder entièrement 
le côté artistique de leur profession, ce qui en fait des artistes et 
non des ouvriers. Il est facile de comprendre les progrès immenses 
et les bienfaits réels que De Lathouwer est ainsi parvenu à réaliser 
sur ce terrain. Les conséquences sont si brillantes que là où jadis 
on vit les pauvres sourds-muets faire appel à la charité publique, 
on les voit à présent marcher tête haute dans la vie commune, se 
suffire à eux-mêmes et se créer des positions enviables. 

Et, il faut bien le dire, l'enseignement du dessin préconisé par De 
Lathouwer est si appréciable que l'Inspecteur gouvernemental, feu 
M.Sneyers.l'a introduit dans nos Ecoles Moyennes et nos Athénées. 

De Lathouwer est donc non seulement un artiste, mais encore 
un vrai philanthrope. 

Cela vaut vieux que d'être braillard et égoïste. 



ANVERSOIS 



49 



Emile-Pascal Godding 

'ensemble de cette figure calme se fait remarquer par une 

, intense expression de bonté, un de ces signes particuliers dont 

l'impression est douce, profonde, et qui vous restent en la 
mémoire, même après quelques instants de conversation. 

Godding est un convaincu de l'art. A l'entendre parler, il n'est 
jamais complètement satisfait de lui-même : s'il a déjà beaucoup 
appris, il se persuade qu'il lui reste beaucoup à apprendre. Aussi 
s'attache-t-il avec une ardeur continuelle au perfectionnement de ses 
moyens, et son grand espoir est d'être complet après un terme 
d'années encore plus ou moins grand. 

Il n'est donc ni un prétentieux ni un blasé, ce qui plaide tout 
en son honneur. C'est uniquement de cette catégorie de patients et 
de croyants que naissent les artistes sérieux. 
Il vit le jour à Bruges, le i8 août 1844. 
Son éducation d'enfant fut sévère. 



4 



5o 



NOS ARTISTES 



Son père, intendant militaire, ne badinait pas sur le chapitre de 
la discipline, comme bien on pense. 

Il rêvait de faire de son fils un médecin doublé d'un musicien, et 
à cet effet il l'envoya aux cours de l'Athénée de Bruges ainsi qu'à 
ceux de l'Institut musical. 

Cependant le jeune homme obtint la permission de suivre égale- 
ment, le soir, les cours de l'Académie. 

Ainsi s'écoulèrent les années, strictement passées aux études, 
lorsqu'en 1862, Godding entra à l'Université de Louvain. 

Alors déjà le goût de la peinture s'était fortement incrusté dans 
son esprit, et pendant le jour il se livrait à son art, avec une véritable 
frénésie, tandis qu'il passait une partie de la nuit sur ses livres de 
médecine. 

De la sorte il se formait à la manipulation des chairs humaines 
en même temps qu'à celle des couleurs. 

Il faut bien le dire pourtant, la célébrité médicale ne le tentait 
nullement. C'étaient surtout les dissections qu'il avait en horreur, 
et c'est à peine s'il parvenait à en supporter la vue. Chaque fois il 
sortait quasi malade des séances d'amphithéâtre. 



Sur ces entrefaites un événement douloureux frappa sa famille. 
Sa mère mourut et il dut, à cause de ce décès, rentrer à Bruges. 
C'était en i865, donc trois années après son début à l'Université 
de Louvain. 

Il profita de ce retour imprévu pour exposer, encore une fois, à 
son père le désir impérieux qu'il avait d'embrasser définitivement 
la carrière artistique. Il faut croire qu'il sut chaleureusement plaider 
sa cause, car le vieil intendant militaire se laissa fléchir, et permit à 
son fils d'entrer à l'atelier du peintre Van HoUebeke, à Bruges. 

Mais, ceci ne satisfait qu'à moitié le jeune homme, qui obtint 
encore l'autorisation de suivre, le soir, les cours de l'Académie. 

Il alla bon train et fut bientôt admis à collaborer aux œuvres de 
son professeur. Celui-ci avait à exécuter, en divers endroits, des 
Chemins de la Croix, auxquels Godding travailla assidûment. 

On sait que Van HoUebeke, qui était un artiste de grand talent, 
est devenu aveugle. Or, à un certain moment, alors que sa vue 
s'était déjà très affaiblie, il reçut du gouvernement la commande 



ANVERSOIS 



5i 



d'une copie du portrait de Guillaume I, pour le Palais Ducal. 
L'exécution de ce travail traîna quelque peu, et lorsque Van Holle- 
beke fut sommé de livrer son œuvre, Godding, de concert avec 
Emile Verbrugge, un autre élève du maître, s'attelèrent à la tâche 
et contribuèrent, pour une large part, à finir la besogne de leur 
malheureux professeur. 

Ainsi il se perfectionna, et, lorsque Van Hollebeke fut appelé à 
la création des stations à l'abbaye de Louignes, en Flandre, Godding 
dut également l'accompagner pour la confection de cette œuvre. 

Les frères firent fête aux deux peintres. On leur réserva bonne 
chère, assaisonnée d'une quantité incommensurable de pots de cette 
bière excellente brassée au couvent même. Et ce fut ainsi un admi- 
rable travail de peinture en même temps qu'un réjouissant travail 
d'estomac. 

Entourée de toutes ces délices, la vie des artistes à l'abbaye 
s'écoulait heureuse, et ils en furent si bien influencés que les moines 
leur proposèrent d'échanger pour tout de bon, l'accoutrement civil 
contre le froc des religieux. 

L'offre n'était pas dépourvue de tentation ; mais Godding, qui à 
cette époque était fiancé, fut rappelé à la raison par les lettres que 
lui écrivait sa future épouse. 

Il se maria en 1872, à Léau, près de Tirlemont. 

En 1873 il exposa, pour la première fois, à Bruxelles. Ce fut un 
tableau genre Frar.s Hais, intitulé I-'cn Drinkebroer. 

L'artiste eut du succès, et lorsqu'il fut présenté au Roi, celui-ci 
le complimenta par cette phrase : « On voit bien que votre drinke- 
broer a bu autre chose que de l'eau. » 

La toile fut acquise, à un très bon prix, par un anglais. 

Après avoir fait, à Bruges, une série de portraits de marque, il 
vint se fixer à Anvers, en 1874, où il fit ceux de M. et Mme 
Osterrieth, de M. et Mme Dcsguin, etc. etc. Nous le voyons repré- 
senté régulièrement aux expositions du Cercle Artistique. 

Depuis ses débuts, Godding s'est senti attiré par le genre portrait 
et les œuvres avec figures grandeur naturelle, genre historique. 

A l'Hôtel de Ville d'Anvers, on a de lui une composition 
importante, Le bourgmestre Van Straelen porté au supplice. 



52 



NOS ARTISTES 



Dans la grande salle de réunion de notre Gouvernement Provin- 
cial on remarque son Accomplissement d'un vœu, une page carac- 
téristique, étudiée avec soin. 

Il obtint des médailles d'argent aux Expositions de Philadelphie, 
Port-Adelaïde, Melbourne, mais aucun musée ne possède de ses 
tableaux. 

Il est professeur à l'Ecole Moyenne pour jeunes filles, rue 
d'Argile, en notre cité, ce qui n'est point une sinécure. 
Godding n'est pas décoré. 




ANVHRSOIS 



53 




Frans Vinck 




NCORF, un de ces types caractéristiques, dont la silhouette est 
intéressante. Barbe longue, presque blanche, un peu à la 



diable. Yeux vifs, allant sans cesse d'un objet à l'autre, 
paraissant chercher toujours. Traits accentués, ayant conservé un 
reste de beau mâle. Teint profondément jauni, donnant à l'ensemble 
de la figure un cachet spécial. 

Essentiellement anversois,dans ses allures comme dans ses expres- 
sions, Frans Vinck est un inépuisable causeur, surtout quand il conte 
les événements de sa jeunesse, ses luttes sur le domaine de l'art, ses 
espérances passées, et les déceptions qui en sont inévitablement la 
résultante. 

Malgré ses 69 années, qu'il porte gaillardement, il s'anime au feu 
de la discussion et, avec beaucoup de bon sens, il tranche des 
questions d'art devant lesquelles plus d'un s'arrêterait. 

Frans Vinck naquit à Anvers, le 14 septembre 1827. 



54 



• NOS ARTISTES 



Son père, comptable dans la maison Meeus, une des plus impor- 
tantes firmes anversoises, le destinait à la carrière musicale et voulait 
surtout en faire un violoniste. 

Ceci tombait, du reste, parfaitement dans les goûts de l'enfant 
qui, en attendant des destins plus illustres, fut mis à l'école d'ensei- 
gnement élémentaire. Là, il se distingua principalement par la 
manie qu'il avait d'illustrer de dessins, les fables qu'il fallait 
transcrire au net, ce qui démontre une prédisposition naturelle à 
l'art. 



De la sorte il marcha jusque vers l'âge de 14 ans, lorsqu'un 
événement imprévu vint subitement changer le cours de son 
existence. 

Il avait été décidé qu'il irait faire son éducation musicale au 
Conservatoire de Bruxelles et, à cet effet, on lui préparait dans sa 
famille le trousseau indispensable. 

Pendant que ce laborieux travail se pratiquait, Vinck se balladait 
en ville, promenant son oisiveté temporaire à droite et à gauche et 
rendant surtout de fréquentes visites à son grand père, un brave 
boulanger, renommé pour ses petits pains de corinthes. 

Cet artiste du four, nommé Van Bladel, avait une fille qui 
pratiquait quelque peu la peinture et qui était assidûment courtisée 
par un élève de Van Brée, le peintre Karel Schippers, qu'elle 
épousa plus tard. 

D'emblée, Vinck se sentit porté vers ce couple artistique, d'autant 
plus qu'il reçut de Schippers des leçons de dessin. Et lorsque le 
trousseau fut enfin fini, lorsque linge et habillements étaient méti- 
culeusement rangés dans les malles, prêts à partir pour Bruxelles, 
le futur musicien sentit en lui un de ces revirements soudains qu'on 
ne s'explique point, mais auxquels on ne résiste pas : il déclara 
nettement qu'il renonçait à la musique et qu'il voulait devenir 
peintre. 

On peut juger du coup de théâtre. 

La stupéfaction fit place au mécontentement dans la famille du 
jeune homme ; mais comme le père de celui-ci était fort pratique, 
il comprit que contrecarrer les aspirations de son fils serait peut- 
être les anéantir, et il donna son assentiment. 



ANVERSOIS 



55 



A 14 ans donc, Frans Vinck se mit à suivre les cours de l'Acadé- 
mie d'Anvers, tout en continuant ses leçons de dessin chez Karel 
Schippers. Il débuta, sous le professeur Cor, par les têtes de 
proportions ; passa successivement aux figures ombrées, sous 
Dujardin ; à la grande antique sous Verschaere (à cette époque la 
petite antique ne se pratiquait pas) ; à l'étude d'après nature, et 
enfin à la peinture proprement dite, sous le professorat de Dyck- 
mans. La méticulosité de travail de cet artiste plaisait beaucoup au 
jeune élève, qui se formait volontiers à cette école. 

Après y être resté pendant un an, il se crut en mesure de marcher 
seul, et loua un atelier, rue de l'Orgue, chez le maître d'école 
Verbraeken. 



Entretemps, il ne cessait pas de cultiver la musique et fut un 
des plus beaux chanteurs de la célèbre chorale anversoise Les 
Bardes de l'Escaut. 

Il avait alors 21 ans et se sentait plein d'espoir. Peinant dur, 
toujours à la besogne, étudiant sans cesse, il ne dédaignait point 
pourtant de prendre largement sa part de la vie de Bohême, et il fut 
un des plus joyeux lurons de la bande des farceurs q\ii avait en 
son sein David Col et d'autres. 

En sa qualité d'ex-aspirant musicien, il battait admirablement le 
tambour. Or, il fréquentait beaucoup l'atelier de Teurlings, situé 
Grand'Place, et c'est de là que plus d'une fois, le soir, il lança dans 
l'ombre, de formidables roulements, qui faisaient accourir au dehors, 
la grand' garde de l'Hôtel de Ville, croyant à une alerte ou peut-être 
même à une nouvelle édition de la révolution brabançonne. Et les 
farceurs de rire, tout là-haut ! 

Cependant ces intermèdes funambulesques ne détournaient pas 
Frans Vinck de ses occupations artistiques. 

Il étudiait lerme et ce fut en 1848 qu'il débuta par son Joseph 
che^ la femme de Putiphar. L'œuvre fut envoyée à l'exposition 
de Philadelphie, où elle eut du succès. L'artiste en demanda 
2000 fr. 

On lui écrivit qu'il y avait offre pour i5oo francs, ce qu'il 
accepta. 



56 



NOS ARTISTKS 



Puis, chose bizarre, il n'entendit jamais plus parler ni de son 
tableau ni de son argent. L'Amérique l'avait ainsi filouté de ses 
peines et de ses fonds, ce qui n'était guère d'un heureux présage. 



Ceci, cependant, ne le découragea nullement, et il se reprit de 
belle ardeur pour le travail ; si bien qu'après avoir passé un mois à 
Paris, en compagnie de Bource, à copier les chefs-d'œuvre du 
Louvre, il se prépara au concours de Rome, pour lequel il entra en 
loge, en i852. 

11 fut classé parmi les six, mais ce fut Florent Pauwels qui 
remporta les palmes. 

Tout en se jurant de ne plus recommencer la tentative, il décida 
d'accompagner le lauréat en Italie. 

Grâce aux libéralités du patron de son père, il reçut une lettre 
de crédit de 6000 francs, soit pour une durée de 3 ans, et il partit 
pour la patrie des grands maîtres. Néanmoins avant de pousser 
jusqu'à Rome, il s'arrêta à Paris, où il fit la rencontre de Wappers, 
qu'il visita presque journellement, et qui fut quelque peu son 
cicérone dans la capitale française. 

Après un séjour de g mois à Paris, il continua sa route vers 
l'Italie, et débarqua bientôt à Rome. 

Là, il se mit à étudier avec ferveur. Bientôt il envoya à Anvers 
un tableau élaboré sur un sujet philosophique : Le travail des 
sept péchés capitaux sur le genre humain. L'œuvre eut un succès 
tel que le gouvernement belge alloua à l'artiste un subside de i.5oo 
francs, pour une année. 



Frans Vinck revint dans sa patrie en i856, lorsque peu de temps 
après, M. Mols-Brialmont, appréciant sa valeur, lui proposa de 
l'accompagner en Orient, ce qui fut accepté. El le voilà encore en 
route, avec son nouveau protecteur. 

Ce voyage, qui dura un an, lui fut très profitable comme étude 
d'après nature. Les nombreuses esquisses qu'il en possède encore 
prouvent surabondamment qu'il n'a pas perdu son temps en Egypte 
et à Jérusalem. 



ANVERSOIS 



57 



Il se maria à Anvers en iSSg, puis il alla se fixer à Bruxelles. 
Après une absence de notre ville, d'environ 7 ans, il y revint pour 
n'en plus sortir. 

C'était l'époque où Leys touchait à la gloire et était fêté à l'égal 
d'un dieu. 

Il remarqua Frans Vinck. Avec cette franchise qui lui était 
propre, il émit le désir de le compter au nombre de ses élèves. Ce 
fut certes un grand honneur pour Vinck, car les élèves du maître 
ne se ramassaient pas à la pelle. De fait, il n'eut jamais comme tels 
que Henri De Braekeleer, Hendrickx, et l'artiste qui nous occupe. 
Il y a plus, Leys fit de Vinck un de ses amis. 

C'est ainsi que, initié au grand art, notre artiste devint le vaillant 
peintre d'histoire que l'on connaît et qui tient une place marquante 
dans la galerie contemporaine. 



Vinck est certes un de nos artistes les plus producteurs. 

S'il lallait faire la nomenclature de toutes ses œuvres, il faudrait 
un volume. Citons donc, au hasard de la plume : 

Les sept stations du chemin de la croix, a la Cathédrale 
d'Anvers, reconnues des chefs-d'œuvre du genre. 

Les confédérés devant Marguerite de Tarme, se trouvant au 
Musée de notre ville. 

Charles le Bon faisant vendre le blé des accapareurs à Bruges, 
toile ornant la salle du conseil à l'Hôtel de Ville de Termonde. 

La joyeuse entrée d'un roi du tir à la perche. 

Entre la paix et la guerre et Par droit de conquête, deux pages 
admirables acquises par le roi Léopold II. 

La joyeuse entrée de Guillaume le Taciturne à Anvers. 

Les réformés bannis d'Anvers. 

Sans compter les quatorze stations, dans le genre gothique, à 
l'église St.-Cuthbert de Londres, ainsi que celles, dans le genre 
romain, à l'église St. -Nicolas de Boulogne-sur-Mer. 

Et enfin, le travail difficile et ingrat dont il fut chargé par notre 
administration communale, à savoir la composition de dix toiles 
murales à la salle des fêtes de notre Athénée Royal. 

Il obtint des médailles, successivement aux expositions de Dun- 



58 



NOS ARTISTES 



kerque (i852), Bruxelles (iSôpj, Vienne (iSyS), Londres, diplôme 
d'honneur (iSyS), Lyon (1874J, Philadelphie (1876). 

11 est professeur du cours de dessin d'après la figure antique, à 
notre Académie des Beaux-Arts. 

11 n'est pas décoré, ce qui ne l'empêche pas de dormir comme un 
bienheureux, et d'y aller encore, de temps en temps, de son air de 
Joseph ou autre ressouvenance lyrique. 



ANVERSOIS 



59 




Robert Mois 

ERVliUX, avec les allures d'un homme très décidé. Traits 
fortement accentués, calvitie assez prononcée qui cependant 
ne donne rien de désagréable à l'ensemble de la figure. Ni 
barbe, ni barbiche, rien donc du luxe capillaire dont ordinairement 
les artistes s'ornementent : de simples moustaches, qu'il porte 
comme le commun des mortels. 

Robert Mois naquit à Anvers en 1848. 

Son père, Mols-Brialmont, était un peintre paysagiste avec figures, 
d'une belle réputation, ce qui revient à dire que, tout naturellement, 
le fils suivait la même voie. 

On le mit donc en classe, comme tous les enfants de sa condi- 
tion, et déjà il peignait d'après nature, sans professeur, suivant ses 
inspirations. Il est évident que ses productions n'étaient guère des 
chefs-d'œuvre. Cependant il prit énormément goût à l'art, si bien 
que, tout en faisant son éducation scolaire, il suivait les cours de 




6o 



l'académie d'Anvers, le matin et le soir. En outre il recevait chez 
lui, des leçons particulières de perspective, par le professeur Weiser. 
Son stage académique ne comportait pas tout l'enseignement, car il 
n'alla que jusqu'à la classe de grande antique. 11 eut successivement 
comme professeurs Dujardin, Weiser, Beaufaux et Geefs. 

De plus Robert Mois avait, depuis l'âge de 5 ans, des dispositions 
toutes particulières pour la construction de bateaux en miniature. 
Ces dispositions se développèrent même, à mesure qu'il avançait 
en âge, et son talent de charpentier artiste se raffermit par une 
fréquentation assidue des marins et des spécialistes, par la technique, 
par de continuels voyages sur l'eau, et surtout par une étude appro- 
fondie de la construction navale. 

Mois a fait de la sorte, une infinité de ces bateaux de tous genres 
et de toute nature, travaillant lui-même également les ferronneries, 
les pièces de mécanique en cuivre et autres accessoires, en un mot, 
charpentant ces constructions au grand complet. 

11 a, entre autres, construit un immense et superbe trois-màts, 
qui lui a coûté dix années de travail. 

Cette prédisposition marine était peut-être innée par le fait que 
la famille Mois a parmi ses ancêtres un Hans Molls qui fui amiral 
néerlandais, naviguant pour la Société des Indes. Il y a quelques 
siècles il se battit au Congo, contre les Portugais, et prit à St. Paul 
de Loanda, un fort qui fut dénommé le Fort Molls. Un ouvrage 
célèbre : le Reis der Hollanders door de Wereld, parle avec 
beaucoup de détails, de la gloire de ce Hans Molls (avec deux /). 

Toutes ces particularités aidant, il est étonnant que Robert Mois, 
au lieu de se vouer d'emblée à la peinture marine, aît d'abord, et 
pendant bien des années, cultivé la peinture du paysage. 

Toujours est-il qu'il travaillait consciencieusement et sans 
relâche, lorsque, à l'âge de i6 ans, il fit paraître ses premières 
créations de quelque importance : Soleil couchant et Orage. Ces 
deux toiles, exposées au Cercle Artistique d'Anvers, eurent du 
succès et attirèrent sur leur auteur l'attention du public. 

On constatait déjà en cet artiste un paysagiste plein de bonnes 
qualités, voyant clair et juste, comprenant la nature, et qui était 
étayé par une connaissance approfondie des lois de la perspective. 



ANVERSOhfi 



6l 



Ainsi il commençait à marcher dans la voie des succès, lorsque 
un an plus tard, sur les conseils du peintre Victor Papleu, un ami 
de ses parents, il fut envoyé à Barbison, oij il travailla tout un été 
durant, d'après la nature et sans conseils. Puis, il s'en alla étudier 
à l'Ile Adam, chez Jules Dupré, qui l'engageait spécialement à 
dessiner au crayon dur, pour l'anatomie des arbres. Après un séjour 
de deux ans, il retourna à Barbison et devint l'élève et l'ami de 
Millet. Il ne pouvait être à meilleure école. C'est là qu'il apprit à 
apprécier ce grand principe : établir une œuvre par le dessin, non 
par la couleur. C'est là aussi que s'écoulaient les soirées, en cause- 
ries artistiques sur les maîtres italiens, dont on passait continuel- 
lement en revue les œuvres photographiées. C'est là encore qu'on 
s'occupait, des soirées entières, à l'étude de la perspective, et que, 
pendant le jour, on faisait des promenades dans la campagne, pour 
s'extasier devant la forme d'un arbre, la composition d'une feuille, 
ou la structure d'une plante. Etudes d'autant plus productives pour 
le jeune élève, que Millet était non seulement un grand artiste, 
mais encore un lettré, un savant doublé d'un musicien érudit. Il 
n'est donc pas étonnant que, durant les cinq années qu'il a passées 
là-bas, Robert Mois se soit fait une éducation solide. 



Après avoir peint une importante série de paysages à Fontaine- 
bleau, il revint à Anvers en 1870, et fit la connaissance de Vollori, 
par l'intermédiaire de Ghémar. Celui-ci eut une idée aussi soudaine 
qu'heureuse. Il posait cette question ; Pourquoi Mois, qui affection- 
nait si particulièrement la marine, ne ferait-il pas de la peinture 
marine? Au fait, pourquoi pas? L'artiste était armé de toutes pièces, 
tant sous le rapport des connaissances constructivcs que sous celui 
de la plus parfaite technique picturale. 

La question posée fut aussitôt résolue. L'artiste se fit peintre 
mariniste, et c'est dans ce genre qu'il acquit bientôt la grande répu- 
tation que l'on sait. 

Il alla se fixer à Paris, où il résida pendant dix années envuon, 
non sans alterner ce séjour par des voyages à droite et à gauche, 
car il visita la Turquie, la Bulgarie, la Hollande, l'Autriche, les 
ports de mer de la France, ainsi que Venise. 

Depuis 1870 il exposa en permanence à Paris,dans tous les salons. 



62 



NOS ARTISTES 



En 1871 il eut, à l'Exposition de Bruxelles, une Vue d'Anvers, 
qui obtint un beau succès et qui fut acquise par Fèvre. 

En 1873. il fit la Rade d'Anvers, puis successivement trois 
œuvres d'importance : Bordeaux, Le Havre, Taris. 

Sa réputation se fixa ainsi, et pour mieux encore se consolider, 
il fit de fréquentes visites aux marines anglaise et française. En 
outre, il s'embarquait très souvent sur un bateau quelconque, pour 
excursionner en pleine mer et étudier de la sorte, sur les lieux 
mêmes. 

En 1894 il fit, en collaboration avec Piet Van Engelen, le 
Diorama du Congo, qui fut une des plus belles parties de l'Exposi- 
tion Universelle d'Anvers. 

Depuis nombre d'années, Mois s'est lancé dans le monde naval 
officiel. Lors du jubilé de la Reine d'Angleterre, il s'embarqua à 
Portsmouth sur le Victoria and Albert, bateau de la souveraine, à 
l'effet de croquer tous les mouvements et opérations de l'escadre. 11 
en fit une immense toile: La Revue de Spithcad, qui fut achetée 
par le colonel North. Cette oeuvre provoqua même une espèce de 
polémique avec le Prince de Galles, polémique qui tourna tout à 
l'avantage de l'artiste. 

Celui-ci fit encore : La visite du Président Carnot à l'Escadre 
du Nord, une œuvre capitale étudiée sur les lieux même des manœu- 
vres. Puis il alla dessiner, à Toulon, les évolutions de l'escadre 
italienne ; il fut ensuite envoyé dans le même port, pour compte de 
journaux illustrés, lors de la visite de l'amiral Avelanne, avec 
l'escadre russe. Enfin il fut délégué à Cherbourg pour l'arrivée de 
l'empereur de Russie, où il prit des croquis de toutes les manœuvres 
des Russes et des Français. 

11 est représenté aux Musées d'Anvers, au Ministère de la Marine 
en France, à Cette, Prague, Buda-Pesth. 11 obtint en France, hors 
concours, des médailles d'or, 2"= et 3^ classe ; une médaille d'or à 
Bruxelles, une médaille en Espagne et une autre à Philadelphie. 
En outre il est décoré des ordres de Léopold et de Roumanie. 

Robert Mois est célibataire. 

II le restera sans doute, car il semble plus épris de la mer que de 
la belle mère. 



ANVERSOIS 



63 




Alphonse Van Beurden 

'^Ti^IGURE sympathique dans sa simplicité. Ses cheveux assez 
longs, un peu à la mode artiste, sa barbe blonde et pointue 
évoquent les silhouettes bibliques, tandis que sa bouche, quasi 

toujours souriante, et ses yeux franchements ouverts donnent en 

plein l'impression de ce qu'on nomme communément un bon 

garçon. 

La vie de Van Beurden est toute faite de travail, d'étude, de 
persévérance. A le suivre dans le développement de sa carrière 
artistique, on pourra constater que ce sculpteur, dont aujourd'hui 
la place au soleil est brillament conquise, est un de ceux qui ont 
pour devise : Vouloir c'est pouvoir. 

Alphonse Van Beurden naquit à Anvers, en 1854, de très 
modestes parents, puisque son père était charretier. 

Après avoir suivi les classes de l'école primaire jusqu'à l'âge de 
12 ans, l'enfant manifesta le désir d'apprendre un métier, et déclara 



64 



NOS ARTISTKS 



nettement que le seul qui pût lui plaire était celui de sculpteur. Le 
père Van Beurden, qui était un homme raisonnable, ne voulut pas 
contrarier les goûts de son fils, et alla trouver les frères Goemans, 
statuaires qui eurent à Anvers leur période de renommée. Les dits 
artistes voulurent bien consentir à prendre sous leur tutelle le jeune 
débutant, en appuyant toutefois leur consentement de cette phrase : 
« Un beau métier que la sculpture, mais un fruit tardif ». Cette 
démonstation ne fit faillir ni le fils ni le père, lequel s'en consolait 
en disant : h Pourvu que le garçon fasse son possible. » 

Le garçon semblait avoir à cœur de ne point détromper les 
sacrifices paternels, car il se mit à la besogne avec une ardeur 
soutenue. Cependant, au début il ne voyait dans son métier qu'une 
question de pratique, sans peut-être encore penser au côté artis- 
tique, et il se mit à sculpter le bois, non sans certain succès. 
Insensiblement l'amour du métier se développa et bientôt le jeune 
ouvrier visa plus haut. Il se mit à suivre très assidûment, le matin 
et le soir, les cours de l'académie d'Anvers, sous les professeurs 
Schaefels et Dujardin. 

D'autre part, ses patrons se montraient satisfaits. Après quatre 
années d'apprentissage, il en était arrivé à gagner un franc par jour, 
ce qui semblait représenter pour ses parents, une rémunération 
fort convenable. Enfin vint le moment où il entra dans la classe du 
sculpteur Geefs. Ce fut un beau jour pour le jeune homme, car 
il sentait que là il allait pouvoir donner un plus grand essor au 
désir qui le hantait. Mais, comme aucun bonheur n'est parfait, il y 
eut, au début, un petit nuage à l'horizon: pour les cours de mode- 
lage, il lui fallut une chaise. Or, c'étaient là des frais extraordinaires, 
peu accessibles à ses modestes moyens. Un sien ami le tira d'em- 
barras. Il lui fit se procurer une poutrelle de bois, la décomposa et 
en fabriqua un trépied répondant à tous les besoins. La situation 
était sauvée. 

Sans relâche et sans trêve, il travaillait, si bien qu'en 1872, il 
obtint le premier prix d'excellence pour l'enseignement primaire, et 
en 1874, le prix pour l'enseignement moyen. 

Pendant tout ce temps, il avait encore fait la navette entre divers 
ateliers de praticiens, où il avait appris la taille du marbre et de la 



ANVERSOIS 



66 



pierre, de sorte que, pratiquement parlant, il se trouvait armé pour 
des destins plus glorieux. 

Même il s'était si bien fait la main, que déjà il gagnait 5o centimes 
à l'heure, ce qui constituait pour les siens un inestimable revenu. 

Malheureusement, les lois de la milice vinrent mettre une ombre 
à ce tableau. L'époque du tirage au sort était arrivée. Un mauvais 
numéro lui échut, et du coup tout s'écroula dans un effondrement 
complet : rêves d'avenir, soutien de parents, chères études. Plus 
rien que le vide, l'anéantissement absolu des destinées artistiques 
par la vie militaire qui allait, durant quelques années, absorber 
complètement les facultés du jeune homme. 

Le coup fut terrible, et Dieu sait combien de larmes coulèrent 
silencieuses, larmes de rage et d'impuissance, dont la patrie ne 
s'émeut guère et ne saurait s'émouvoir. 

Cependant, comme dans les grands malheurs les grandes déci- 
sions sont les meilleures, Van Bcurden chercha le moyen de rendre 
la situation tolérable. Il fallait surtout parvenir à continuer les 
études à l'académie. Ce n'était possible qu'à condition de rester 
à Anvers. Or, un seul régiment, celui du Génie, se trouvait en per- 
manence dans cette ville. Donc, là était le salut. Mais comment y 
arriver ? Précisément à cette époque, de même qu'il l'est encore 
maintenant, M. Goemaere, notre actuel Echevin, était professeur 
à l'académie ; et, comme jadis il avait eu le grade de lieutenant au 
régiment du Génie, il y avait conservé d'excellents rapports. Il 
donna une lettre do recommandation à Van Beurden qui, grâce à 
ce talisman, fut incorporé dans l'arme susdite. L'artiste-soldat y 
jouit immédiatement de certaines faveurs, en ce sens qu'on l'autorisa 
à suivre les cours de l'académie, le soir, après les exercices à la 
caserne. Bientôt il obtint même la permission de fréquenter, 
l'après-midi, les leçons de dessin de Beaufaux. 

Il est facile de s'imaginer combien maigre était le goût de Van 
Beurden pour le maniement du fusil et de la pioche, lui qui ne 
pensait qu'à son art. Aussi chercha-t-il à se débarrasser, le plus 
possible, des corvées, en faisant les portraits de ses caporaux et 
sergents, voire de ses supérieurs de plus haut grade. Constam- 

5 



66 



NOS ARTISTES 



ment, en rentrant à la caserne, à lo heures du soir, il travaillait à 
ces sortes de productions, en s'éclairant d'une méchante lampe. Les 
modèles posaient jusqu'à minuit, moment obligatoire du coucher. Le 
réveil sonnait à 5 heures du matin, à G heures l'artiste-soldat était à 
l'académie, et à 8 1/2 heures il se trouvait aux exercices, en tenue de 
service. De la sorte, son existence s'écoulait entre les études et les 
devoirs militaires, lorsqu'en 1876 il remporta le prix d'excellence en 
cours supérieur. Ce fut un sujet d'orgueil pour son régiment et 
pour lui, ainsi qu'une cause de grande satisfaction pour son profes- 
seur Geefs, de même que pour son protecteur M. Goemaere. 

Sur ces entrefaites, il avait à faire le portrait du lieutenant 
Allewyk, actuellement consul belge aux Etats-Unis. Il s'y consacra 
avec d'autant plus de zèle, dit-il, que le dit oflficier avait une frap- 
pante ressemblance avec le roi Léopold II. Or, par ce fait, il se 
figurait faire le buste même de notre souverain. Cette œuvre fut 
créée peu de temps avant son départ de l'armée. 

Les trois années de service militaire terminées, il fut admis à 
travailler chez notre superbe sculpteur Jef Lambeaux, qui eut 
bientôt à se réjouir des rapides progrès de son élève. Lambeaux 
reçut la commande des grands lions qui ornent le Palais des fauves 
au Jardin zoologique d'Anvers, de même que celle d'un groupe en 
marbre pour feu M. Gossen. Ce fut Van Beurden qui tailla la 
majeure partie de ces œuvres, sous la conduite de son maître. En 
1875, Lambeaux partant pour Paris et pour Rome, Van Beurden 
résolut de marcher de ses propres forces, d'autant plus qu'il avait 
amassé un millier de francs... Une fortune !... 



C'est alors qu'on le voit suivre, à pas rapides, la route des succès. 
Successivement il obtint le premier accessit (rapportant 3oo francs) 
au concours pour l'exposition triennale, concours dont le sujet était 
La Prude?îce, deslïné au Palais de Justice de Bruxelles ; puis, en 
i883, après avoir régulièrement exposé dans la capitale et à notre 
Cercle Artistique, il signa son œuvre admirable, Réveillé trop tôt, 
vendue deux fois, et dont les exemplaires en marbre et en bronze 
furent commandés par M. Niguet et par M. Nys, père. Ensuite il 
remporta le 2^ prix au concours pour la statue de Conscience, bien 



ANVERSOJS 



67 



que, de l'avis général, il méritât le premier. Il eut aussi sa part 
dans les travaux de sculpture à l'Hôtel de ville d'Anvers. En i885 
il obtint la médaille en argent à Liverpool ; en 1887 et 1888, la plus 
haute distinction à Port Adélaïde et Melbourne. Vers la dite époque 
il fit les portraits en bronze de la famille Osterrieth, ceux du 
général Brialmont, de M. Bal, feu le grand industriel, ainsi qu'une 
foule d'autres. Lors du concours organisé par la ville pour deux 
statues destinées au nouveau Musée d'Anvers, Van Beurden fut 
proclamé vainqueur, à l'unanimité des voix. A cette époque déjà 
il avait exécuté, pour M. Spreckels, de San Francisco, un groupe 
en marbre, grandeur naturelle, intitulé La Jalousie. En 1890 il 
exposa à Paris, A lajontaine, œuvre qui lui valut une mention 
honorable, doublée en 1891, d'une médaille d'or, à l'Exposition de 
Berlin. En 1892, lors de l'Exposition de Bruxelles, la ville d'Anvers 
acquit cette composition qui se trouve actuellement dans le jardin 
de notre nouveau Musée, où Van Beurden a d'ailleurs encore 
d'autres morceaux de sculpture. 

Ensuite il élabora, en marbre, pour M. Gâteaux, et en bronze 
pour le Gouverneur Baron Osy, Le bain forcé, ainsi qu'une série 
de portraits officiels. En 1890, il fit sa première œuvre en ivoire, le 
portrait du fils Van Havre, genre dans lequel, depuis cette époque, 
il s'est acquis une si brillante notoriété. En ce moment encore cette 
réputation a pris un essor nouveau, par les admirables spécimens, 
notamment Le Christ à la colonne, qu'il exhibe à l'exposition de 
Tervueren. 

Une de ses sculptures en ivoire, La toilette, lui valut la médaille 
en argent, en 1892. 

Nous allions oublier de dire qu'en 1894, il remporta la 2= 
médaille, par son Sauveur. 

Au surplus, s'il fallait suivre, pas à pas, toutes les productions et 
distinctions dont Van Beurden peut s'enorgueillir, il faudrait des 
pages entières; car, indépendamment de ses constantes expositions, 
depuis 1890, au Roval Acadcmy à Londres, de ses innombrables 
ventes aux sommités du monde anglais, de ses colossales figures 
d'Atlas soutenant la Mappemonde (exposition universelle d'Anvers) 
et tant d'œuvres encore, il importe de l'admirer dans les pério- 



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NOS ARTISTES 



diques expositions que, depuis 1892, il organise avec le mariniste 
Steppe, et où toujours son art si pur est admiré. 

Il fait partie de la société Als ik kan, depuis la création de celle- 
ci, et c'est à son ciseau si fécond que l'on doit les portraits de presque 
tous les artistes du dit cercle. 

Il y a i3 ans qu'il fut nommé professeur à l'Académie d'Anvers. 

Il y a 19 ans qu'il se maria en notre ville. 

Sa boutonnière est vierge de toute décoration. 

On peut saluer en lui un sculpteur de grande allure, devant sa 
réputation au seul travail, à la seule persévérance, et dont l'art est 
d'autant plus solide qu'il est basé sur une connaissance approfondie 
de la pratique. 

Rares sont ses collègues qui peuvent en dire autant. 




ANVERSOIS 



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Charles Boom 

^^^^\F. figure avenante, avec sa barbe noire en pointe, le teint 
profondément bistré, Charles Boom commande la sym- 
pathie par sa conversation joviale et son air simple. Il 
émet sur l'art des idées très libérales et semble toujours éviter de 
parler de lui-même, ce qui est certes une vertu chez les artistes dont 
la réputation est si bien établie qu'ils ont le droit de s'en prévaloir. 
Et Charles Boom est de ceux-là. 

Il naquit le 3 avril i858, à Hoogstraeten, où son père était peintre 
sur bois et sur marbre, pratiquant également, à dix lieues à la ronde, 
la peinture en bâtiments. On peut donc dire que Charles Boom a 
vu, dès sa naissance, des couleurs de toutes sortes. 

A l'âge habituel, on l'envoya à l'école de la commune, où il ne se 
distingua nullement par son zèle. Au lieu d'écrire ses devoirs de 
classe, il trouvait toujours moyen de les faire confectionner par ses 
camarades, pour lesquels, en échange, il dessinait des images. Car 



70 



NOS ARTISTES 



dès cette époque déjà, étaient écloses en lui de constantes et réelles 
dispositions pour un art futur, dont il ne se rendait pas encore un 
compte exact, mais qu'il ressentait impérieux et absorbant. 

D'ailleurs son père voyait d'un excellent œil ce développement na- 
turel. En fin campagnard qu'il était, il escomptait in petto les servi- 
ces que son fils pourrait lui rendre plus tard, et peut-être rêvait-il 
une brillante association, qui donnerait du regain à son commerce. 

Toujours est-il que le père Boom se gardait bien de sermonner 
son fils, lorsque celui-ci tripatouillait les couleurs étalées dans la 
boutique. Naturellement, cette latitude, loin de déplaire à l'enfant, 
le poussait à la consommation, et c'est ainsi qu'insensiblement il se 
mit à colorier les images qu'il dessinait. 

De la sorte, il en était arrivé, à l'âge de 12 ans, lorsqu'un jour le 
fournisseur du magasin, M. Thibaut d'Anvers, étant venu prendre 
les ordres de son client, vit l'enfant à la besogne et promit de lui 
apporter quelques vessies (blaaskens) de couleur. Il tint parole, et 
l'artiste en herbe se trouva donc pourvu d'un stock de matériaux, 
dont il usa à pleine brosse. 

Les années s'écoulèrent dans ce travail préparatoire et Charles 
Boom fit des progrès tels que son père, qui était le propriétaire et 
l'occupant de 1 estaminet De Welgepnde, le chargea de décorer 
les murs de son local. Sans broncher, le jeune homme s'exécuta avec 
enthousiasme. 11 déploya tout son savoir, en reproduisant conscien- 
cieusement des viandes, des pots de bière, des victuailles de toutes 
sortes, sans oublier un superbe fi-omage de Hollande, ceci pour faire 
plaisir à l'auteur de ses jours, qui adorait manger ce qu'il appelait 
la croûte rouge (de roodekorst). La chose fil sensation en Campine, 
et aujourd'hui encore les naturels d'Hoogstraeten montrent avec 
orgueil ce morceau de peinture illustrant toujours l'estaminet De 
Welge:(inde, situé a côté de l'église du village. 

Cependant, comme en ce monde rien ne chôme, Charles Boom 
avait atteint l'âge de 14 ans, lorsqu'un pharmacien d'Anvers, gendre 
du peintre Dujardin, et qui était un ami de la famille, vint un 
beau matin faire une visite à celle-ci. Inévitablement on lui 
exhiba les productions du jeune homme ; il les trouva si pleines de 
promesses qu'il se proposa de les soumettre à son beau-père. Par cet 
intermédiaire, Dujardin en eut connaissance et conseilla de faire 
immédiatement venir Charles Boom à Anvers. Peu de jours après, le 



ANVERSOIS 



7' 



futur artiste débarqua dans la métropole, plus heureux qu'un prince. 

Immédiatement il se mit à l'étude, recevant des leçons particu- 
lières de Dujardin, fréquentant les classes de l'école communale 
dirigée par son oncle, M. Weyler, et se rendant, le soir, aux cours 
de l'Académie. La première année il y obtint le deuxième prix, sous 
Luc Schaefels; puis le i"" prix, classe des figures, sous Dujardin, 
sans compter que dans la classe de l'antique, sous Beaufaux,il obtint 
également le premier prix. Pendant le jour il suivait aussi le cours 
de peinture. 

A cette époque, cette dernière branche était sans prolesseur 
officiel. Le directeur, De Keyser, iaisait l'intérim, aidé par Beaufaux. 
Ceci ne poussait guère aux progrès, De Keyser se bornant, en géné- 
ral, à corriger fugitivement les travaux des élèves. 

Cette situation se prolongea durant une année, quand parut la 
nomination de Verlat, comme professeur de peinture. Ce fut un 
revirement complet, que Boom et ses contemporains se remémorent 
avec plaisir. Ils se souviennent surtout du jour où se fit la présenta- 
lion du nouveau titulaire, par De Keyser. Tous deux entrèrent dans 
la classe, l'un majestueux et drapé dans son officialité habituelle ; 
l'autre, le petit Verlat, simple et sans emphase, avec son légendaire 
pantalon à carreaux. La cérémonie terminée, à peine De Keyser 
sorti, Verlat, donnant libre cours à sa bonhomie si appréciée, fit le 
tour de ses élèves et, de son large et puissant coup de patte, trans- 
forma en envolées robustes, les léchages conventionnels dont on 
avait jusqu'alors saturé les aspirants-artistes. 

Dès ce moment, la révolution picturale était consommée avec 
d'autant plus de promptitude que le nouveau professeur, loin de 
dominer ses élèves par des allures d'aigle, se fit véritablement leur 
ami et camarade. Boom, un des premiers, se ressentit de ce change- 
ment, car la même année encore, il fut lauréat. 

Peu après il loua un atelier, rue des Vignes, sous les toits, et 
continua tout spécialement à s'appliquer au dessin, la grammaire de 
l'art. Cet atelier n'avait aucunement l'apparence d'un palais, à telles 
enseignes qu'un jour Verlat, étant venu voir le peintre, faillit se 
casser les jambes dans l'étroit et sombre escalier, aventure qui 
suscita au maître la curiosité de demander combien de milliers de 
francs de loyer l'occupant payait pour ce taudis. 

C'est là que notre artiste créa L'Ecole Buissonnièrc, une toile 



72 



NOS ARTISTES 



d'importance, avec figures, qui le fit admettre d'emblée au Cercle 
Artistique. Il y peignit également plusieurs autres tableaux, qui 
eurent du succès dans différentes Expositions. Il avait alors 21 ans. 

Sur ces entrefaites se fit la réorganisation de notre Académie. 
Boom y rentra et y obtint un atelier, en communauté avec Louis 
Van Engelen et Houben. Il y travailla avec une ardeur soutenue, se 
faisant volontiers corriger par Verlat,qui jamais ne refusait ses con- 
seils à quelqu'un. Entr'autres il y créa une élude du Christ en 
croix, qu'on remarqua beaucoup à l'exposition collective des acadé- 
mies à Bruxelles. 

Bientôt arriva l'époque du concours de Rome. Boom résolut d'y 
prendre part, mais il ne réussit guère, étant donné qu'à l'épreuve 
préparatoire il était précisément le dernier qui fut écarté. Ce 
mécompte ne le découragea point. Sur le conseil de Verlat, il fit une 
grande toile, de composition laborieuse, La Belgique aux belges. 
Exposée à Gand, elle eut un superbe succès et fut acquise par M. 
Somers d'Anvers. 

En 1880, Verlat devant peindre, en notre Ville, le Panorama que 
l'on sait. Boom y collabora activement, tout en continuant de pro- 
duire pour diverses expositions, notamment On ne passe pas, une 
toile qui contribua beaucoup à consolider sa réputation. 

En 1882 il partit, avec Louis Van Engelen et Houben, pour la 
Russie, où ils étaient engagés pour le Panorama de Moscou que 
Verlat devait créer. Après un séjour de cinq mois, sous une chaleur 
tropicale, dans la patrie des czars, il rentra à Anvers, où il se lança 
hardiment dans la peinture des portraits. Il en fit une grande quan- 
tité, principalement dans les familles patriciennes de notre métro- 
pole, série qui se complète encore de nos jours. 

Il se maria à Anvers en i885, fut nommé, la même année, profes- 
seur à l'Académie de cette ville, et se fit encore remarquer, à la 
même époque, par une toile capitale. Le vétéran, après avoir signé 
un autre tableau de valeur, La pipe du grand'père. 

A côté de ces succès il obtint plusieurs médailles et distinctions 
dans des expositions diverses, et envoya à notre triennale de i8gi, 
Larnour maternel, qui fut vendu, pour un prix royal, à M.Wilkens 
de New-York. 

Et encore n'a-t-il pas dit son dernier mot. 



ANVERSOIS 



73 




Léon Brunin 

E taille ne dépassant pas une honnête moyenne, il a le regard 
très vif, perçant même, et qui s'allume singulièrement quand 
il discute, avec cette pittoresque abondance de mimique et de 
paroles qui lui est propre. Figure d'extrême mobilité, avec sa fine 
moustache noire et son nez romain donnant à l'ensemble un cachet 
d'homme déterminé. Et ce n'est guère un signe distinctif illusoire : 
Brunin est homme d'action et de décision virile. En outre on ne 
vit jamais plus fidèle amateur de' la plante de Nicot, car il fume 
toujours et toujours, le cigare ou la pipe, selon les circonstances. 
Léon Brunin naquit à Anvers en novembre 1861. 
Quand nous disons Brunin, nous sommes peut-être inexacts, 
puisque de son vrai nom il s'appelle Léon De Meuter. C'est du 
reste ainsi qu'il est consigne dans les registres de l'académie, comme 
professeur, de même que dans tous les actes plus ou moins officiels. 
Il est et reste donc bien établi que Léon Brunin c'est Léon De 




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NOS ARTISTES 



Meuter, et réciproquement ; tout comme dans Mam\elle Nitouche 
Célestin c'est Floridor et Floridor c'est Célestin. 

Léon Brunin vit le jour dans cette partie si typique de notre 
ville, qu'on nomme \t Schipperskjvartier ou quartier des marins, là 
où l'on trouve les caractères les plus énergiques et les meilleurs 
cœurs. 

Dès son jeune âge on le mit à l'école primaire (alors très réputée) 
de M. Berber, rue Goddaert ; mais il n'y fit absolument rien de 
bon. Remuant au possible, batailleur émérite, il professait sans 
relâche la théorie des coups de poing, et passait de ce chef plus 
souvent le midi en punition à l'école qu'à dîner chez lui. C'était 
dur, mais il trouvait toujours une consolation par le fait que dans 
ces cas, son grand'père, un colosse, qui l'adorait et qui le gratifiait 
de l'appellation caressante de « mijnen Jon «, venait régulièrement 
le prendre à la sortie de classe, à 4 heures, et lui apportait quelque 
friandise. Chose curieuse, le gamin, qui pendant les heures d'étude 
était un petit diable, se transformait complètement après cela. 
A peine rentré chez lui, il se mettait à dessiner avec un courage 
soutenu et sans éprouver de lassitude. 



Ce n'est pourtant pas qu'il se sentait des velléités d'artiste, car il 
criait à qui voulait l'entendre, que son seul et unique désir était de 
se faire, plus tard, gendarme. Au reste cette aspiration singulière 
s'explique par la profonde impression que lui causait tout ce qui 
était force brutale, cliquetis de sabres, mouvements d'armes, rixes, 
et autres choses de même nature. Cela est si vrai que son plus 
grand plaisir était de dessiner des scènes de carnage, oià les person- 
nages, ployant sous le poids d'armes formidables, s'entrechoquaient 
dans des combats meurtriers, se coupaient des bras et des jambes, 
voire des têtes, le tout assaisonné de sang et d'entrailles. Un de ces 
dessins, encore conservé, représente un homme bien râblé, au torse 
puissant et nu, assis sur une chaise et aiguisant un énorme couteau. 
A ses pieds, dans une mare de sang, est accroupi un autre individu 
affreusement mutilé ; puis des couteaux partout, des membres 
humains épars dans tous les coin«, du sang, encore du sang, une 
véritable boucherie, de quoi iaire peur aux gens sensibles.... 

A l'âge de 8 ans, Brunin se mit à suivre, de sa propre initiative, 



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les cours de TAcadémie d'Anvers. Chez lui, on ne demandait pas 
mieux, puisque c'était un excellent moyen de se débarrasser de sa 
turbulente et batailleuse présence. Mais à l'Académie il trouvait à 
exercer, sur une grande échelle, sa nature belliqueuse. Il était de 
taille excessivement petite, presqu'un nain, à telles enseignes que 
pour atteindre au pupitre à dessiner, il devait se servir d'un esca- 
beau de 80 centimètres au moins. Or, comme toujours les petits 
sont les souffre-douleur des grands, on lui réservait toutes sortes de 
quolibets et de taquineries. C'était alors que le lion se réveillait sous 
la forme de Brunin tapant dru, de son escabeau, sur ses agresseurs, 
et leur faisant payer cher leurs moqueries déplacées. Il a illustré, 
avec une plaisante naïveté, une de ces scènes de grand combat, en 
un dessin de laborieuse composition qui fait encore partie de ses 
archives. D'ailleurs, cette exiguité de taille était un des travers de 
sa jeunesse. On peut dire que, sous ce rapport, il était absolument 
hors de proportion ; et ce n'est que bien plus tard, vers l'âge de 16 
ans, qu'il acquit un degré de croissance raisonnable. 

Quoi qu'il en soit, Brunin ne tarda pas à attirer sur lui l'atten- 
tion des professeurs en général, et en particulier celle de M.Cloetens, 
un sculpteur classique qui avait déjà formé plusieurs élèves, notam- 
ment feu Van Engelen, Jef Lambeaux et Frans Joris. Ce M. 
Cloetens avait bien vite remarqué les étonnantes dispositions du 
jeune homme et projetait de l'avoir à son école. Profitant de ses 
relations avec les grands parents de Brunin, qui tenaient une 
auberge renommée, rue Klapdorp, à l'enseigne De 3 Snoekcn, il 
manœuvra si bien qu'à l'âge de dix ans, l'enfant s'enrôla sous sa 
tutelle. Il lui fit faire surtout d'importantes et incessantes études 
anatomiques. 

Brunin avait i i ans quand il exposa, à la vitrine du libraire 
Tessaro, une collection de dessins qui eut un succès délirant. L'on 
peut dire que réellement le nom du débutant fut mis en vedette à 
cette occasion. 

Cependant, comme on le jugeait tiop jeune pour l'étude du nu, 
il allait quotidiennement à l'Académie de Malines, dessiner d'après 
nature, sous la direction de Gects. Chaque soir il revenait à Anvers; 
mais dans la gare, en attendant le Irain, il crayonnait des portraits 



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NOS ARTISTES 



de qui voulait bien les lui commander, et les vendait communément 
au prix de lo centimes. Sa clientèle était nombreuse, et il arrivait 
même qu'une âme joviale lui fourrait une piécette de 5o centimes ou 
d'un franc. Toute proportion gardée, il y faisait fructueuse recette. 

Pendant 4 ans cette vie de labeurs se continua pour lui, agré- 
mentée quotidiennement d'une heure d'exercices gymnastiques. 
Tous les dimanches on allait excursionner en famille, et Brunin, 
toujours muni de son calepin, devait, par ordre de son maître, 
croquer les campagnards et leurs intérieurs. Ceci, évidemment, 
contribua beaucoup à développer le savoir de l'artiste sculpteur, qui 
entretemps faisait, en terre cuite, le portrait de tous ses amis et 
connaissances. On voit qu'à cette époque il n'y avait pas encore, 
pour Brunin, question de peinture, d'autant moins qu'il travaillait 
successivement aux ateliers des sculpteurs Smout et Joris. C'est chez 
ce dernier que se décida sa véritable vocation. Un beau jour, à 
propos d'un travail important, une violente discussion s'éleva entre 
le professeur et l'élève. Celui-ci s'en plaignit à Cloetens, lequel, 
après enquête, l'enleva de chez le sculpteur Joris, en lui disant : 
« Venez, mon garçon, nous allons nous faire artiste peintre». En 
effet, ils s'en furent tout droit au Parc, dessiner les plus beaux 
arbres, surtout les. catalpas aux environs du Kiosque, leçons de 
pleine nature qui se répétèrent pendant 3 ou 4 semaines. 

Dès ce moment il n'y avait plus question de sculpture. Brunin, se 
sacrant définitivement peintre, alla travailler à l'atelier de Peeters, 
rue des Wallons. 

Surces entrefaites arriva, eni873,la catastrophe deWommelghem. 
On organisa une exposition pour les victimes, au Cercle Artistique. 
Brunin y envoya un tableau qui fut remarqué et le désigna 
d'emblée à l'admiration publique. 

Sous l'impulsion de Joseph Isenbaert, une figure vraiment anver- 
soise, il trouva un novau de protecteurs en les personnes de MM. 
Victor Lynen, Florent Joostens, Sabbe, Servais, De Bom, De 
Wandere, Van den Nest, Edouard Pécher, le baron van Havre etc., 
qui s'occupèrent très activement de lui faire une éducation scolaire 
d'abord, et de compléter ensuite son éducation artistique. Vers l'âge 



ANVERSOIS 



77 



de i6 ans donc il fut envoyé à l'école communale payante, rue de 
l'Amman. Il s'y reprit si victorieusement que la deuxième année, il 
remporta tous les premiers prix. En dehors de cela un instituteur 
communal, M. De Laet, se dévoua spécialement pour lui apprendre 
à fond l'histoire. 

Ensuite il fut placé sous la direction du peintre Van Kuyck, qui 
l'amena à Buggenhout et Bacsrode, à l'effet de peindre d'après 
nature. Après des aventures de tout genre, il revint à Anvers, pour 
suivre définitivement l'enseignement de l'Académie. Alors il rompit 
à tout jamais avec M. Cloetens, qui était parvenu à le brouiller 
avec ses protecteurs, lesquels du reste, lui revinrent plus tard avec 
plus d'enthousiasme, quand ils eurent reconnu l'erreur dans laquelle 
on les avait induits. 

D'abord il fut admis au cours de dessin par Beaufaux, puis, après 
6 mois, dans la clause de peinture de 'Verlat, où la première année 
il fut lauréat sur 70 élèves. C'était l'époque superbe des grands élans 
et des gigantesques labeurs. La 2= année il fut encore couronné, ce 
qui lui valut l'obtention d'un atelier à l'Académie. Là naquit entre 
Veriat et lui cette sympathie immense, qui créa entre le maître et 
l'élève des liens indissolubles d'affection et de vénération mutuelles. 



Dès ce moment il marcha seul et victorieusement. Du coup sa 
personnalité se dégagea. Il peignit son premier tableau d'intérieur 
intitulé: Que faire'!, une révélation, à cause surtout de deux rayons 
de soleil qu'il y avait appliqués avec une perfection telle, qu'ils 
défiaient la réalité. Cette toile, envoyée à l'exposition des concours, 
fut acquise par Nicolié pour fr. 35c. A peine ce marché lut-il conclu, 
que M. E. Grisar entra dans la salle et racheta l'œuvre à Nicolié 
pour fr. 600. Ce dernier, en homme loyal, fit profiter Brunin de la 
bonne aubaine, en lui donnant fr. 5oo, au lieu de fr. 35o. 

La trouée était faite. Le nom de Brunin s'auréolait. Après avoir, 
avec quelques camarades, fondé le cercle Als ik kan, il s'en allait 
assidûment et constamment travailler aux environs de Calmphout, 
où il peignit des intérieurs. Sa réputation grandissait comme par 
enchantement et il vendait, à de bons prix, tout ce qu'il créait. 
Alors déjà il faisait également fort bien les animaux. 

A la même époque il créa Le mangeur de moules, destiné à Als ik 



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NOS ARTISTES 



kan. P. E. Nicolié le lui acheta pour 5oo francs, avant même l'ou- 
verture de l'exposition, tout en commandant un pendant, Le man- 
geur <i'/2Mz^res. Insensiblement de sérieuses relations s'établirent entre 
l'artiste et le marchand de tableaux, si bien qu'ils passèrent une sorte 
de contrat moral qui porta des fruits excellents pour chacun d'eux. 

Brunin alla faire une tournée en Hollande, où il devint un des 
plus fervents admirateurs de Rembrandt. Il l'a du reste prouvé, car 
il est d'une jolie force dans la peinture à contre-lumière. 

Ce fut alors pour lui la renommée décidément établie, et cette 
renommée n'a plus faibli. 

Il se fît remarquer à chaque étape : en i885, à l'exposition 
d'Anvers, par L'empailleur ; la même année par Le Chimistt et le 
Broyeur, ce dernier acquis par M. Emile Verellen ; en 1888, expo- 
sition d'Anvers, par De quelle provenance? Il vendit à lord Meux, 
de Londres, son Rembrandt peignant ; à M. Kiebel de Ohio, son 
^envenuto Cellini (exposition de Chicago); à M. Correns d'Anvers, 
son Chimiste ; au baron Hirsch de Paris, son De quelle provenance 
pour 2400 fr. ; à Yerkes,le plus grand collectionneur de l'Amérique, 
son Collectionneur ; au banquier Warburg de Londres, Le dernier 
'Bijou ; puis il fit des placements continuels aux Maisons Carmer de 
New -York, Knudler de Paris, et Valladon de La Haye ; ensuite 
une énorme série de ses toiles furent envoyées en Amérique par feu 
Nicolié et D'huyvetler fils, deux intermédiaires dont nos artistes 
connaissent la valeur ; enfin, dans la magnifique galerie de M. 
Huybrechts, à Anvers, il a 16 tableaux. 

En 1886 il obtint à Liverpool la médaille ; en 1888, à Anvers, la 
médaille d'or; en 1892, à Paris, et la même année à Munich, égale- 
ment la médaille d'or; en 1893 à Chicago, une distinction; en 1894, 
à Anvers, la médaille et en 1895, à Bordeaux, une distinction. 

En 1894 il fut nommé chevalier de l'ordre de Léopold. 

En 1886 il devint professeur à l'Académie d'Anvers 

11 est représenté aux Musées de St. -Louis et divers autres du 
Nouveau-Monde ; à celui d'Anvers, par Méditation, et à Munich, 
par L'atelier du sculpteur. 

Il se maria à Anvers. 

On voit que le petit Brunin de jadis, l'enfant-nain, a fait de la 
route et qu'il peut hardiment se mesurer avec nos plus vaillants 
artistes. 



ANVERSOIS 



79 




Eugène-François Siberdt 

jTh't)E regard franchement ouvert derrière les verres de son pince- 
^JJl^ nez, les cheveux d'un noir de jais, dont une touffe lui taquine 
parfois capricieusement le front, la moustache fournie, 
l'allure pleine de vivacité, Siberdt exerce d'emblée une attraction 
sympathique. Sa parole est convaincante et lorsqu'il s'étend sur les 
choses d'art, on aime à savourer sa logique. 
Il naquit à Anvers le 21 avril i85i. 

Son père, maître tailleur, ne dédaignait nullement, dans ses 
heures de loisir, de s'occuper un tantinet d'art. Il fréquentait beau- 
coup l'atelier des peintres Vinck, Noterman et Huysmans, et même 
un jour il avait poussé la pratique jusqu'à faire un tableau pour 
l'église de Bouchout, lequel y est peut-être encore. 

Dès lors il n'est pas étonnant que les premiers pas artistiques 
d'Eugène Siberdt furent fortement encouragés par son père, car il 
importe de dire que l'enfant, quand il était à l'école, samusait 



8o 



NOS ARTISTES 



presque constamment à dessiner, soit sur ses livres, soit sur des 
cartes mortuaires, soit sur tous autres papiers qui lui tombaient 
sous la main. 

Aussi dès l'âge de 4 ans, le gamin faisait déjà un abondant usage 
du crayon, et s'était formé une respectable collection d'études et 
d'esquisses, que le père Siberdt montrait avec ostentation à ses 
amis et connaissances. 

Ceci était légitimé par le fait (ju'il rêvait de faire de son fils un 
peintre, intention que, du reste, celui-ci ne contrariait d'aucune 
façon, puisqu'au contraire toutes ses facultés semblaient tendre vers 
la vie artistique. 

C'est ainsi, qu'à peine âgé de 10 ans, il entra comme élève à 
l'Académie d'Anvers, où bientôt il se distingua sur toute la ligne, 
par ses aptitudes extraordinaires. 

Il y eut successivement comme professeurs Dujardin, Beaufaux, 
Joseph Van Lerius et De Keyser, mais c'est surtout sur ce dernier 
que se reporte toute son admiration et toute sa gratitude, pour les 
incessants et précieux encouragements qu'il en reçut. 

A chaque étape de ses études il se distinguait, si bien qu'à l'âge de 
16 ans il obtint la médaille d'or en cours d'enseignement supérieur. 



Cependant, par un de ces étranges revirements qu'on ne parvient 
pas à s'expliquer, lorsqu'il était à la classe de grande antique, se 
produisit chez Siberdt une certaine détente, une sorte de lassitude, 
qui prit un caractère inquiétant. Lui qui toujours était si ardent au 
travail, si infatigable aux éludes, semblait subitement les prendre 
en horreur. 

Il ne suivait plus ses cours qu'avec irrégularité, ne pensait plus 
qu'à se divertir et se laissait aller à un abandon presque complet et 
certainement repréhensible. 

Heureusement son père veillait sur lui. 

Il suivait avec tristesse ce relâchement subit, mais en même temps 
il résolut de ramener, par la rigueur, la brebis égarée. 

Un soir donc, au lieu d'aller à l'Académie, le jeune Siberdt s'était 
encore rendu au café, où il jouait fiévreusement au billard avec ses 
amis, lorsque son père, qui l'avait guetté et suivi, vint très carré- 
ment lui mettre la m.ain au collet. 



ANVERSOIS 



8i 



Il lui signifia que, puisqu'il ne voulait plus travailler comme 
artiste, il n'avait qu'à travailler comme tailleur. 

Ainsi fut fait : Le jeune homme dut subir la pose peu acadé- 
mique des couturiers sur la table, et on lui donna à confectionner 
des boutonnières, ce que du reste il fit très mal. 

La leçon porta des fruits immédiats. Le tailleur improvisé 
demanda à retourner à ses dessins. On en écrivit à De Keyser, qui 
répondit sur le champ que Siberdt pouvait rentrer à l'Académie. 

Dés ce moment il se remit à l'étude avec une ardeur nouvelle, 
bien profitable, puisque, au grand concours de Rome, en 1873, il 
obtint la médaille de 2"= prix, le premier prix n'ayant pas été 
décerné. Cette distinction lui valut un subside de frs. 12.000, fourni 
moitié par le gouvernement, moitié par la ville. Au moyen de ces 
fonds il se rendit à Paris, pour étudier au Louvre; ainsi qu'à La Haye. 

Sa renommée s'établit promptement, attirant sur lui l'attention 
de notre ancien échevin, feu l'avocat Cuylits et de l'avocat 'Van 
Hissenhoven, qui devinrent pour lui des protecteurs aussi dévoués 
qu'influents. 

C'était surtout sur le genre portraits que s'étaient concentrés tous 
ses efforts. Son talent s'y épanouissait de robuste façon, de telle 
sorte que successivement dans un grand nombre d'expositions il se 
fit remarquer, depuis 1874. Les commandes affluèrent, le procla- 
mant ainsi officiellement peintre de portraits. 

En 1875, il se maria à Anvers avec Mlle Joséphine Aulit-Logé, la 
sœur de M .Gustave Aulit, un des négociants les plus connus de notre 
ville ; mariage qui lui donna deux enfants, un garçon et une fille. 

Quelques années plus tard, il lui prit fantaisie d'organiser à 
Londres, en compagnie du peintre Narcisse Baudin, une exposition 
spéciale de leurs oeuvres. Réunissant donc tout ce qu'il possédait en 
fait d'argent, il s'en fut dans la capitale de l'Angleterre. Les deux 
amis y louèrent des appartements, dans l'un desquels ils ouvrirent 
leur salonnet ; l'autre leur servait de chambre à coucher. Or, pen- 
dant la deuxième nuit, ils entendirent cogner à la porte et une voix 
leur commander d'ouvrir. Naturellement, effrayés, ils n'en firent rien. 
Le lendemain, après enquête, ils apprirent que des voleurs s'étaient 
introduits dans l'immeuble. Détail piquant : il fut moralement 
établi que le propriétaire était complice de l'attentat. Immédiatement 

6 



82 



NOS ARTISTES 



les artistes déposèrent une plainte en justice, ce qui eut pour seul 
résultat qu'un agent de police fut placé en permanence devant la 
maison. 

Au reste, cette entreprise d'exposition semblait devoir être fatale 
aux organisateurs, car ils ne vendirent absolument rien et revinrent, 
les poches vides, à Anvers. Leur seule consolation était que le 
comte de Flandre, de passage à Londres, avait visité leur Exposi- 
tion. En vérité, la compensation n'était guère énorme. 

Mais ceci n'était point de nature à détourner Siberdt de son 
labeur. Il s'y remit, au contraire, avec plus de force encore, lorsqu'en 
i883, à la suite de la démission de Beaufaux, le conseil d'adminis- 
tration de l'académie lui offrit spontanément la place de professeur 
intérimaire d'enseignement supérieur. Le jeune artiste s'y voua 
corps et âme, si bien que lors de la réorganisation de notre Institut 
académique, il se vit nommer, à titre définitif, pour l'enseignement 
supérieur de dessin d'après le modèle vivant, fonctions qu'il remplit 
encore en ce moment. Dans une lettre officielle, feu Charles Verlat 
lui exprima son entière satisfaction pour la manière toute brillante 
dont il s'acquittait de ses devoirs, appréciation qui sera certes 
confirmée par notre actuel Directeur, Albert De Vriendt. 

On peut évaluer à des centaines les portraits (tant dessinés que 
peints) créés par Siberdt. Parmi eux, ceux du gouverneur Baron Osy 
de Zegwaert ; d'Alfred Osy de Zegwaert ; de l'avocat Cuylits ; de 
M. Saunier, bourgmestre d'Hemixem ; de la famille Geelhand, etc. 

Pour les tableaux, notons au courant de la plume: Le retour des 
champs, à l'Exposition d'Anvers de 1870, acquis pour la tombola et 
gagné par M. Gysbrechts de notre ville; Dénicheurs de nids, 
acheté par M. Naes et détruit par un incendie ; Art et amour, 
appartenant à M. Foulon d'Anvers; Assomption de la Vierge, com- 
mandé en 1880, par M. De Coen, pour l'église de Brasschaet ; 
Boutique de l'imprimerie Plantyn, au consul d'Angleterre ; Cabinet 
de Juste Lipse, à un banquier de Londres ; Halte de Bohémiens, 
à M. F. Latinie ; Meurtre de Ri:[^io, qui a figuré à l'Exposition 
d'Anvers en 1894, et Enfant martyre, une œuvre émotionnante. 

Siberdt n'est ni décoré ni représenté dans les galeries gouverne- 
mentales. 

II a pourtant des titres sérieux à cette double apothéose. 



ANVERSOIS 83 




Jacques De Braekeleer 

EAU vieillard, attractif au possible, avec sa figure encadrée 
d'une barbe grise et patriarcale, son front largement décou- 
vert, ses yeux profonds surmontés de sourcils abondamment 
fournis et qui semblent vouloir flotter au vent, comme deux touffes 
de broussailles. Ses cheveux, encore joliment bouclés, tombant dans 
la nuque, lui donnent un air de crânerie peu ordinaire pour un 
homme ayant dépassé les soixante-dix ans. Au reste, jeune encore 
de cœur et d'esprit. De Braekeleer semble défier l'outrage des ans, 
qui paraissent avoir pour lui un respect tout particulier. 

Il naquit à Anvers, le 3o mars i823. Son père, fils de forgeron, et 
forgeron lui-même, était le frère du peintre Ferdmand De Braeke- 
leer, dont le nom appartient à l'histoire et qui lui dut, en très grande 
partie, les succès de sa carrière artistique. En effet, le forgeron aidait 
constamment de ses deniers le peintre, et le soutenait pécuniaire- 
ment quand il s'agissait do subvenir aux frais d'études. Même, 
lorsque Ferdinand De Braekeleer séjournait en Italie, ce fut encore 



84 



NOS ARTISTES 



le brave artisan qui le subsidiait et ne le laissait manquer de rien. 

Si nous attachons quelque importance à ces détails d'outre-tombe, 
c'est que nous voulons appuyer sur le profond esprit de famille qui 
régnait chez les De Braekeleer. Cet esprit y est passé à l'état 
permanent car, de nos jours encore, le sculpteur qui nous occupe 
coule doucement son existence de célibataire heureux, en compagnie 
de ses sœurs, formant ainsi un ménage d'excellents bourgeois qui 
n'ont qu'une pensée : la concorde et la paix. 

Dès sa plus tendre jeunesse, Jacques De Braekeleer avait d'irré- 
sistibles penchants pour le dessin. Lorsqu'il suivait les classes de 
l'Athénée d'Anvers et dii pensionnat, il vouait à cette passion des 
heures délicieuses, fortement encouragé du reste, par son père, qui 
estimait que c'était là un louable passe-temps. Au surplus, Jacques 
De Braekeleer, comme par une attirance instinctive, fréquentait assi- 
dûment son oncle, le peintre, qui lui prodiguait de précieux conseils. 

Un fait digne de remarque, c'est que les parents de notre sculp- 
teur semblaient prendre goût à tout ce qui avait rapport à l'art, car 
annuellement ils organisaient, en petit comité, une sorte de concours 
de dessin auquel participaient tous les enfants de la famille. Les 
morceaux de composition étaient exposés dans une des chambres de 
la maison ; puis un jury familial, ayant à sa tête le peintre Ferdinand 
De Braekeleer, prononçait gravement; et, le dimanche suivant, avait 
lieu la distribution des prix aux vainqueurs. Ces prix consistaient 
en boîtes à couleurs, canifs, portefeuilles et autres menus objets. 

Inutile d'ajouter que Jacques De Braekeleer était le plus souvent 
proclamé lauréat. 

Néanmoins, à cette époque-là, ces faciles victoires ne l'avançaient 
pas beaucoup comme point de départ de sa future carrière artistique, 
car son père lui réservait des destinées plus mercantiles. En effet, on 
le plaça comme employé de bureau chez un de ses oncles, manufac- 
turier, avec l'espoir de le voir, plus tard, se lancer définitivement 
dans cette branche. Au reste, le jeune De Braekeleer s'y trouvait 
parfaitement bien, puisque, au bout d'une couple d'années, il fut 
chargé des voyages. 11 souscrit volontiers à ces dispositions, mais il 
y mit la condition absolument expresse de pouvoir quand même 
suivre les cours de l'Académie. Il avait alors i8 ans. 

Ses débuts à l'Académie furent brillants, car la première année, il 
remporta le premier prix des têtes d'après l'antique, dans la classe 



ANVF.RSOIS 



85 



du professeur Van Hool. Ce fut une grande joie pour la famille et 
un légitime orgueil pour le lauréat, d'autant plus que son oncle, 
Ferdinand De Braekeleer, voyant plus clair que les autres, lui con- 
seilla d'abandonner ses manufactures et de se faire définitivement 
sculpteur.il n'en fallut pas davantage pour mettre le feu aux poudres. 

La carrière commerciale fut répudiée avec enthousiasme et le 
jeune homme entra à l'atelier de De Cuyper, non point comme 
praticien, mais comme élève, ceci tout en continuant ses études à 
l'Académie. Ses progrès furent marquants. Pendant les quatre 
années qu'il resta chez son nouveau maître, il s'était vraiment formé 
comme artiste. 

Un beau matin il reçut de M. Guyot-Van Havre, un client de son 
père, sa première commande. Non sans une certaine émotion, il se 
rendit à l'hôtel de ce riche amateur d'art, où il fut reçu par 
Madame. On lui fit faire une statuette en marbre, pour une chemi- 
née. Le sujet était basé sur une légende mystique. Il intitula son 
œuvre L'Ange à la mer. La réussite fut complète et son travail lui 
rapporta looo francs. Ce début lui porta bonheur : coup sur coup, 
il obtint d'autres ordres de diflérentes sources, ce qui lui créa une 
vie de labeurs, à laquelle il se plut surabondamment. 

Peu à peu il se fit des relations productives, et les années s'écou- 
lèrent dans une étude constante. Un jour on lui fit entrevoir une 
vente lucrative au roi de Hollande, Guillaume II. Pour cet objet De 
Braekeleer se mit en frais. Il élabora un marbre d'importance, une 
femme nue, La Fragilité, qui lui coûta au-delà de 3ooo francs comme 
matière et frais de main d'œuvre ; mais lorsque le tout fut achevé, 
le roi Guillaume mourut. Ce fut une amère déception pour l'artiste, 
qui vit ainsi s'échapper un placement dont il espérait beaucoup. 

Il se décida alors à exposer sa composition à Anvers, où elle ne 
trouva pas acquéreur ; puis, sur le conseil de Leys, il l'envoya à 
Bruxelles, où elle obtint un succès enthousiaste. Le gouvernement 
lui alloua pour cette statue un subside de lOoo francs. Elle fut 
achetée par M. Couteau, un banquier bruxellois, qui la plaça dans sa 
galerie. Peu après on lui commanda une statue en marbre, grandeur 
naturelle. A cette occasion, Verlat vint voir son travail et l'engagea 
fortement à aller compléter ses études à Paris. Il lui donna inême 
une lettre de recommandation pour Carrier-Belleuse. Muni de ce 
précieux passe-port, De Braekeleer eut facilement accès auprès du 



86 



NOS ARTISTES 



maître, qui mit son atelier à sa disposition. D'emblée il fut traité 
sur le pied d'une amitié parfaite. 

De Braekeleer avait alors 35 ans et possédait un respectable 
bagage de connaissances artistiques, qu'il tripla par son apprentis- 
sage chez Carrier-Belleuse. Aussi se proposait-il de rester encore 
longtemps auprès de ce dernier, lorsqu'il reçut la commande de la 
statue d'Albert Grisar, cette création de grande allure qu'on a si 
malencontreusement reléguée dans un coin du péristyle du Théâtre 
Royal d'Anvers. L'inauguration eut lieu le 9 mars 1871. Au pied 
même de l'œuvre, l'artiste fut décoré chevalier de l'ordre de Léopold. 
Immédiatement après il fut chargé de l'exécution du monument en 
marbre blanc, érigé sur une place publique à Buenos-Ayres, à la 
mémoire d'Alsina, président de la République Argentine. 

Il fit successivement encore une importante série de portraits, 
notamment de Rogier, du cardinal Dechamps, de Michiels-Loos, 
van Havre, Van Put, sénateur, Vergouts et autres, le tout en mar- 
bre. Puis des groupes pour MM. Gossen, Constantin Biart et Paul 
Hamman, ainsi que des statues pour M M. Florent Joostens et Fou- 
lon. Le monument Lies, au cimetière du Kiel à Anvers, est égale- 
ment son œuvre, traitée au point de vue purement artistique. Pour 
cette superbe page il arriva beau premier sur 14 concurrents. Sans 
parler des nombreuses terres-cuites qui ornent une foule de salons 
anversois. De Braekeleer est représenté au Musée de Bruxelles par 
un groupe en marbre, L'Attente, et au Musée d'Anvers par les 
bustes de Lies, Ferdinand De Braekeleer, Cuylits, Louis Van Kuyck, 
Rogier, ainsi que par un groupe en bronze, le Massacre des Inno- 
cents. Il a encore à Anvers un monument public, Quentin Metsys. 

Il est académicien et membre effectif du Corps académique 
d'Anvers ; membre de la commission royale des monuments pour la 
province d'Anvers ; membre de l'administration du Musée du Steen; 
ancien membre de la commission administrative de la Société des 
Beaux-Arts ; ancien secrétaire de la section plastique du Cercle 
Artistique; et enfin, depuis 10 ans, professeur à l'Académie d'Anvers. 

A la suite de l'Exposition des Beaux- Arts de cette ville, en 1891, 
il fut promu au grade d"officier de l'Ordre de Léopold. 

On voit donc que Jacques De Braekeleer ne s'est jamais endormi 
sur ses lauriers. 



ANVERSOIS 



87 




Romain Steppe. 

UI pourrait jamais penser que ce gros et grand garçon, avec 
ses allures de caille grasse, sa bonne mine rubiconde, 
sa gaieté d'homme qui se laisse vivre, fut jadis un des 
enfants les plus malingres et les plus souffreteux que la terre ait 
portés ? 

Et pourtant, rien n'est plus vrai. 

Depuis sa naissance jusqu'à l'âge de 20 ans, il a traîné une 
existence maladive, prête à s'envoler dans un souffle ; et si mainte- 
nant la nature lui est devenue plus clémente, c'est que probablement 
elle a voulu faire amende honorable, en conservant à l'amitié et à 
l'art le plus charmant des hommes, le meilleur des camarades et.... 
un peintre destiné à occuper une place marquante. 

Romain Steppe vit le jour à Anvers, le i3 janvier iSSg. 

Son père, négociant en charbons et armateur, était à la tête d"une 
des plus honorables firmes commerciales de notre ville. 

Il habitait Canal St. -Pierre, donc au bord de l'eau, ce qui 




88 



NOS ARTISTES 



peut-être contribua à faire naître et à développer chez son fils 
Romain, le goût pour les marines. 

Toujours est-il que, dès l'âge le plus tendre, le jeune Steppe pre- 
nait un plaisir extrême à tailler dans le bois, des petits bateaux, 
dont il faisait corriger les imperfections par son oncle maternel, 
M. De Block, demeurant dans le voisinage, et qui avait un atelier 
de blockmaker. 

La famille ne nourrissait encore aucune idée précise d'avenir 
pour l'enfant, que l'on plaça à l'école primaire de Hoeikens. Il n'y 
fut qu'élève tout platonique, lorsqu'on prit la décision de l'envoyer 
à Alost pour le lancer dans les études d'humanités. 

La mort de son père étant survenue, il fut dirigé sur Namur, au 
Collège Notre Dame de la Paix. Là il se distingua beaucoup, car il 
y remporta une cargaison de prix. 

Il n'avait pourtant pas abandonné son occupation favorite : faire 
des bateaux en pratique et en dessin. Il en fit de toutes formes et 
de toutes nationalités, pour les religieux. 

Un beau jour lui prit la volonté de se faire marin, mais, la famille 
s'y opposant, il dut retourner à ses livres. 



Il était arrivé à l'âge de 19 ans, lorsque son frère, devenu chef 
de la maison, l'envoya en pension en Angleterre. Il y séjourna une 
année ; puis s'en fut à l'Université de Bonn, en vue surtout d'une 
connaissance parfaite de la langue allemande. 

Devenu sérieusement malade après 6 mois de résidence là-bas, il 
dut rentrer à Anvers, où il resta pendant assez longtemps, dans un 
état d'indécision. Durant toute cette période il s'adonnait, avec une 
ferveur soutenue, à la lecture, alternant avec l'étude de la mécanique 
ainsi que la confection et le dessin de bateaux, lorsqu'enfin il fut 
décidé qu'il se ferait employé de bureau. 

Mais le jeune homme n'était pas taillé pour cette vie là, il le 
sentait bien. 

Par bonheur, une circonstance inopinée vint lui donner sa 
véritable direction. 

Le peintre Van Hoorde devait décorer, chez le frère de Steppe, 
une salle flamande. H vit les dessins du jeune homme et lui conseilla 



ANVERSOIS 



89 



d'essayer de se faire artiste-peintre. La résolution fut prompte et 
catégorique. 

Immédiatement Steppe s'en alla acheter des couleurs, un chevalet, 
une blouse ainsi que les autres accessoires, et s'improvisa peintre, 
dans sa chambre, où il travailla d'inspiration et sans l'aide de 
personne. 

Bientôt il eut fait son premier petit tableau, qu'il montra 
triomphalement, et dont on était passablement satisfait. Sans 
presque respirer, il se mit à sa seconde toile, une marine de grande 
dimension, qu'il offrirait en cadeau à son frère, à l'occasion de 
l'anniversaire de celui-ci. 

Mais il avait trop présumé de ses forces : il resta en détresse au 
beau milieu de sa création, et ce fut Van Hoorde qui y peignit le 
ciel, rendant ainsi la chose acceptable. 

C'était en 1882. 



Sur ces entrefaites Steppe se rendit en Suisse, auprès de sa sœur 
malade. 

Lorsqu'il revint, son frère, qui avait réfléchi, résolut de lui laisser 
suivre ses penchants et de lui donner un professeur. On s'accorda 
avec le peintre Roland, à l'atelier duquel Steppe se mit incontinent 
à faire des marines. 

II débuta par une toile, Le calme, qu'une dame anversoise lui 
acheta pour 35o francs, puis par une série de tableautins qui furent 
acquis par M. Verset de notre ville. 

En i883 il prit, pour son propre compte, un atelier rue Carnot, 
voisinant de la sorte avec quelques autres artistes qui, eux aussi, 
avaient établi leurs pénates dans le même immeuble. 

C'était la belle époque du travail assidu agrémenté de farces 
d'atelier et de mystifications restées légendaires. On vivait en com- 
munauté et l'on ne se privait d'aucun plaisir. 

C'est ainsi que chacun des artistes de la colonie avait une 
carabine, et lorsque le propriétaire envoyait loucher le montant 
du loyer, on se formait en peloton et l'on tuait à blanc sur le 
malheureux encaisseur, qui s'enfuyait sans demander son reste. 
Puis on payait la quittance.... quand on avait des fonds. 

Cette existence de bohèmes dura trois longues années, pendant 



go 



NOS ARTISTES 



lesquelles Steppe s'en allait continuellement peindre en pleine 
nature, aux bassins et environs d'Anvers, sur des toiles de grande 
dimension. 

Entretemps Georges Geefs, un des assidus du Café Frison (le 
cabaret révolutionnaire, comme on disait alors), avait remarqué 
Steppe. Il offrit de lui donner une introduction pour Isidore 
Meyers, l'excellent paysagiste-mariniste, à l'effet d'être admis comme 
son élève. On lui écrivit sur le champ et la réponse fut favorable. 
Tout de suite Steppe se rendit auprès de son nouveau professeur, 
qui l'amena étudier à Santvliet, Si. Amand, Hamme, et dans toute 
cette magnifique partie des rives de l'Escaut. 

Bientôt il fut connu à trois lieues à la ronde, d'abord par sa 
drolatique manie d'aller toujours peindre en redingote et chapeau 
haut de forme ; ensuite par sa participation à toutes les plaisanteries 
que l'on imaginait. 

Entre autres, un jour il peignit en vert et jaune, des pattes au 
museau, un superbe caniche, du nom de Bijou, appartenant à un 
hôtelier de St. Amand. La mystification fit époque et il fallut 
douze mois de lessive acharnée pour faire disparaître complètement 
les couleurs dont le quadrupède était enduit. 

Cette vie là se poursuivit pendant une couple d'années, durant 
lesquelles Steppe exposa déjà successivement des tableaux à 
Amsterdam, Boulogne-sur-Mer, ainsi qu'à Als ik kan, à Anvers. 
Ces toiles étaient des paysages, des fleurs, mais principalement des 
marines. 

De la sorte il entrait en pleine carrière artistique, s'installant 
définitivement dans son actuel atelier à Anvers, et alternant ses 
travaux avec des études sur place, à Blankenberghe, Castel et 
autres endroits. 



Bientôt encore, il organisa avec Alphonse Van Beurden, la 
première de ses expositions particulières, à la Salle Verlat, en notre 
ville, ce qui d'emblée attira sur lui l'attention publique. 

Ces expositions, dont on en compte déjà une demi-douzaine, 
se continuent encore périodiquement avec un éclatant succès. 



ANVERSOIS 



91 



Son grand tableau, En Mer, le classa brillamment. 

Cette dernière œuvre le fit remarquer également au salon 
d'Anvers, en même temps qu'une autre toile de grande allure. Au 
bord de l Escaut, qui ïvl acquise pour la tombola, à raison de 
fr. 700. 

Ensuite il alla étudier d'après nature à Hasselt, Genck et envi- 
rons, et plus tard en Angleterre, Hollande, France etc. 

Lors de sa deuxième exposition à la Salle Verlat, il remporta 
un brillant succès par un tableau de grande allure. L'orage 
approche, qui fui acquis par le Roi des Belges, Léopold II, 
à l'exposition Universelle des Beaux- Arts d'Anvers, en 1894. 
Dans cette même exhibition il vendit à la tombola son Bords du 
Rupel. 

Depuis celte époque Steppe a marché à pas de géant. 

Sans compter sa collaboration aux expositions de notre Cercle 
artistique et de Als ik kan, ainsi que sa belle exposition personnelle 
à la salle Clarembaux, à Bruxelles, il fit des envois successivement à 
Munich, Vienne, Prague, Dresde, Hambourg, Bordeaux, Limoges, 
Bruxelles, Courtrai, Roulers, Namur, Malines, Liège, Gand, 
Mons, Dinant. 

Encore en oublions-nous, peut-être. En dehors de cela, il a beau- 
coup vendu en Allemagne et en Amérique. 

Pas mal de ses œuvres ont été avantageusement placées par 
l'entremise de M. Jos Ducaju, le fils du grand statuaire anversois. 
Dans les ventes à la Salle Verlat, ses tableaux ont souvent atteint 
des prix très élevés. 

Ou peut citer, parmi ses plus importantes créations : 
L'o; âge approche — L après-midi. — Les glaçons sur l'Escaut. 
— A la remorque. — La mise en mer à Flessingue. — Moulin à 
Dordrecht. — Une plage flamande. — Le départ des chaloupes 
à Ostende. — Bords de l'Escaut. — La côte française. — La 
mer. — Vers la haute mer. — Temps gris — Gros temps. — 
Les quais à Anvers. 

Puis encore ces marines peintes sur ivoire, qu'il fait si admira- 
blement, et dont nous avons pu voir de superbes spécimens à 



Q2 



NOS ARTISTES 



l'exposition congolaise de Tervueren. Deux de ces peintures ont 
été acquises par le Gouvernement Belge. 

Il a vendu à la Cour de Russie et à de nombreux industriels en 
Allemagne. 

Il compte des médailles aux expositions de Bordeaux, de 
BouIogne-sur-Mer, et une médaille d'honneur à Limoges. 

Il n'est encore ni marié ni au Musée. Un jour, certainement, il 
passera par là. 



ANVERSOIS 



93 




Josué Dupon 

UE[.QUE peu l'air conquérant, avec ses cheveux en brosse et sa 
mine grave, Dupon semble, de son regard d'aigle, toiser 
l'avenir. Sur son front large, accentué, on lit un perpétuel 
travail de la pensée, imprimant à sa figure une mobilité particulière. 
Ce mûrissement, cette gravité précoce, s'expliquent par le fait que 
l'enfance et la jeunesse de Dupon n'ont pas été baignées dans les 
délices de Capoue ; et si, à l'heure actuelle, ce vaillant artiste- 
sculpteur jouit déjà d'une enviable réputation, il la doit à ses labeurs 
persévérants, à son énergique combat contre les nécessités de la vie, 
à son indomptable volonté de devenir quelqu'un. Dans ces blocs 
de fer on taille les hommes d'action. 

Dupon naquit le 22 mai 1864, à Ichteghem, un solitaire village 
de la Flandre Occidentale. Son père, un artisan qui fabriquait des 
ustensiles pour menuisiers, avait à nourrir une assez nombreuse 
famille, et ne rêvait guère pour son fils des destinées brillantes. 
L'enfant suivit les classes de l'école villageoise, où il remporta plus 



94 



NOS ARTISTES 



de punitions que de prix. A l'âge de lo ans il quitta cet enseigne 
ment, et il fut question de l'envoyer à Roulers, chez son frère, qui 
était praticien-sculpteur chez M. Carbon. Ceci était absolument 
dans les goûts du jeune Dupon. Sans savoir encore au juste ce 
qu'il désirait, il nourrissait l'espoir d'être un jour plus qu'un cam- 
pagnard ou un simple artisan. Mais le sort en décida autrement. 
L'idée de le placer à Roulers fut abandonnée, et son père le mit 
comme garçon de ferme, à Ichteghem même. De la sorte, l'enfant 
dut se prêter aux lourds travaux des champs, tour-à-tour gardant 
les vaches, creusant la terre, brouettant l'engrais, courbé sous les 
fatigues d'un esclavage moderne. 

Pendant six années, pour lui longues comme des siècles, cette 
existence pénible se continua, désespérant le pauvre être qui voyait 
ainsi s'anéantir son idéal naissant, et dont l'horizon d'émancipation 
se trouvait de la sorte obscurci par la nuit, de plus en plus profonde, 
d'une vulgaire servitude. 

Enfin vint la délivrance, cette félicité si longtemps entrevue et 
jamais atteinte : un beau matin, sans doute le plus beau qu'ait 
jamais vécu Dupon, une lettre de son frère l'appela à Roulers, à 
l'effet d'y devenir praticien. Immédiatement il quitta son village et 
ses vaches, pour se rendre au poste qui l'attendait, dans l'atelier de 
Carbon. Lk il se mit assidûment à la besogne, si bien que lorsque, 
peu de temps après, Lagae (qui était au même atelier) partit poi.r 
Bruxelles, Dupon fut accepté à sa place, comme élève. Néanmoins 
tout n'était pas encore rose pour lui. D'un côté, son maître lui 
déconseillait d'embrasser la carrière artistique, citant à l'appui de sa 
thèse l'exemple d'une foule de malheureux échoués, crevant la faim ; 
d'autre part, le travail fini, on ne lui épargnait pas les humiliations, 
jusqu'à lui faire nettoyer dans la rue, les herbes folles. iMais Dupon 
s'accommodait de tout. Il avait déjà assez souffert pour ne plus 
s'attarder à ces misères. Il avait résolu de lutter jusqu'au bout et de 
vaincre. Il vaincrait. 

En dehors de son atelier, il fréquentait les cours de l'Académie de 
Roulers, où, la i« année, il remporta le prix dans la classe du 
buste. Même le dimanche, au lieu de prendre quelque repos, il 
suivait le cours de perspective, ce qui l'arma d'un large fonds de 
connaissances. 

Les choses allaient donc bon train, lorsqu'en 1882 il décrocha la 



ANVERSOIS 



95 



médaille du Gouvernement, en classe de perspective, ainsi que la 
médaille de l'Académie pour le buste. Ce fut une double et belle 
victoire, qui gonfla d'espoir le cœur du jeune homme, et qui stimula 
encore son ardeur à l'étude. Avec un courage nouveau, il continua 
à travailler, iorsqu'en 1884, Carbon n'acceptant plus d'ouvrage, 
Dupoa résolut de se rendre à Anvers, afin d'y compléter son éduca- 
tion artistique. Le plan était hardi, car pour aller à la bonne 
aventure, chercher de la besogne dans les grandes villes, il faut au 
moins avoir quelques ressources pécuniaires. Or, Dupon ne possé- 
dait qu'une cinquantaine de francs, ses seules économies. N'importe ! 
La décision prise restait irrévocable. Muni de son maigre pécule, 
il s'en vint donc à Anvers, bien décidé à se rendre chez tous les 
sculpteurs, jusqu'à ce qu'il eut trouvé du travail. Il se rendit 
successivement chez Peeters, chez De Vriendt, et parvint enfin à 
se faire accepter à l'atelier de Verlinden. 

Sa bonne étoile l'avait guidé heureusement, car tout en travail- 
lant chez ledit statuaire, il suivait les cours de notre Académie, où 
il remporta bientôt le prix d'excellence de l'enseignement moyen, 
sous le professorat de Geefs. A cette occasion, il reçut de la Province 
un subside de 200 francs, et un autre du Gouvernement, de i25 
francs. Cet encouragement financier le décida à se vouer entièrement 
aux études académiques. Il quitta donc l'atelier de Verlinden (après 
y être resté un an) et passa, à l'Académie dans la classe de De Brae- 
keleer. Douze mois plus tard, lors de la création de l'Institut, il fut 
admis, après examen préalable, et passa dans la classe de Vincotte. 
Là, il donna libre carrière à ses penchants pour le dessin. 

Depuis cette époque ses progrès furent sensibles. Après avoir fait 
plusieurs compositions, il trouva dans l'une d'elles, le motif de son 
Samson, cette oeuvre vaillante. Grâce à l'influence de Vincotte et à 
la sollicitude de l'administration, il reçut des subsides qui lui permi- 
rent de marcher de l'avant. Néanmoins ces allocations étaient insuf- 
fisantes pour aller jusqu'au bout, et avant même que son groupe 
Samson ne fut achevé, les ressources lui firent défaut. Sans ce 
déconcerter, il chercha un complément de revenus. Bravement il se 
mit, le soir, après les classes de l'Académie, à tailler dans le bois, 
des têtes et des figurines, pour compte de l'antiquaire Van Herck, 
et fit entr'autres des bas-reliefs destinés à une propriété de Christine 
Nilsson, en Angleterre. 



96 



NOS ARTISTES 



En 1890 le Samson, après avoir été exposé à Bruxelles, et après 
avoir obtenu, en 1891, la médaille d'or au Salon d'Anvers, fut 
proposé pour un musée de province. Il y eut, à ce sujet, plusieurs 
projets. Finalement l'œuvre, tout en restant la propriété de l'Etat, 
fut placée à Anvers, dans le square en face de la Banque Nationale, 
où elle est admirée de chacun. En 1891 Dupon remporta le 2^ prix 
au concours de Rome, par Jacob pleurant devant la robe ensan- 
glantée de Joseph, composition qui se trouve actuellement à l'Hôtel 
de ville de Roulers, Il est, du reste, intéressant de constater en 
passant, que l'Académie et la cité de Roulers ont produit plusieurs 
artistes lauréats du prix de Rome. Depuis l'époque susdite Dupon 
prit un atelier pour, en 1894, se présenter de nouveau au concours 
de Rome. A l'épreuve préparatoire, il sortit premier sur 21 concur- 
rents, mais il ne réussit point au concours définitif. 

Les œuvres importantes créées par Dupon sont assez nombreuses. 
Il fil aussi le monument funéraire de M.Reusens, au cimetière du 
Kiel, à Anvers. Son art se prodigua également dans la sculpture de 
l'ivoire. Dans ce genre il exécuta plusieurs commandes, notamment 
celle faite par M. Louis Coetermans, d'une statuette représentant 
l'Inventeur de la taille des diamants. A l'exposition de Bruxelles 
(section congolaise à Tervueren) on a admiré son 'Belluaire et sa 
Diane. Il importe encore de citer de lui un buste et un médaillon, 
ornant la façade du Nouveau Musée d'Anvers, ainsi qu'une statue, 
La Rose, placée au Jardin Botanique, à Bruxelles. 

Dupon ne fut pas que statuaire ; en 1 891, il exposa deux portraits 
au pastel, du docteur Colard et de Mlle De Keuster. Il s'est encore 
occupé de peinture, sans compter qu'il a fait de la gravure à l'eau 
forte, dont des spécimens ont été publiés dans le Vlaamsche School, 
\ Album des aquafortistes et le bulletin de la Société de médecine. 

11 se maria en 1896. 

Sou œuvre est représenté aux musées d'Anvers et de Barcelone. 
Il obtint en 1891, au Salon d'Anvers, la médaille d'or ; en 1895, 
dans la même ville, plusieurs médailles dans différentes sections. 

Il faut convenir que, pour un ancien garçon de ferme, cela n'est 
vraiment pas trop mal ; et bien des gens, élevés sur les genoux 
d'une duchesse, ne pourraient se prévaloir de tant de mérites. 

Voilà pourtant où mènent le travail et la persévérance. 



ANVERSOIS 



97 




Jean-Guillaume Rosier. 

N a plaisir à causer avec Rosier, tant sa conversation est 
intéressante. Il possède un joli bagage de connaissances de 
toute nature, et ses yeux, logés profondément dans leurs 
orbites, sont comme le reflet d'une âme calme, d'un caractère 
excellent et d'une incommensurable douceur. Le front très décou- 
vert révèle un penseur, peut-être même un savant, dont l'horizon 
intellectuel ne se borne point aux seules choses d'art. Il n'est pas 
étonnant, dès lors, que Rosier ait toujours été et soit encore entouré 
du respect général. 

Le peintre qui nous occupe naquit à Lanaeken, le i5 septembre 
i858. 

Son père, entrepreneur et quelque peu architecte, était grand 
collectionneur de livres, gravures et sculptures, collections dans 
lesquelles le jeune Rosier puisait un large aliment pour sa travail- 
leuse imagination. 

D'ailleurs, ses parents s'intéressaient vivement à toute culture de 

7 




98 



NOS ARTISTES 



l'esprit, et faisaient même donner à leurs enfants, des leçons de 
musique spéciales. 

Néanmoins, ceci allait de pair avec le désir formel de ne pas voir 
leur fils embrasser la carrière picturale. 

Et cependant l'enfant se sentait disposé à devenir peintre ou 
sculpteur. Déjà à l'école de Lanaeken il passait la majeure partie de 
son temps à faire des dessins, qu'il échangeait avec ses camarades, 
pour des billes. 

Au surplus, il s'y trouvait sous bonne tutelle, car le directeur de 
l'établissement était une sorte de peintre manqué, qui l'encourageait 
fermement dans son occupation favorite. Le fond des désirs de 
Rosier était la statuaire, et c'était dans ce but qu'il modelait sans 
cesse et toujours. 

A un certain moment il entra en relations avec Guffens, qui lui 
donna des modèles, d'après lesquels le futur artiste dessinait, ses 
production^ étant ensuite corrigées par le professeur improvisé. 

Bientôt il alla à l'école à Maastricht, où il s'appliquait avec 
assiduité au dessin, sans préjudice des autres branches d'enseigne- 
ment, puisqu'il remportait toujours les premiers prix. 



Pourtant, une idée fixe lui torturait le cerveau : aller à Anvers, 
à l'effet de suivre les cours de l'Académie. 

Mais ses parents n'entendaient pas de cette oreille. 

Cette divergence d'opinion eut pour résultat que Rosier, arrivé à 
l'âge de 14 ans, refusa d'aller plus longtemps à l'école; et puisqu'on 
s'obstinait à ne pas lui laisser suivre ses penchants artistiques, il 
préféra rester chez lui, pour entrer dans l'atelier de menuiserie de 
son père. 

Là, il fallait travailler dur, car le père Rosier ne boudait pas à la 
besogne. 

C'étaient des journées de douze heures à passer à l'établi, mais 
ce rude labeur n'empêchait pas le jeune artisan de s'occuper encore 
continuellement de ses dessins et sculptures. 

Ainsi s'écoulèrent deux années, pendant lesquelles des relations 
plus suivies s'établirent entre Rosier et Guffens. Celui-ci séjournait 
fréquemment à Lanaeken pour l'achèvement de ses fresques. Cédant 
aux intances continuelles du jeune homme, Guffens persuada le père 



ANVERSOIS 



99 



Rosier de faire de son fils un peintre-décorateur, et l'on tomba 
d'accord de lui chercher une place à Anvers. 

Naturellement Guffens s'en chargea ; et peu de temps après, son 
protégé fut admis à l'atelier de De Roy, en notre ville. 

Ce fut une grande joie pour Rosier, qui se mit à peinturlurer 
courageusement des portes, des fenêtres, des bois et des marbres, et 
qui trouva encore moyen, malgré son absorbant travail, de suivre 
les cours de l'Ecole Industrielle, direction Altenrath. 

Au bout de quelques mois, il se faisait remarquer par son 
maître et, en l'hiver de 1876, il commença à fréquenter, le soir, les 
classes de l'Académie d'Anvers. 

Cette année- là, il fut lauréat dans les trois branches à la fois, ce 
qui démontre un effort extraordinaire. 

En 1878, il tut premier au torse. Cette victoire décida son père à 
lui permettre de quitter son métier, pour se consacrer exclusive- 
ment aux études académiques, qu'il renforça par celles de la 
perspective, de l'anatoinie, des langues française, anglaise, et alle- 
mande, ainsi que de l'histoire. 



Débarrassé de toutes entraves, Rosier se prit donc à travailler 
avec une véritable frénésie, si bien qu'après avoir passé de l'antique 
à la nature, il obtint, en 1881 , le premier prix de la classe de 
composition ainsi que le prix d'excellence, à l'enseignement 
supérieur. 

Il lui fut accordé un atelier à l'Académie, où il créa bientôt une 
œuvre sérieuse, Le Musicien ambulant, qui eut à l'Exposition de 
Bruxelles un succès de bon aloi. 

Bientôt encore il envoya une toile au Salon de Gand, mais il 
n'était pas encore complètement satisfait de lui-même. Comme il lui 
semblait que son dessin manquait de fermeté, il résolut de se rendre 
à Paris, pour étudier de près la technique des maîtres français. 
Seulement, n'étant guère un Rotschild, la question des fonds, 
nécessaires à ce plan, le contrariait beaucoup. 

Alors, afin de se les procurer, il copiait des portraits; mais le sort 
lui envoya une meilleure aubaine en la personne du peintre Cluyse- 
naer, qui vint solliciter sa collaboration pour le panorama de la 
bataille de Wœrth, au Jardin Zoologique d'Anvers. Rosier accepta 



lOO 



NOS ARTISTES 



avec enthousiasme et, son travail terminé, il avait le gousset 
suffisamment garni pour l'exécution de son projet. 

Il partit alors pour Paris, oîi, après bien des démarches, il fut 
accueilli par Cabanel, dont il devint promptement l'ami. 

Tout en peignant chez le grand artiste, il reçut des leçons de 
Gérome, indépendammant de la très louable habitude qu'il avait de 
fréquenter les ateliers des sculpteurs en renom. 

De la sorte son éducation artistique marchait à grandes enjam- 
bées, mais ses ressources pécuniaires fondaient à vue d'œil, d'autant 
plus que sa première page créée là bas, Danse arabe, avait exigé 
quelques frais. 

Heureusement il reçut la visite d'un anglais qui, ayant vu une 
de ses esquisses, lui en commanda un tableau pour 600 francs. Ce 
protecteur bienvenu, qui était d'excellente famille, présenta Rosier 
un peu partout, ce qui le mit bien à l'aise. 

Encore, sur ces entrefaites, il fit la connaissance du comte de 
Mérode, dont l'influence lui fut également fort profitable. 

En i883 Rosier revint à Anvers pour le prix de Rome, dont 
Verbrugghe fut lauréat. 

Le même hiver il se rendit à Londres, à l'effet de compléter ses 
études dans les musées de la dite ville, où il entra en relations 
suivies avec Aima Tadema. 



Revenu à Anvers en 1884, il y exposa, au salon de Als ik kan, 
une tête d'étude. Patricien de Venise, qui fut achetée par M. 
Havenith, et un Intérieur de sculpteur, que Nicolié acquit immé- 
diatement. 

Dès lors la voie artistique était large ouverte pour Rosier. Il s'y 
engagea corps et âme, travaillant sans relâche et produisant sans 
discontinuer. 

Néanmoins cet excès de labeur lui fut funeste, car il tomba si 
gravement malade que, durant plusieurs mois, il dut prendre un 
repos absolu. 

Aussitôt rétabli, il s'en alla en Allemagne, d'oià il nous revint en 
i885, année de laquelle date sa nomination comme professeur à 
l'Académie d'Anvers. 

Vers cette époque il fit, à part bon nombre de portraits, un 



ANVERSOIS 



lOi 



tableau de grande allure intitulé En temps de paix, ainsi que 
Joueur de flûte italien qui, exposé à la Salle Verlat, eut un triomphal 
succès. Cette œuvre fut vendue à Liverpool, à un prix très élevé. 

Cédant aux instances de Verlat, il reprit le concours de Rome, en 
1886, mais il ne fut classé que quatrième, Montald étant vainqueur. 
Cette affaire, du reste, souleva d'âpres discussions, et l'avis catégo- 
rique de Verlat (dont on ne contestera pas la compétence) fut que 
Rosier était victime d'une flagrante injustice. Toujours est-il que 
Nicolié (qui, lui aussi, était fin connaisseur) acheta l'œuvre du 
jeune artiste, et la plaça en Amérique, moyennant un bon contin- 
gent de beaux dollars. Ceci, devait triomphalement consoler Rosier 
de son échec officiel. 

Après s'être marié à Anvers, en 1886, il produisit, coup sur coup, 
toute la série de ces pages superbes qui ont fixé sa réputation. 

Sans compter les portraits de Mlle Coremans et de M. Van der 
Haeghen, ainsi que les nombreux tableaux qu'il a vendus en 
Amérique, par l'entremise de M. Albert Dhuyvetter, nous relevons, 
en 1888, la aMatinée che:{ Haydn et Che:[ le praticien ; en 1889, 
un portrait en pied, qui lui valut la médaille à l'exposition de 
Cologne; en \^<^o, L'atelier du sculpteur 'Z)M/>on et un tableau 
qui se trouve au Musée de Liverpool ; en 1891, le Menuet, cette 
œuvre admirable qui enrichit le Musée d'Anvers; en 1894. Charles I 
et Tortrait de ma mère ; puis encore le Chemin de la Croix, lui 
commandé en 1887, pour l'église de Lanaeken, œuvre colossale, à 
laquelle il met actuellement la dernière main et qui lui aura, de la 
sorte, coîjté dix années d'études et de travail. 

Bizarre coïncidence : c'est le père Rosier qui bâtit l'église de 
Lanaeken, et c'est le fils Rosier qui va la doter d'un chef d'œuvre 
de la peinture. 

Il obtint une médaille d'or à l'exposition d'Anvers (1888) ; une 
médaille d'argent, à Cologne (1889) ; une médaille d'or à Munich 
(1892) ; une médaille de classe à Anvers (1894) ; une médaille d'or 
à Paris (1897), et la même année, une première médaille à 
Bruxelles. 

En 1894 il fut nommé Chevalier de l'ordre de Léopold. 
Depuis 1892, il est directeur de l'Académie de Malines, qui 
compte actuellement i3oo élèves, 



102 



NOS ARTISTES 



Il y a complètement réorganisé l'instruction, en introduisant ou 
en perfectionnant notamment les cours de dessin de machines, 
ainsi que de peinture d'imitation de bois et marbres, ceux de 
sculpture et de modelage appliqués à l'industrie de peinture déco- 
rative, de construction, etc., ainsi qu'un cours visant spécialement 
l'industrie du meuble, dont Malines a le monopole en Belgique. 
On peut affirmer que, depuis l'avènement de Rosier, la dite Acadé- 
mie a conquis sa place au soleil. 



ANVERSOIS io3 



7* 




Evariste Carpentier. 

HYSIONOMIE haute en couleur, qui semble trempée aux 
fleurissements de la pleine nature. Parole positive, un peu 
brève et carrée, mais toujours raisonnable. N'a pas l'air de 
transiger avec les situations, quand il s'agit de défendre ses principes. 

Evariste Carpentier naquit le 2 décembre 1845, à Cuerne, village 
de nos Flandres. Son père, un fermier-marchand de lin, qui savait 
surtout compter, envoya l'enfant à l'école villageoise, et encoura- 
geait beaucoup les premiers efforts de son fils, lorsque celui-ci 
barbouillait de couleurs à l'eau des gravures, ou les copiait avec per- 
sistance. Il était particulièrement fier de ces essais picturaux, et les 
montrait avec ostentation à qui voulait bien les voir. De la sorte la 
première réputation du jeune Carpentier le fit passer, dans son 
village, à l'état de phénomène, lorsqu'un jour un ami de la maison 
lui fit remarquer qu'un peintre sans palette n'est pas un artiste. 
Dare dare on lui en fabriqua une, au moyen d'un morceau de bois 
sur lequel on fixa, avec de la colle, de ces briquettes de couleur 




104 



qu'on vend communément à dix centimes la pièce. Et le futur 
artiste se trouvait ainsi, à ses yeux, complètement armé pour 
l'avenir. Jusqu'à l'âge de 14 ans, Carpentier continua à se dévelop- 
per comme il pouvait. Alors on décida de l'envoyer à l'Académie de 
Courtrai, dirigée par De Prater. On l'amena dans cette ville où, 
après consultation avec !e professeur De Witte, il fut admis dans la 
classe de Verhaeghe (les têtes). L'épreuve qu'on lui fit passer fut 
triomphante, si bien que son professeur, devinant ses étonnantes 
dispositions, lui donna en outre des leçons particulières et le prit 
en sérieuse affection. 

Ainsi encouragé, le jeune Evariste marcha rapidement, se formant 
encore chez De Witte, où il se raffinait dans le dessin et oij il 
peignait également des copies de De Keyser. Il obtint succès sur 
succès, arrivant toujours beau premier aux divers concours. Et 
cependant, il lui fallait vraiment du courage et de l'énergie pour 
atteindre ces résultats, car de Guerne à Courtrai il y a une grosse 
lieue de distance, et l'on s'imagine aisément le peu d'agrément qu'il 
y avait à faire quotidiennement et pédestrement ce trajet, par neiges 
et grand soleil. Mais cela importait fort peu au jeune homme. Pen- 
dant quatre années il vécut ainsi, jusqu'à ce qu'enfin, en 1864, sur 
les conseils de De Witte, il put réaliser son rêve : aller étudier à 
l'Académie d'Anvers. Là, il fut admis à l'antique et à la classe de 
peinture, se faisant bien vite remarquer par ses professeurs Beaufaux 
et Van Lerius, et se prodiguant dans un travail opiniâtre, ce qui eut 
pour effet de lui acquérir bon nombre de lauriers, bien qu'il fût le 
plus jeune de ses classes. De Keyser, lui aussi, s'intéressait à l'élève. 
Il lui apprit beaucoup, quoique Carpentier s'en dégageât bientôt, 
pour suivre ses propres inspirations. Le concours de Rome, en 
1870, le compta parmi les concurrents, mais il fut évincé. On avait 
pour sujet Le prophète Elie prédit la mort au roi Ochosias. Ce 
fut iMellery qui remporta la victoire. 

A cette époque déjà, Carpentier avait son atelier à l'Académie. 
Il y fit son œuvre initiale : Les premières nouvelles du désastre de 
la grande armée en Russie. Ce fut un franc succès. Le tableau fut 
remarqué au Cercle Artistique et à l'Exposition d'Anvers, où il 
fut acquis pour la tombola. 



ANVERSOIS 



io5 



La personnalité de l'artiste se dégagea nettement, aidée par des 
souvenances de famille qu'il importe d'expliquer. Son grand' père, 
qui avait vu les guerres sous la Révolution française, se plaisait 
naturellement, pendant les longues veillées, alors que les neiges 
s'accumulaient au dehors, à conter les palpitants épisodes de ces 
époques troublées ; et ces récits avaient tant frappé l'imagination 
du jeune Evariste qu'ils hantaient son cerveau d'une manière si 
absorbante que, plus tard, il se sentait comme une nécessité de les 
reproduire par le pinceau. De là sont nées ces nombreuses toiles 
où il a retracé, avec autorité, des scènes de la vie guerrière ven- 
déenne. De là également l'éclosion de sa première œuvre précitée. 

Il courait donc à la réputation, quand un affreux malheur vint 
l'atteindre. Un accident à la jambe le terrassa et il y eut même 
question d'amputer le membre malade. Néanmoins, ceci ne put 
abattre le courage de l'artiste. Il ne cessait pas de travailler, se fai- 
sant conduire en voiture dans la campagne, pour y peindre d'après 
nature. Chose curieuse, quand il faisait des paysans, il les habillait 
en Vendéens. Toujours l'obsession des récits de son grand' père. 
Pourtant le mal s'aggravant, les médecins ordonnèrent son retour à 
Cuerne, oij il resta trois ans, s'aidant de béquilles pour marcher. 
Là, en face de la grande nature, il se réveilla, et, après avoir fait 
une série d'intéressantes études, il créa son oeuvre de combat, 
Episode de la guerre vendéenne, qui est au Musée d'Anvers. 
Exposée dans cette ville en 1879. elle obtint la médaille d'or. 

Bientôt encore Carpentier se sentit dévoré du désir de rentrer à 
Anvers, mais les médecins lui conseillèrent d'aller à Paris, ce qu'il 
fit. Il s'y lia d'amitié avec le peintre Jan Van Beers, menant une vie 
quasi commune, déjeunant et dînant ensemble journellement, sans 
oublier quelques parties de plaisir, partagées avec le même esprit 
fraternel. Ici se place un événement heureux, inscrit en lettres d'or 
dans la vie de Carpentier: un beau midi on l'appelle pour le repas. 
Absorbé par son travail, il se lève, oublie ses béquilles, et marche 
com ne le commun des mortels. Un miracle s'était fait. Il était guéri. 

Son séjour à Paris se prolongea pendant dix années, sauf quel- 
ques périodiques vacances passées en Belgique. Il fit là-bas son 
grand tableau Les réfugiés, puis L'orage, puis Le Roi de la 
prairie, qu'il exposa avec beaucoup de succès, aux Champs-Elysées, 



io6 



NOS ARTISTES 



en 1886. Vers la même époque il peignit Le compte à régler, 
vendu en Amérique par M. Albert Dhuyvetter, lequel y plaça 
encore bon nombre d'autres toiles de l'artiste qui nous occupe. 
Disons en passant qu'il a encore beaucoup envoyé au Nouveau- 
Monde, notamment à Gump de San Francisco et Schaws de 
New- York. A Paris également, la maison Knœdler a acquis une 
série de ses œuvres, de même que la maison Gambard de Londres. 
Mais, revenons à nos moutons. 

Pendant son séjour à Paris, il fit encore Madame Roland à 
Sainte-Pélagie, une oeuvre de marque, qui eut son histoire. Ne 
trouvant point l'idéal pour son héroïne, l'artiste obtint la rarissime 
permission d'entrer à la prison en question, pour y étudier sur le vif 
un modèle. La réussite fut complète, et la toile fit sensation. Exposée 
aux Champs Elysées, elle fut désignée par une commission spéciale, 
pour le musée de Trieste. Mais Carpentier refusa, désirant l'envoyer 
en Belgique, à l'exposition de Gand. Elle y fut placée, mais non 
vendue. Alors, les premiers offrants ayant maintenu leur proposi- 
tion, le tableau fut définitivement acquis pour le Musée de Trieste. 

A Paris, Carpentier fit encore Les Etrangères, une œuvre transi- 
toire, qu'il vint achever, d'après nature, en son village de Cuerne. 

Marié à Verviers, en 1888, il revint se fixer en Belgique, d'abord à 
Malaise, ensuite à La Hulpe, et enfin à Muysen. A Malaise il créa 
son œuvre capitale, Les Navet acquise pour le musée de Liège ; à la 
Hulpe, Soleil dété, qui est au musée de Berlin. Citons encore, parmi 
ses principaux tableaux : L'arrestation ; Le défi et La tentation. 

En somme, Evariste Carpentier est représenté aux musées de 
Bruxelles, Anvers, Malines, Namur, Verviers, Liège, Courtrai, 
Trieste et Berlin. 

Ses distinctions s'établissent comme suit : Anvers (1879), médaille 
d'or; Amsterdam ^i88o) médaille d'argent ; Nice, 2= médaille ; 
Nouvelle-Orléans; Anvers (i883), 3* médaille; Paris, Champs 
Elysées (1889 et 1890), mention honorable, 2« et 3« médailles ; hors 
concours Anvers (1894), diplôme de médaille d'or ; Munich, mé- 
daille d'or de 2^ classe ; Berlin (1896) médaille d'or de classe. 

Après avoir été fait chevalier de l'ordre de Léopold en 1884, il fut 
promu au grade d'officier en 1896. 

Depuis quelques mois (1897) il est nommé professeur à l'académie 
de Liège, un juste honneur rendu à son beau talent. 



ANVERSOIS 




Isidore Meyers. 

RAND, svelte, le port droit, avec une tête caractéristique 
plantée sur un cou de taureau, Isidore Meyers, quoi iju'ii ait 
dépassé la soixantaine, est encore un de ces gars bien râblés, 
dont nos pays flamands ont le monopole. Sa chevelure, qui refuse 
de grisonner, ondoie capricieusement sur un front large, et son 
regard, quelque peu malicieux mais d'une limpidité singulière, 
révèle une parfaite bonté d'âme. Il marche sans détours, en prin- 
cipes comme en paroles, ce qui crée immédiatement un courant 
sympathique entre lui et ceux qui l'abordent. 

Isidore Meyers naquit à Anvers, le 14 février i836. 
Il eut pour père un brave douanier, attaché au service de la 
patache belge, et qui mourut quand notre artiste n'avait encore que 
sept ans. 

Sa mère, une femme de cœur, reporta sur lui toute son affection. 
Maintes fois, elle l'encouragea quand plus tard, dans la vie de 
labeur, les déceptions vinrent assombrir l'horizon. 




io8 



NOS ARTISTES 



C'est que Meyers était et est resté une de ces natures simples qui 
ne s'élèvent point sur un piédestal d'intrigues, de courtisaneries, 
et qui par conséquent pâtissent fréquemment de leur sincérité et de 
leur franc parler. 

Après avoir fait successivement ses études à l'école primaire et à 
l'Athénée d'Anvers, Meyers ne se sentit pas encore des dispositions 
précises quant à son avenir. 

Il fut même sur le point d'accepter un emploi de commis à 
l'hôtel de ville, bureau de l'état-civil, ce qui, s'il l'avait pris, nous 
eût donné actuellement un bon vieux fonctionnaire à la retraite, au 
lieu du robuste artiste peintre que nous admirons. 

Réflexion faite, il refusa l'offre qu'on lui fit, et, à l'âge de 17 ans, 
se mit à suivre les cours de notre académie. 

Là était son véritable champ de travail ; car, après avoir passé 
de la classe du paysage, professeur Jacob Jacobs, à celle des têtes 
ombrées, professeur Dujardin, il obtint dans cette dernière, la 
première année, le premier prix. 

* 

Deux années plus tard, il remporta le prix d'excellence du paysage 
et entra ensuite dans la classe d'antique, professeur Verschaeren, où 
il se distingua encore. 

Il avait 20 ans lorsque l'idée lui vint de s'embarquer pour la 
capitale de la France. Il partit avec trois de ses camarades, qui, 
bientôt, revinrent en Belgique. Il resta donc seul à Paris, où il 
s'engagea comme peintre décorateur chez un patron qui lui donnait 
surtout à exécuter des fresques, qu'il dessinait le soir. 

Son gain quotidien était de quatre francs, ce qu'il considérait 
comme très raisonnable. 

Le dimanche, il allait au Jardin des Plantes, peindre des fleurs. 

Après deux ans, son patron lui fit des propositions d'association. 
La chose sourit beaucoup à Meyers. Seulement, étant rentré pour 
quelques jours, en vacances, à Anvers, sa mère l'y retint, et le plan 
d'établissement à Paris fut définitivement abandonné. 

Alors il s'en alla peindre à la campagne, en pleine nature, aux 
environs de la ville, notamment à Calmpthout, oij il rencontra Van 
Luppen et Rosseels, et où il se lia d'une profonde et inaltérable 
amitié avec Heyraans. 



ANVERSOIS 



lOg 



Il fit là-bas sa première œuvre, un intéressant paysage, qui fut 
exposé à Bruxelles et vendu en Angleterre, à un prix assez élevé. 

D'ailleurs la pleine nature, les champs et les prés, les coins 
ombreux bordant l'Escaut l'attiraient. C'est là seulement qu'il 
vivait, et qu'il vit encore, son existence réelle. 

En 1867 il fut appelé en Ecosse par un M. Hugo Johlig (auquel 
il avait vendu à différentes reprises des tableaux) à l'effet d"y pein- 
dre, sur les lieux mêmes, deux paysages, dont l'exécution accrut sa 
réputation naissante. 

En i86g il créa une toile d'importance intitulée L'assoupissement 
de la nature, un de ces superbes hivers comme l'artiste en a fourni 
plusieurs pendant sa belle carrière. 

Exposée à Anvers, l'oeuvre fut remarquée par le roi Léopold II, 
qui l'aurait achetée, si le peintre Jacob Jacobs, en mauvais conseil- 
ler, n'avait pas détourné les intentions du Souverain, sous prétexte 
que l'artiste était encore bien jeune. Cette manœuvre enleva à 
Meyers la somme de quatre mille francs, puisque c'était là le prix 
qu'il demandait. 

Le tableau fut envoyé à l'Exposition des Champs Elysées, à 
Paris, où il eut énormément de succès. 

Après être renvoyé à Anvers, il fut acquis par une espèce de 
Société d'acheteurs londoniens et expédié là-bas. Mais depuis lors 
on n'entendit jamais plus parler de cette toile ni de son coût. 
L'artiste avait été victime d'une véritable escroquerie. 

Cependant Meyers n'était pas homme à se déconcerter pour une 
perte matérielle, fût-elle aussi importante que celle qui nous occupe. 
Il ne cessa pas un instant de se prodiguer en études sérieuses et fit 
successivement une série de paysages qui bientôt établirent, ferme 
comme un roc, sa renommée. 

En 1870 il fut nommé professeur à l'Académie de Termonde, 
poste qu'il occupe encore, avec une indiscutable compétence. Deux 
fois déjà, pour des raisons personnelles, il a démissionné de ces 
fonctions ; mais à chaque tentative de désistement il a dû céder 
aux bonnes raisons de ceux qui honorent en lui l'homme intègre 
autant que le vaillant éducateur. 



I lO 



NOS ARTISTES 



Il se maria à DriJ Gôten-lez-Hamme, en avril 1877. 

Devant la persistante méconnaissance de ses vues, il quitta Anvers, 
il y a sept ans, et alla se fixer à Bruxelles, sa résidence actuelle. 

Nombreuses sont les expositions où il envoya de ses œuvres. 
Partout il tint une place d'honneur, dignement acquise par son 
talent si savoureux et si personnel. 

L'Angleterre possède de lui une foule de créations. 

Il est représenté aux Musées d'Anvers, par Bords de l'Escaut ; 
de Verviers, par Nocturne ; de Termonde, par Les Cordiers. 

Parmi les distinctions qu'il obtint, citons une médaille d'or à 
Anvers et à Amsterdam ; un diplôme d'honneur en France ; une 
médaille d'or à Boulogne-sur-mer ; une médaille à Londres. 

En 1890 le Roi Léopold II lui conféra le titre de chevalier de 
son ordre. 

Isidore Meyers est une de ces figures qui passent à la postérité. 




ANVERSOIS 




Louis Van Engelen. 

"^^lÈREMENT campé sur ses jambes, comme un coq sur ses 
'^jltdr ergots. Taille élancée, non dépourvue d'une élégance qui sied 
admirablement à ce garçon sympathique. Le teint passable- 
ment bistré, Tceil profond, le nez fortement arqué, la moustache 
flottante couronnant une barbiche noir de jais, donnent à cette 
figure quelque chose d'étrangement exotique, imprimant à ce gars 
bien bâti, une allure de détermination qui serait peut être redou- 
table, si elle n'était tempérée par une grande douceur dans le geste 
et dans la parole 

Louis Van Engelen naquit à Lierre, le i8 janvier iSSy, de parents 
aisés, son père étant à la tête d'une fabrique et fonderie de cuivre. 

Il semble que cette famille était destinée à produire plusieurs 
artistes. En effet, outre celui qui nous occupe, nous relevons dans 
cette généalogie les noms de Piet Van Engelen, le peintre bien 
connu, dont la biographie suit la présente ; Joseph Van Engelen, un 
architecte de renom, décédé à Bruxelles; enliin le peintre Auguste 



NOS ARTISTES 



Van Engelen, un artiste de grand avenir, mort à l'âge de i8 ans, 
d'une fluxion de poitrine, et des premiers travaux duquel le célèbre 
Robert Fleury disait qu'ils n'étaient pas œuvre d'élève, mais oeuvre 
de maître. 

Ainsi se trouve confirmée, une fois de plus, la thèse très admis- 
sible de l'hérédité de facultés identiques dans une même génération. 



Dès sa plus tendre jeunesse, Louis Van Engelen montra des dispo- 
sitions pour l'art. A l'école moyenne de Lierre, où il était un des 
meilleurs élèves, il était toujours premier du cours de dessin. 
Même, lorsqu'il avait à peine 7 ans, après le décès de son père, il se 
mit à suivre secrètement, le dimanche, les cours à l'Académie de sa 
ville natale, oià son frère Auguste moissonnait déjà de beaux 
lauriers. Quand cette fugue artistique vint au jour, sa mère en fut 
très affectée. Elle s'opposa aux projets futurs de l'enfant, sous 
prétexte qu'il était trop jeune et qu'on avait déjà suffisamment d'un 
artiste dans la famille. Mais le directeur de l'Académie, M. De 
Weerdt, ainsi que le statuaire M. Cloetens, ayant remarqué ses 
étonnantes aptitudes, amenèrent sa mère à lui permettre la conti- 
nuation de ses études académiques. 

Louis Van Engelen fit des progrès tels, qu'à l'âge de onze ans, il 
fut un des plus forts dans la classe de l'antique, et que, dans une 
exposition à Anvers, d'œuvres fournies par toutes les Académies du 
Royaume, la tête qu'il avait dessinée d'après le plâtre (un Jupiter 
Olympien), obtint le premier prix. 

Cependant un événement imprévu vint bouleverser tous ses 
beaux rêves. Son frère Auguste mourut, après avoir été lauréat à 
rA.cadémie d'Anvers. Frappée au cœur dans ses affections les plus 
tendres, la mère refusa, avec une rare énergie, de laisser encore plus 
longtemps son autre fils continuer ses études artistiques. C'était 
déjà trop que l'art lui avait ravi un de ses enfants, pour que l'autre 
ne s'exposât point au même malheur. Le jeune Louis dut s'incliner, 
malgré ses immenses regrets. Alors, comme il avait l'esprit d'aven- 
tures, il voulut se faire marin ; mais là encore son désir échoua. 
Après mûre délibération, il fut décidé qu'on ferait de lui un com- 
merçant ou un fonctionnaire. On l'envoya entamer ses études ad- 
hoc, à l'Institut supérieur de commerce à Anvers. Malgré sa 



ANVERSOIS 



répugnance mais comme il était bon fils, il obéit et, pendant les 
quatre années de son séjour à l'Institut en question, il ne toucha 
même plus à un crayon. Cependant, au fond de son âme, l'étincelle 
artistique n'était qu'endormie. Il s'en ouvrit à un ami de la famille, 
M. Liebrechts, ancien Président du Tribunal. Ce fonctionnaire lui 
procura les moyens de reprendre ses études académiques, sans 
nuire à la position sociale que les siens désiraient pour lui. Il le 
plaça à titre de surnuméraire, au Parquet d'Anvers, et le recom- 
manda spécialement au Procureur du Roi, M. Bocquct. Cet emploi 
allait de pair avec l'autorisation de fréquenter les classes de l'Aca- 
démie, après deux heures de l'après midi ; même, à l'époque des 
concours, on accordait au jeune commis des congés d'un mois, à 
l'effel de lui donner l'occasion de se distinguer. D'ailleurs, cette 
occasion ne se fit pas attendre, puisque toujours il était parmi les 
trois premiers des vainqueurs. Au surplus. Van Engelen s'était créé, 
sous ce rapport, beaucoup de facilités : il s'était fait estimer par le 
substitut du Procureur du Roi d'alors, M. Van den Peerenboom, 
frère de l'actuel ministre, qui aimait les arts, et qui ne demandait 
pas mieux que de donner sa protection au surnuméraire-artiste. Et 
c'est ainsi que ce dernier eut des prérogatives exceptionnelles. En 
tout état de cause, ces prérogatives ne restaient pas sans compensa- 
tion pour la loi, car quand il y avait des têtes d'assassins ou de 
voleurs à croquer, ce fut Van Engelen qu'on chargea de cette 
besogne. On peut aussi présumer que toutes les silhouettes des juges 
et avocats du barreau d'Anvers passèrent par les doigts du dessina- 
teur et que pas mal de mandats d'arrêt ont été maculés, sur le dos, 
d'esquisses ou de fantaisistes coups de patte. 

Cette vie-là dura trois années, juste le temps, pour Van Engelen, 
de terminer ses études à l'académie. Au cours de celte période, il 
avait passé de la petite antique à la classe de peinture, où il obtint 
le 2« prix. Etant donc à l'enseignement supérieur, il fallait choisir 
entre les deux carrières, d'autant plus que De Keyser y subordonnait 
l'obtention d'un atelier à l'académie, faveur qu'on accordait généra- 
lement aux élèves méritants. Cette fois rien ne put l'arrêter. En 
dépit des remontrances de sa mère, il dit adieu à ses dossiers 
judiciaires et entra résolument et définitivement dans la vie 
artistique. 



NOS ARTISTES 



C'était donc en 1878 qu'on lui accorda un atelier à l'académie 
d'Anvers, où il se lia de profonde amitié avec les peintres Boom et 
Houben. 

Peu de temps après, il s'embarqua pour Paris. Rentré à Anvers, 
il fit la connaissance de Verlat, qui lui procura, en co-habitation 
avec Boom et Houben, un atelier, spécialement en vue du concours 
de Rome. Vaii Engelen se prépara avec un courage soutenu ; et, 
lorsque le jour des grandes joûtes fut arrivé, en 1880, il fut procla- 
mé premier, à l'unanimité, au concours préparatoire, pour la 
composition d'histoire. Malheureusement, sur ces entrefaites, son 
frère Joseph, l'architecte, étant mort à Bruxelles (Louis Van Engelen 
était resté à son chevet durant plusieurs jours), il en fut si doulou- 
reusement affecté que, malgré le grand espoir qu'on fondait sur 
lui, il échoua au concours définitif. 

Survint la grande vogue des panoramas. Verlat entreprit, à 
Anvers, celui de la bataille de Waterloo, pour lequel il engagea ses 
trois élèves favoris : Louis Van Engelen, Houben et Boom. A 
peine ce travail fut-il terminé, en 1 88 1 , que le grand peintre de 
batailles, Armand Dumarescq demanda la collaboration de Van 
Engelen et Houben pour le panorama de la bataille de Bapaume, 
à Lille, dont ces deux artistes firent tout le côté prussien, figures et 
chevaux. On se rappellera, à ce sujet, une exposition à notre Cercle 
artistique, en i883, où l'on remarqua une nombreuse série de 
dessins à la plume par Louis Van Engelen, faits d'après nature et 
ayant servi de base pour le susdit travail panoramique. 

Pendant ce temps. Van Engelen avait trouvé moyen de produire 
une certaine quantité de tableautins de chevalet, entr'autres Che:^ 
l'Equarisseur, une oeuvre qui eut beaucoup de succès à l'exposition 
d'Anvers de cette époque. Elle fut acquise par M. Similion. Il fit 
également d'après nature, à la campagne de son ami le baron Van 
Havre, à Schooten, La garde du gibier, que M. Albert Elsen 
d'Anvers acheta. 

En 1882 il partit pour la Russie, avec Verlat, à l'effet de colla- 
borer au panorama de Moscou, avec ses inséparables camarades 
Boom et Houben. Le peintre Vinck était également de la partie. 
Là-bas ce fut, en même temps qu'un labeur sérieux, une existence 



ANVERSOIS 



Ii5 



de bohèmes, car Veilat traitait ses co-créateurs en véritables amis. 
Quand on avait de l'argent, on menait grand train, roulant en 
droschka, fêtant les bons vins et le reste ; mais quand la caisse 
était vide, on arpentait pédestrement les fortifications de la ville, se 
morfondant en ce qu'on appelait, à juste titre, des promenades de 
tailleur. Là-bas encore ils eurent de nombreuses aventures, parmi 
lesquelles nous n'en citerons qu'une seule : un jour ils entrèrent 
dans un hôtel pour manger un bifteck. Van Engclen, qui se piquait 
de servir d'interprète, commanda la chose au garçon, en ce qu'il 
croyait être du russe. On leur apporta une bouteille d'eau. Alors 
Verlat dessina sur la nappe, sous les yeux du serviteur, un énorme 
bifteck entouré de champignons. Mais comme il adorait ces derniers 
comestibles, il les avait reproduits en des proportions colossales. 
Le garçon se frappa le front : il avait compris. Prestement il s'en 
alla quérir l'objet demandé et revint avec... un grand parapluie. Il 
avait pris le plus vaste des champignons pour un rifflard. Et nos 
artistes de rire à gorge déployée. Seulement, comme ils avaient une 
faim terrible, l'un d'eux imagina de se taper les côtes en poussant 
des bêlements, imités à l'unisson par les autres copains. Cette fois 
leur estomac fut sauvé. On leur apporta de succulentes côtelettes 
de mouton.... 

Mais, pour être parsemée de ces sortes de vaudevilles, la vie de 
travail n'en marchait pas moins pratiquement ,• et après six mois, 
nos artistes rentrèrent dans la patrie, exténués de fatigue. Alors le 
baron Van Havre proposa à Van Engelen un voyage en Italie. 
Partis en janvier i883, ils parcoururent les grandes villes, ce qui 
donna au peintre l'occasion d'étudier les œuvres des maîtres. Il 
n'y perdit pas son temps, puisqu'en juin de la même année, il revint 
parmi nous avec une cinquantaine d'aquarelles, dessins et petits 
tableaux. Toutes ces œuvres furent exposées à notre Cercle artis- 
tique et intégralement vendues. 

En 1884, à l'exposition de Gand, il envoya. La cour de mon 
atelier. Ce tableau eut un succès retentissant, fut reproduit en 
gravure dans le Vlaamsche school et devint la propriété de Madame 
Schulz-Picard d'Anvers. 

A cette époque, sous l'impulsion de Verlat, il s'appliqua beau- 
coup à la peinture des animaux et de la nature morte. Il en fit une 



NOS ARTISTES 



grande quantité, notamment une toile de dimension, Le Marchand 
de gibier, exposée à New-Orléans et y acquise pour un Musée. 

Brusquement, une transition se produisit dans sa manière de 
peindre. Il se passionna pour les scènes de la vie populaire et y 
puisa à pleine brosse. Successivement, et pendant plusieurs années, 
il peignit des œuvres de genre, parmi lesquelles Le troubadour, 
qui devint la propriété d'un amateur de Liège; La place verte, 
acquise par M. Gustave Peellaert d'Anvers ; Le Petit Bourgogne, 
acheté par M. Wagemaekers de Leyden ; Le départ des émigrants, 
une toile maîtresse, dévolue en 1890, au Musée d'Anvers. Entre- 
temps il fit énormément de portraits pour les familles van Havre, 
Osterrieth, de Turck de Kersbeek, de Vinck, Dellafaille et autres 
lignées aristocratiques. En , 892 U fut envoyé à Londres, par le 
baron van Havre, à l'effet d'y faire la copie de la fameuse Femme 
au chapeau de paille de Rubens, dont le modèle représente une des 
ancêtres du baron en question. En 1893, Van Engelen reçut la 
commande de quelques portraits, en Amérique. Il en profita pour 
parcourir le Nord du Nouveau-Monde pendant plusieurs mois. 

Depuis cette époque il continue les peintures de genre, mais il 
s'est aussi distingué dans le paysage avec figures, et parait surtout 
affectionner les bords si pittoresques de notre Bas-Escaut, où tous 
les étés il plante son chevalet. 

Nous allions oublier de dire qu'en 1895, il fit, à la salle Verlat, 
une exposition sensationnelle, où presque toutes ses oeuvres trouvè- 
rent acquéreur. 

Parmi ses productions récentes, il importe de relever le remar- 
quable tableau A l'aube, appartenant à M. Eugène Kreglinger, 
ainsi que Le départ pour le Congo, une page admirable, qui 
passera à la postérité. 

En fait de distinctions nous n'avons guère à parler de lui, car, 
par principe, il refuse toutes médailles. 

Louis Van Engelen est célibataire. 

Question de goût et de temps, sans doute. 



ANVERSOIS 




Piet Van Engelen. 

fET artiste est le frère du peintre précédent, et le cadet de dix 
enfants. 

Barbe et cheveux noir de corbeau, front large, au haut 
duquel se dandine une touffe capillaire bien fournie. Regard droit, 
profond, semblant scruter la pensée de son interlocuteur. Nez 
prononcé, aux ailes flexibles, battant leur plein quand son proprié- 
taire disserte sur l'art. Ensemble de physionomie pacifique donnant 
à ce corps grassouillet, de taille très moyenne, un cachet de bon- 
homie d'autant plus grande que sur ses lèvres se dessine toujours 
un engageant sourire. 

Piet Van Engelen naquit à Lierre, le 12 mai i863. 

Il n'avait encore que 4 ans que déjà il fit preuve d'aptitudes artis- 
tiques, qui se développèrent si bien qu'à l'âge de 6 ans il fit ses 
premiers dessins, sous les yeux et la conduite de son frère Auguste, 
malade, et au chevet duquel il passait de nombreuses heures dans 
un travail assidu. C'était, du reste, un petit garçon très éveillé, un 



NOS ARTISTES 



peu espiègle même, avec ses cheveux bouclés, et qui était, par cela 
même, l'enfant gâté de tout Lierre, où Pitje était connu de chacun. 

Arrivé à l'âge de 7 ans, il vint habiter Anvers, avec sa famille. 
On le mit à l'Ecole moyenne et, le soir, il suivit les cours de 
l'Académie, dans les classes de Rumfels et Dujardin. A quatorze 
ans, il entrait dans la classe de peinture de Luc Schaefels, et, passa- 
blement contre son gré, on le destinait aux arts décoratifs. Cepen- 
dant, un changement se produisit: en 1880 il partit pour Bruxelles. 
Il s'en fut à l'atelier de peinture décorative de M. Sels, où était 
déjà employé son frère Joseph, qui mourut en pleine carrière, à 
l'âge de 28 ans, enlevé par le typhus. Dans cet atelier Piet Van 
Engelen resta six mois, et déjà il s'y distinguait beaucoup, lorsqu'il 
dut suivre ses parents, qui allèrent se fixer à Liège. Dans cette 
dernière ville il fut admis à l'Académie, direction Chauvin. Mais, à 
cause d'une circonstance inopinée, il n'y fit qu'entrer et sortir. En 
effet, pour fêter sa bienvenue, les camarades organisèrent une sorte 
de manifestation triomphale, avec déguisement, cortège, cavalcade 
et autres cérémonies de joyeuse entrée. Seulement, la troupe fut si 
bruyante et si écervelée qu'on cassa pas mal de meubles, et que tout 
le monde, y compris Van Engelen, fut renvoyé pour quinze jours. 
Ce singulier début modifia les intentions du jeune homme, qui 
entra incontinent à l'atelier d'un grand peintre décorateur, oii il 
travailla pendant quatre mois. Durant cette période il collabora 
activement à la décoration de la maison de M. Perrard, professeur 
à l'Université, lequel, plus tard, lui acheta plusieurs tableaux, non 
sans le faire ressouvenir en souriant, de l'époque où il ornementait 
les murs de son salon. 



Pendant que Van Engelen faisait de la peinture décorative, il 
suivait, le soir, le cours du torse, professeur Soubre, ce qui ne 
l'empêchait point de satisfaire complètement son patron ; puisque 
celui-ci, après quelques semaines, l'engagea définitivement à raison 
de quarante centimes l'heure. Au surplus, ce patron porta à Van 
Engelen un intérêt si spécial que bientôt, voyant le développement 
de ses goûts, et malgré l'énorme désir qu'il avait de le conserver 
auprès de lui, il lui conseilla de se consacrer exclusivement aux 
études académiques. Ce qui fut fait. Le résultat ne se fit pas 



ANVERSOIS 



119 



attendre. Au concours il fut premier pour le torse et remporta, 
l'année suivante, le premier prix de peinture d'après le buste, ainsi 
que le 2^ prix de dessin (grand antique). Marchant dès lors de pro- 
grès en progrès, il fut lauréat du concours de peinture (torse), tout 
en se distinguant dans les autres branches. Pendant ce temps il 
suivit avec zèle, à l'Université, plusieurs cours, notamment celui de 
l'histoire de l'art, de la littérature, etc. A l'Académie les professeurs 
et Directeur nourrissaient pour lui une grande amitié et prévoyaient 
son avenir brillant. Mais le jeune artiste était obsédé du désir d'aller 
à l'Académie d'Anvers, compléter ses études. Le hasard le servit à 
merveille. Verlat ayant entendu parler de lui, l'engagea à émigrer 
vers les rives de l'Escaut, et l'hiver suivant. Van Engelen débarqua 
parmi nous. 

Durant deux ans il fut un des plus notables élèves de notre 
Académie, où il remporta le premier prix de peinture (torse), sur 80 
concurrents. A l'âge de 22 ans, il prit part au concours de Rome, 
oij il fut classé huitième sur 46 participants. Alors il se mit à mar- 
cher de ses propres forces. La même année il eut un très grand 
succès, à l'exposition de Malines, par une de ces délicieuses têtes de 
jeune fille, dont il semblait avoir le secret. Sa toile fut acquise pour 
la tombola. Peu de temps après il envoya à l'exposition de Spa une 
oeuvre identique, que lui acheta le bourgmestre de Dixmude; sans 
compter un tableau de même genre, dont le baron van Havre 
devint possesseur. En 1886, il entra à la société Als ik kan oij, dès 
la première exposition, il se fit remarquer. D'ailleurs, sa réputation 
s'établissait, éclatante, et lorsqu'en 1887, il se présenta au Cercle 
Artistique, il fut admis à l'unanimité. Insensiblement sa carrière 
s'accentua encore par un travail opiniâtre ; et, ne se bornant plus 
aux seules villes de Belgique, il exposa, avec un retentissant succès, 
à Londres, Paris, Amsterdam, Munich, Cologne, Berlin, Hambourg, 
Bordeaux, Melbourne. En réalité son premier tableau de marque 
fut un Intérieur du Steen (la salle des géants), acquis par un grand 
collectionneur de Paris. Puis suivit son Ex-voto, une superbe page 
achetée par M. Thalman et qui fit grande impression. 

Cependant, comme dans la vie le hasard joue un immense rôle, 
il y eut dans celle de Van Engelen un incident, futile en apparence, 
mais qui transforma complètement sa manière de peindre ; un jour 



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NOS ARTISTES 



qu'il attendait son modèle, la fille de celui-ci vint dire à l'artiste 
que son père ne pouvait venir poser de plusieurs jours... parce qu'il 
avait été mis en prison pour coups et blessures. L'artiste fut très 
contrarié de ce contretemps, lorsqu'un de ses amis, le marchand de 
volailles Willem Lambo, lui proposa de peindre, en attendant, 
quelques pièces de superbe gibier qu'il avait en sa boutique. Van 
Engelen, trouvant sans doute l'aventure piquante, accepta. A peine 
se trouvait-il devant ces modèles d'un nouveau genre, qu'il s'éprit 
de leurs admirables couleurs et que bientôt son premier tableau 
avec volailles vit le jour. Le résultat fut éclatant. Chose assez 
curieuse, cette toile fut achetée par le peintre Ooms, qui la conserve 
encore, comme étant un modèle du genre. Dès lors, la voie de Piet 
Van Engelen fut définitivement tracée. Verlat, qui le tenait en 
haute estime, lui conseilla de persévérer dans ce sens et d'adopter 
définitivement le genre animalier, sans toutefois négliger la figure, 
dans laquelle il excellait. Depuis cette époque nous voyons Piet Van 
Elngelen créer, coup sur coup, cette importante série d'œuvres qui 
l'ont mis en évidence. Citons, au courant de la plume : Volailles, 
acquis par M. Aug. Grisar ; Canards, par M. Verryken ; Dindon, 
coq, poules, etc. appartenant au Musée de Liège, qui le paya 25oo 
francs. Ce fut cette toile qui le classa à titre définitif, car non seule- 
ment elle fut saluée d'enthousiasme aux Expositions de Bruxelles et 
de Liège, mais encore elle lui valut un subside gouvernemental de 
400 francs, sans compter les éloges sans réserve de la Presse. Van 
Engelen n'avait alors que 24 ans ; il était le plus jeune des artistes 
représentés à un Musée. 

Arriva l'exposition d'Anvers, de 1888, où. Van Engelen brilla par 
trois tableaux, dont l'un, A la Halle, fit sensation; dont l'autre fut 
acquis pour la tombola, et dont le troisième passa dans la galerie 
du banquier M. Heirman Dumercy. La même armée il vendit, par 
la recommandation de Lamorinière, à Mme Victor Lynen, une belle 
toile. Volailles, pour la salle à manger de son château à Baden- 
Baden. De la même époque datent également une série de beaux 
portraits, entre autres ceux de la famille Solni à Hoeylaert, 
Wouters, De Vos, Mlle Auguste Grisar, M. Gérard, ancien préfet 
de l'Athénée de Liège, de même que celui de Mlle V., de la même 
ville, qui fut unanimement admiré. Bientôt encore on remarqua de 
lui au Cercle Artistique d'Anvers, une superbe tête de vieillard, qui 



ANVERSOIS 



I2t 



eut un succès triomphal et devint la propriété de M. Alexis Mois. 
Ce dernier la paya 400 fr. et peu de temps après, on lui en offrit 
1200 francs, qu'il refusa du reste. L'année 1889 vit éclore sa 
triomphante toile Combat de coqs, qui fut acquise par M. Catteaux, 
directeur de notre Banque Nationale. Sur ces entrefaites, Van 
Engelen fit une exposition particulière à Liège, où l'on put constater 
indubitablement que de chemin il avait parcouru en si peu d'années. 
Et cependant, il n'était guère misanthrope, car c'était un des plus 
fervents adeptes des parties de plaisir à l'atelier où, en compagnie 
de son frère, des peintres Chappel, Mertens.Vinck et autres, la plus 
franche gaieté s'alliait au noble jeu du vogelenpik et tutti-quanti. 

Ces amusements ne l'empêchaient pourtant point d'être d'une 
fécondité extraordinaire. Avec son talent de beau coloriste et de 
virtuose du pinceau, il signa L'Intrus, acheté par un collectionneur 
de Rotterdam ; Renard à l'affût ; Le mari doit aide et protection 
à sa femme ; oAIalheur au vaincu ; Qui ne risque rien na rien ; 
Un beau coup de fusil, appartenant à M. Schulte ; Grandeur et 
décadence ; Beaucoup de bruit pour rien, à Mme la Douairière 
Dubois-Cogels ; Modeste et travailleur, à M. le Baron Osy ; Les 
piocheurs endurants, à M. le Baron de Terwagne ; Première 
déception, à M. Van Leckwyck ; A malin malin et demi, à M. 
Havenith ; Nature morte, collection de M. Ed. Huyhrechts ; Les 
frères Jumeaux, a M. Ernest Osterrieth ; Nature morte, au Baron 
de Prêt ; Perdreaux, à Mme la Baronne de Bicberstein ,• Nature 
morte, au Baron Gaston de Vinck ; Bécasses, au chevalier Albert 
van Havre; et d'autres œuvres encore, dont la citation demanderait 
trop d'espace. Dans la plupart de ces peintures, Van Engelen a mis 
son esprit personnel et cette spéciale tendance à faire mouvoir ses 
bêtes dans un cadre d'action, c'est-à-dire à leur faire exprimer tou- 
jours une idée morale ou autre. Plusieurs de ces pages furent repro- 
duites par la gravure, en Belgique, en Allemagne et en Hollande. 
En outre, son pinceau vigoureux créa beaucoup de portraits de 
chiens, notamment pour MM. Wilfrid Castelein, Alfred Osterrieth, 
De Bosschere, Vicomte de Nieulandt, Comte van de Werve. 

Et encore, là ne s'arrête pas son art. A l'exemple des anciens, tels 
que Snyders, Feyt et Hondekoetter, il illustra de peintures, bon 



122 



NOS ARTISTES 



nombre de salles à manger. Pour celle du Baron de Moffart, de 
Liège, il fit L'eau, L'air, La terre; pour celle de M. Herman 
Osterrieth, Les cinq sens. Ajoutons à cette longue nomenclature, 
son superbe travail du Diorama du Congo, à l'Exposition univer- 
selle d'Anvers, en collaboration avec Robert Mois, entreprise artis- 
tique qui rapporta aux deux artistes plus d'honneur que d'argent ; 
ainsi que son exposition particulière à la salle Verlat, en 1896, qui 
lui procura une éclatante victoire. 
Il se maria à Anvers, le 20 mai 1890. 

Des médailles et distinctions lui furent accordées aux Expositions 
de Melbourne, Nancy, Bordeaux, Anvers et autres villes. Il y a 
quelques mois, il fut nommé professeur à l'Académie d'Anvers, oij 
il n'a certes pas encore dit son dernier mot. 

On peut affirmer, sans crainte d'être démenti, que Piet Van 
Engelen est un de nos jeunes les plus en vue, un de ceux qui se sont 
faits eux-mêmes, qui ont marché de l'avant sans préoccupation des 
tendances d'autrui, et auxquels s'applique admirablement la devise : 
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon uerre. 

Avec cette consolante particularité, que le verre de Piet Van 
Engelen occupe une place d'honneur sur notre dressoir artistique 
contemporain. 



ANVERSOIS 



123 




Jules Guiette. 

E taille svelte, marquée au coin d'une élégance native, le 
' ji^J/ regard profond, d'une étrange douceur, le front largement 
découvert, la démarche paisible et mesurée, la parole un peu 
grave, toujours sympathique, Jules Guiette fait penser au philosophe 
qui se renferme dans ses thèses ou ses doctrines, et qui ne cherche 
point son bonheur dans le brouhaha des équipées tumultueuses. 

Tout ce qui est trivial l'éloigné, tout ce qui est raffiné l'attire. 

On voit que c'est un homme bercé dans les mondanités délicates, 
habitué aux conventions précieuses d'une vie de bien-être, qui donne 
aux rares mortels, évoluant sous son soleil, les délices du paradis 
terrestre. 

Il n'en a que plus de mérite d'avoir étayé sur cette existence de 
jouissances matérielles, des aspirations artistiques, des désirs de se 
consacrer à la grande lutte de l'esprit, des preuves d'un travail intel- 
lectuel qui en ont fait un paysagiste de certain renom. 

Jules Guiette naquit à Anvers, le lo août i852. 



124 



NOS ARTISTES 



Son père, qui était ingénieur en chef de la Marine Belge, taqui- 
nait assez savamment le crayon et se payait, pendant ses moments 
de loisirs, le plaisir de dessiner le paysage, non sans succès. 

Cependant, il ne nourissait, à l'endroit de son fils, aucune idée 
d'avenir artistique, et le mit tout simplement au Collège Notre- 
Dame, à l'effet de s'y faire aux études latines complètes. 

Le Jeune Guiette n'avait donc aucune vocation marquée, lorsque, 
vers l'âge de lo ans, il perdit son père, malheur qui fut, quatre 
années plus tard, suivi par le décès de sa mère. 

L'orphelin passa des études du latin à une éducation plus mer- 
cantile, puisqu'il alla compléter ses connaissances à l'Institut de 
Commerce, pour s'engager bientôt, sur les conseils de son tuteur, 
dans un bureau d'agent de change. 

Il avait alors 20 ans, et se sentait médiocrement taillé pour cette 
vie de chiffres et d'opérations de Bourse. Il recherchait, au contraire, 
l'isolement de la méditation et était un des plus fervents adorateurs 
de Lamartine, le poète des sensitives et des choses d'âme. 

Depuis un certain temps déjà il dessinait ou faisait de l'aquarelle, 
et recevait de Claus des leçons de peinture. 

Mais les préoccupations de son comptoir de change l'absorbant 
complètement, malgré lui la question d'art fut abandonnée et le 
professeur de peinture, renvoyé à une date ultérieure. 

Cette date ne tarda pas à naître ; car, après une couple d'années, 
Guiette, se sentant décidément mauvais commerçant, jeta les bor- 
dereaux de change par-dessus bord et se remit, à titre exclusif, aux 
études artistiques, cette fois sous la conduite du paysagiste Van 
Hoorde, qui lui était spécialement recommandé par son ami Karel 
Ooms. 

Après quelques mois de pratique, il s'en fut, avec Emile Claus, 
faire un voyage en Espagne et en Algérie, d'où il rapporta de très 
intéressants croquis et peintures à l'huile. 

Cette étape lui fut profitable à tous égards, même au point 
de vue des errements humains; car en perspective d'événements 
tragiques, les voyageurs avaient emporté un arsenal complet d'armes 
à feu, qui ne leur servirent, en tout et pour tout, qu'à une classique 
partie de chasse dans le désert algérien. 
Revenu dans la patrie, en 1879, Guiette prit le chemin de Bras- 



ANVERSOIS 



125 



schaet, où il avait loué, avec Théodore Verstraete, un petit chalet 
au milieu de cette superbe bruyère. On travaillait ferme, en pleine 
nature, absorbé par ces envahissants paysages campinois, que 
beaucoup ont déjà contemplés et que peu ont encore pu com- 
prendre. Les heures de peinture étaient alternées par des séances de 
lecture dont, naturellement, les poésies de Lamartine faisaient les 
plus grands frais. Là-bas, on vivait très modestement, tout en 
s'attachant un troisième compagnon, artiste également, chargé des 
soins culinaires, avec l'aide de la fermière voisine. 

Ainsi s'écoulèrent deux années, pendant lesquelles, en 1880, 
Guielte fut accepté au Cercle Artistique d'Anvers, par deux tableaux. 
Sous-bois et Soir, qui attirèrent sur lui l'attention. 

Vers la même époque il entra au cercle des Aquafortistes, avec 
la reproduction, en eau forte, du susdit Sous-bois. Il est toujours 
resté un des plus laborieux producteurs de cette artistique phalange. 

Sur ces entrefaites, il se laissa séduire par les splendeurs des sites 
ardennais, et, pendant toute une série d'années, il alla planter son 
chevalet sur les bords de la Semcis. Il y créa entr'autres, une toile 
très intéressante, Les Charbonniers, toute faite d'observation et de 
sincérité. Ce sont, du reste, chez lui, deux qualités primordiales. 

Au surplus, il ne s'en tint pas au seul paysage, car il peignit 
également beaucoup de fleurs, portant le cachet d'une particulière 
distinction. 

En i883 il fut médaillé de 2« classe, à l'Exposition d'Amsterdam, 
par un cadre de 6 eaux fortes, d'un travail robuste et méticuleux. 

En 1884 il se bâtit la propriété qu'il occupe encore, abritant un 
atelier qui atteste hautement de son esprit du beau et de son 
adoration pour l'esthétique pure. 

L'Exposition d'Anvers, en 188.=^, eut de lui deux œuvres de 
marque. Le Marché aux œufs et Neige dans la forêt, ce dernier 
acquis pour la tombola. 

En 1887 il reboucla sa valise et fit un voyage en Italie, d'où il 
rapporta un nombre respectable de tableaux, qu'on a pu admirer à 
son exposition particulière. 

Il brilla, en 1889, à Paris, par une collection d'eaux-fortes, qui 
confirmèrent encore sa réputation si légitimement acquise. 



126 



NOS ARTISTES 



Une aussi artistique nature devait inévitablement se ramifier sur 
une souche artistique. En effet, en 1892, il épousa à Anvers, la 
fille du général Pecquereau, un des plus remarquables membres de 
la société des aquarellistes belges. 

Guiette a continuellement exposé avec succès au Cercle Artistique 
d'Anvers, dans toutes les villes de notre pays, à Cologne, Munich, 
Prague, Pesth et autres lieux encore. 

Parmi ses principales œuvres on peut citer : La Place de la 
Commune, Tamise au crépuscule ; Noyers au bord de l'Escaut ; 
toute une série de Soirs ; un grand tableau de Chrysanthèmes, 
vendu à M F. De Wael ; oMoutons sur la digue, à M. H. Fester ; 
La nuit sur l'Escaut et Paysage de neige, à M. W. Marsily ; Soir 
d'été, à Mlles Stappaerts ; Soir de neige, à Lord HoUey ; Vue de 
Tamise, à M. Aug. Oldenhove, de Florival ; Attelage de bœufs 
dans la forêt, à M. Huger, au château de Grobbendonck ; Chemin 
sous bois ; La Place de Meir ; ensuite quelques pastels, notamment 
Le Village au bord de l'eau, ainsi que des portraits d'excellente 
venue 

Jules Guiette n'a jamais suivi les cours d'aucune Académie, ce qui 
lui a conservé son entière et appréciable personnalité. 



ANVERSOIS 



127 




Constant Cap. 

^^'CEIL le plus sagace ne découvrirait pas, en cet artiste, un 
homme allant sur son cinquante-sixième anniversaire. Ses 
allures sont vives, son regard est constamment en éveil, sa 
démarche est presqu'une course continuellement précipitée, et l'on 
s'étonne que sa langue ne soit pas encore usée jusqu'à la couture, 
tant elle simule le mouvement perpétuel. Barbiche plantureuse et 
moustaches au vent, avec des pointes cosmétiquées rappelant l'apa- 
nage de la flirieuse jeunesse. Son front large est couronné d'une... 
calvitie qui doit faire le désespoir des figaros. Au demeurant, 
mortel des plus sociables, ne sacrifiant point à l'humeur morose, 
toujours bien disposé, ayant le mot pour rire, et d'une alfabililé 
parfaite, qui ne lui crée que des amis. 

Constant Cap vit le jour à Saint-Nicolas, le 2 juin 1842. 

Ses parents, des bourgeois fort aisés, qui se trouvaient à la tête 
d'une fabrique de chocolat et d'une pâtisserie très connue, le mirent, 
dès son jeune âge, à l'externat St. -Joseph. Mais l'enfant s'y appliqua 



128 



NOS ARTISTES 



bien plus à remplir de dessins ses livres de classe, qu'à en étudier le 
contenu. Il s'en suivit que toujours il remportait le premier prix de 
dessin, ce qui eut pour résultat que le professeur, M. Taghon, 
insista auprès du père Cap, pour que celui-ci autorisât son fils à 
suivre les cours de l'Académie. Mais le brave chocolatier n'en voulut 
rien entendre. Il avait lu à satiété la typique élude Hoe men schilder 
xyordt, d'Henri Conscience, et s'en fit une arme pour étayer son 
refus, démontrant à ses interlocuteurs les mésaventures, les désillu- 
sions et les misères du héros que le romancier flamand avait pris 
pour modèle. Néanmoins, au bout d'un certain temps, on parvint à 
vaincre sa répulsion, et en i856, le jeune Cap fit sa joyeuse entrée 
à l'Académie de St. -Nicolas, dont il se mit à suivre les cours du soir, 
tout en continuant son éducation au collège St. -Joseph. Bientôt il 
se distingua, car la première année, il remporta la médaille dans la 
classe des têtes ombrées et des solides, victoire qui se répéta, du 
reste, toutes les années suivantes. 

Entretemps son père lui-même utilisait les aptitudes de l'élève en 
lui confiant le soin de dessiner, vers l'époque des étrennes, des ara- 
besques, des fleurs et autres ornements pour l'étalage paternel. Le 
jeune homme mit tant de saveur à illustrer ces sucreries, que la 
maison Cap en acquit une véritable renommée. 

Pourtant, ses visées étaient plus audacieuses. Lorsque, vers les i8 
ans, il eut terminé ses études au collège, le directeur de l'Académie, 
M. De Wilde, intercéda auprès du pâtissier pour que son fils pût se 
consacrer exclusivement à la carrière picturale, ce qui fut accordé, 
au grand plaisir de l'artiste en herbe. Celui-ci fut placé au cours 
spécial et particulier de De Wilde, où on lui donna un petit atelier. 
Il y copiait des têtes, peignait d'après le plâtre et ensuite d'après 
nature ; mais il nourrissait une prédilection à aller, aux environs de 
St. -Nicolas, reproduire sur le vif, des intérieurs campagnards. Cette 
louable passion l'absorba si bien que fréquemment, au premier 
chant du coq il se trouvait déjà installé devant son travail. 

A mesure qu'il se faisait ainsi la main, le désir impérieux lui 
naquit de poursuivre ses études à Anvers ; mais malgré son insis- 
tance et celle du professeur De Wilde, son père s'y opposa, sous 
prétexte que les grandes villes sont un danger d'émancipation hâtive 
pour les jeunes gens. Constant Cap dut donc forcément restreindre 



ANVERSOIS 



son ardeur, lorsqu'on avril i863 son père mourut. En octobre de la 
même année il partit pour Anvers, oij il entra à l'Académie. 
D'emblée il fut admis en enseignement moyen, avec Beaufaux 
comme professeur de grande antique, Weyser pour la perspective, 
et Van Lerius pour la peinture. La première année il fut lauréat en 
cours de perspective ; et entra, la deuxième, dans l'enseignement 
supérieur. 

Sur ces entrefaites, il fil la connaissance de David Col, à l'atelier 
duquel il se serait engagé si toutes les places n'y avaient pas été 
occupées. Les relations devinrent, cependant, quotidiennes entre le 
spirituel genriste et le jeune peintre, si bien qu'un jour, le second 
ayant montré au premier une esquisse, David Col l'engagea forte- 
ment à en faire un tableau. Cap ne se le fit pas répéter. Il créa l'œuvre 
rêvée, et ce fut en i865 qu'il l'exposa au Cercle Artistique d'Anvers 
(dont il s'était fait membre), sous le titre Veille de la Kermesse en 
Flandre. Ce début fut remarqué. Dès l'ouverture dii salon la toile 
fut acquise par le marchand de tableaux, M. Dhuyvetter, père, qui 
lui en commanda, séance tenante, encore deux autres, sur des 
données similaires. A cette époque les expositions à notre Cercle 
Artistique n'avaient qu'une très vague ressemblance avec celles de 
nos jours. Elles se composaient de 4 ou 5 tableaux posés sur cheva- 
let, ce qui évitait aux visiteurs le déplaisir de devoir contempler la 
foule d'avortons qu'on nous sert trop souvent par les temps qui 
courent... 

Donc Constant Cap entra, d'un coup, en pleine carrière. Son 
succès fut incontestable et incontesté. Il se mit à peindre des scènes 
bourgeoises, avec une recherche prononcée pour les sujets piquants. 
En 1867 il créa Malgré la pluie, qui reçut un retentissant accueil, 
surtout parce qu'il sortait du classique pour entrer dans le réalisme. 
Cette toile, exposée au Salon d'Anvers, fut achetée, le jour de 
l'ouverture, par les frères Van der Donck, marchands de tableaux à 
Bruxelles, au prix de 700 francs. 

Cette vente donna à l'artiste quelque répit, qu'il utilisa pour aller 
pendant deux mois, à Paris, étudier les chefs d'œuvre du Louvre. 

En 1870 il se maria à Anvers, après avoir (détail caractéristique) 
demandé la main de sa fiancée, dans les salles mêmes de l'Exposition 

9 



NOS ARTISTES 



triennale, rue de Vénus. On est ainsi tenté de croire qu'il a voulu 
placer son premier bonheur sous la protection des arts. 

L'année de son mariage vit éclore la première de cette série 
d'œuvres si croustillantes qui ont fixé sa réputation, notamment les 
intérieurs de compartiments de chemin de fer, oij il mit tant de 
verve et d'esprit caustique. Elle s'appela En première classe, fit 
sensation au Salon triennal d'Anvers et fut acquise par M. Nagel- 
makers de Liège, qui la céda plus tard à Mme Gossen d'Anvers, sur 
les instances réitérées de celle-ci. 

Pris d'un zèle ardent. Cap se mit à peindre des intérieurs du 
Musée Plantin, ainsi que du Musée Kums, qu'il anima d'actions 
diverses. 

Depuis quelque temps déjà il s'était lié d'amitié avec Henri De 
Braekeleer, en compagnie duquel il cultivait l'eau forte. Ce fut dans 
sa maison que De Braekeleer venait triturer ses matières ; ce fut là 
également qu'en 1879 on fonda, avec Leemans, Verhaert, Linnig et 
Verhoeven-Bal, la Société des aquafortistes anversois, qui mourut 
plus tard d'inanition. 

En 1873 il fit, en compagnie de Karel Ooms et de Constant Van 
den Wyngaert, un voyage instructif en Allemagne, d'où il rapporta 
spécialement des études d'intérieurs prises à Nuremberg, la ville 
pittoresque par excellence. 

En 1878 il exposa à Paris, En troisième classe, que M. John 
David lui paya 6000 francs. En 1879 un retentissant succès échut à 
son Jan Klaas, exposé au Salon d'Anvers. Il en avait demandé 
4000 francs, et l'œuvre fut proposée pour le Musée de notre ville, 
moyennant 3ooo francs. Seulement Rousseau, envoyé par le Roi 
Léopold II, prévint l'artiste que notre Souverain désirait acquérir 
la toile. Le marché fut conclu au prix demandé et valut, en outre, 
au peintre, la xMédaille d'or. 

Dès lors la voie était brillamment ouverte pour Cap. Les com- 
mandes affluèrent, si bien qu'il vendit entr'autres à M. Bernheim 
aîné, de Bruxelles ; et en Am.érique, par M. "Wilson, consul des 
Etats-Unis. 

Vint l'exposition d'Anvers de 1880. Cap y fut représenté par 
sept tableaux, au nombre desquels se trouvait son 1880, une œuvre 
de notoriété, qui fut achetée pour le Musée d'Anvers. 



ANVERSOIS 



I3i 



La même année il fut appelé au château de Laeken, où il peignit, 
pour compte du Gouvernement Belge, une vue de la résidence 
royale. Plus tard, à l'occasion du mariage de la Princesse Stéphanie 
avec l'Archiduc Rodolphe, il élabora une réduction du susdit 
tableau, que l'auguste épousée emporta au château de Vienne, en 
souvenir des lieux où elle vit le jour. 

Pendant l'intermittence, Cap avait créé le Voyage de noces, une 
scène de chemin de fer, en deux toiles. Le Départ et Le Retour, 
d'une grande finesse d'observation, débordant d'esprit malicieux, et 
dont les cadres mêmes eurent un succès marqué, à cause de leur 
signification emblématique. 

Depuis cette époque, son infatigable pinceau créa œuvre sur 
œuvre, et sa réputation devint de plus en plus stable. Il fit, 
entr'autres, un intérieur pris au Musée-Kums, qui lut vendu à 
Chicago pour la somme de 7000 francs. 

Mais son œuvre, déjà si notable, eut pour superbe couronnement 
la reproduction, en cinquante toiles, du Vieil-Anvers de l'Exposi- 
tion Universelle d'Anvers de 1894, auquel son nom reste désormais 
attaché comme celui d'un innovateur. Celte intéressante collection 
appartient à M. Ed. De Beukelaer, le richissime industriel des 
bords de l'Escaut, grand protecteur des arts, qui emploie dignement 
quelques bribes de sa fortune à soutenir le mouvement pictural en 
Belgique. Ce fut même grâce à ce généreux Mécène, que l'Exposi- 
tion Internationale de Bruxelles, de 1897, eut le privilège de 
posséder un enclos spécial où les susdits tableaux furent exhibés 
au public. Donc, détail piquant : c'est le fils d'un chocolatier qui fui 
chargé de cette œuvre par le grand chocolatier d'Anvers. D'ailleurs, 
M. Ed. De Beukelaer ne se lasse point encore, puisqu'en ce 
moment Gap a sur chevalet, deux intérieurs de la Maison des 
Géants, commandés par le même amateur. Disons, en passant, qu'en 
dehors de quelques portraits bien réussis, l'artiste a fait ceux de 
M. et Mme De Beukelaer, en costume du Vieil-Anvers. 

Cap obtint une médaille d'or au Salon d'Anvers de 1879, et une 
médaille à Londres. 

Il fut décoré chevalier de l'ordre de Léopold en 1881. 

Ses principales œuvres peuvent se classer comme suit : La Fête 



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NOS ARTISTES 



de St. Nicolas dans le Musée Plantin, à M. Fop Smith de Rotter- 
dam ; La Fiancée, à M. René délia Faille ; Les Indiscrets, à M. 
Ed. De Reukelaer ; La Visite à laccouchée, a l'hôtel du Gouver- 
nement à Anvers; En première classe et La chasse privée, à Mme 
Gossen ; Complet, à M. Bource ; Bouderie, à M. Emile Verellen ; 
Che:{ bonne maman, à M. Horn-Feist ; Le Trio, a M. Paul 
De Mey ; Albert DUrer dessinant la Cathédrale d'Anvers en 
construction, à M. Pauwels ; V Escaut pris à Anvers, à M. Notte- 
bohm ; Voyage de noce, à M. Lejeune ; Critiques d'art, à M. 
Barnes de Londres ; Le ramoneur et Le Jour des Innocents, 
à M. Van Hess d'Anvers ; La leçon de danse, à M. De Cleen. 
Puis, des tableaux à MM. Van den Nest, Delahaye père, Evrard 
de Londres et Gamon de la même ville. La Russie possède plusieurs 
de ses toiles. 

Et toujours encore Gap travaille sans cesse et sans relâche ; ce qui 
ne l'empêche pas de trouver le temps pour dénicher, de droite et de 
gauche, des vieilles faïences, vieux bibelots, livres et eaux fortes, 
dont il est un fervent collectionneur. 

Son penchant pour le beau ne se borne donc pas à la seule 
esthétique de la peinture. 



ANVERSOIS 



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Marie-Antoinette Marcotte 



WT^IEN que Marie-Antoinette, Mlle Marcotte n'a rien de commun, 
iTr^ comme caractère, avec la fière et hautaine épouse de Louis 
" XVI. Elle est, au contraire, d'une douceur et d'une affabilité 
qui impriment un charme exquis à sa conversation, toujours faite 
de bon sens. 

Sa parole est vive, intelligente, sans superfétation, rendant 
ses impressions si singulièrement profondes, avec une précieuse 
clarté. 

Dans ses discussions artistiques, jamais elle ne s'avance à la 
légère, et maintes fois on la surprend, entre deux phrases, dans 
un instant de réflexion, un simple éclair, mais qui suffit à 
préciser les idées dans son cerveau fécond, constamment en 
travail. 

L'ensemble de sa physionomie est d'une grande sérénité, sans 
être sévère. Son regard profond, scrutant perpétuellement les 



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NOS ARTISTES 



êtres et les choses, est comme un reflet de son âme pensive, un peu 
inquiète, un peu troublante ; tandis que sa lèvre, presqu'impercep- 
tiblement duvetée, porte l'empreinte d'une sensibilité délicieuse. 
Et, lorsqu'elle s'étend sur son éternel et envahissant sujet, l'ex- 
pression dans la nature quelque en soit la forme, on se sent entraîné 
vers cette artiste convaincue, vers cette femme d'élite, au teint un 
peu hâlé, ce qui semble être comme le signe distinctif d'une 
indéniable fermeté de caractère. 

D'ailleurs, rien chez elle ne révèle la pose ou la mise en 
scène. 

A rencontre de la plupart des Ffemmes-artistes, elle n'a ni la 
chevelure à la diable, ni l'affectation des allures masculines, ni 
la liberté de langage des ateliers, ni même l'excentricité de la 
mise. La simplicité, le naturel paraissent la préoccuper en tout ; 
et à la voir ainsi, modeste, sans emphase, on dirait une bonne et 
brave jeune fille (qu'elle est, du reste) ne pensant qu'aux rêves de 
son âge. 

Marie-Antoinette Marcotte naquit en Champagne, le 3i mai 
i86g, d'un père qui occupait une enviable situation dans la diplo- 
matie. 

Elle eut dans sa famille une couple d'artistes, puisque son 
grand'père maternel, Emile Toudouze, fut un paysagiste de répu- 
tation, et qu'Edouard Toudouze, le peintre actuellement si connu 
à Paris, est son cousin. 

D'autre part, elle compte parmi ses ascendants certains noms 
de valeur historique : son grand'père paternel fut Receveur Général 
à Troyes, et son arrière-grand'père, M. du Clos-Dufresnay, notaire 
de Louis XVI, périt sur la guillotine, sous la Terreur. 

Le père Marcotte, affilié à la famille hautement aristocratique 
des Marcotte de Quivières et des Marcotte d'Argenteuil, fut Vice- 
Consul de France à Ostende, puis à Anvers ; et Mlle Marcotte 
n'avait que trois ans d'âge, lorsqu'elle vint dans cette dernière ville, 
avec ses parents. 

Alors déjà elle avait montré des prédispositions toutes spéciales ; 
car avant même qu'elle ne sut articuler un son, lorsqu'elle 
voyait une couleur un peu vive, elle se démenait sur les 



ANVERSOIS 



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bras de sa mère ou de sa bonne, jusqu'à ce qu'elle eut touché de ses 
doigts mignonnets l'objet qui l'avait frappée. 

Elle avait donc, dès sa naissance, ce qu'on peut appeler la vue de 
la couleur. 

A mesure qu'elle grandissait, son esprit alerte s'ouvrait au contact 
du milieu choisi dans lequel elle vivait, et sa jeune intelligence eut 
bien vite acquis un développement peu ordinaire. 

L'enfant fut envoyée en classe chez les sœurs de la rue St. Joseph, 
où elle se distingua particulièrement par un irrésistible penchant 
pour le dessin. 

Dès l'instant que ses petites mains purent tenir un crayon, elle se 
prit à griffonner des silhouettes sur ses livres et ses albums ; cette 
manie devint une passion, à telles enseignes que, tous les ans, elle 
remportait les premiers prix de dessin. 

Détail caractéristique, à cette époque déjà elle était hantée par 
cette spéciale recherche de l'expression humaine qu'elle possède à si 
forte dose. 

En effet, elle se plaisait à caricaturer tous les gens de son 
entourage, et en particulier les domestiques de la maison, mais 
en donnant à chacun d'eux, tout en sauvegardant la ressem- 
blance, une tête d'animal, suivant les sentiments dont elle croyait 
ses sujets animés. Ainsi, telle personne qui était d'un esprit 
borné, eut les épaules surmontées d'une tête d'âne; telle autre, 
qui était méchante, recevait une tête de buU dogue ; une 
troisième, qui était flatteuse, et sournoise, une tête de chat ; en 
un mot toute la série naturaliste y passait, avec application à 
l'avenant. 



De la sorte l'enfant atteignit sa douzième année, lorsque son père 
mourut. 

C'était un grand malheur pour elle, mais le destin se chargea 
de l'adoucir autant que possible, car bientôt sa mère s'étant 
remariée avec M. Jules Sohr, celui-ci entoura d'emblée la jeune fille 
d'une affection profonde, de soins assidus et d'encouragements 
sincères. 

En 1882, elle entra à l'institution de Madame Weiser, où elle se 
prit à étudier sérieusement, sans un instant délaisser ses aspirations 



i36 



NOS ARTISTES 



artistiques. On lui donna même, sur ce dernier terrain, des profes- 
seurs qui, malheureusement, n'étaient que peu enseignants. Ils lui 
firent dessiner des têtes d'après le plâtre, en la mettant, pendant des 
semaines entières, au seul et même modèle. 

Naturellement, cette marche peu accélérée déplut à sa nature 
fébrile, et, à l'msu de ses maîtres, elle se mit à peindre d'après un 
modèle vivant. Lorsqu'elle exhiba son esquisse, ses précepteurs en 
tombèrent stupéfaits. 

Cette existence se continua jusqu'à l'âge de quinze ans, le 
jour à peindre dans un coquet petit atelier qu'elle s'était arrangé 
dans la maison ; le soir à dessiner des natures mortes, sous l'œil 
de son beau-père, qui ne lui marchandait pas son bienveillant 
appui. 

Un beau matin, avec cette persistance propre aux jeunes filles, 
elle se mit en tête de solliciter comme professeur le peintre 
Claus dont la réputation, à cette époque, s'accentuait ; mais le 
superbe artiste n'acceptant pas d'élèves, le projet resta sans effet. 
Néanmoins, il promit de venir voir et de corriger le travail de la 
jeune fille, ce qu'il fit durant plusieurs années, à simple titre de 
camarade. 



Cependant, comme les plus belles choses ont le pire destin, 
par suite de force majeure, l'assistance de Claus prit fin, ce qui 
suggéra à Mlle Marcotte l'idée d'aller parfaire ses études à 
Paris. 

Donc, à l'âge de 19 ans, et autorisée par ses parents, elle partit 
pour la capitale de la France, où elle entra à l'atelier de Jules 
Lefèvre. Là, elle dessinait le nu pendant toute la journée, sans 
préjudice des études de composition auxquelles elle se livrait le soir, 
jusqu'à onze heures. 

Bientôt elle fit son premier tableau. Le petit campagnard, qui 
fut reçu d'emblée, avec succès, au Salon des Champs-Elysées, 
Rentrée à Anvers, après cinq mois d'absence, elle s'en fut chez 
Pierre Van Havermaet, on elle dessinait spécialement des têtes, 
tout en étudiant, le soir, la perspective avec Farasyn. 

Désirant se perfectionner, elle se rendit à Bruxelles pour y suivre 
les cours de l'Académie. Elle fut acceptée dans l'enseignement 



i37 



supérieur, cù la première année on la classa troisième au grand 
concours de composition d'après nature, et où elle obtint lestement 
le prix. La deuxième année elle remporta, sur 3o concurrents, 
dont 3 demoiselles, le premier prix et la médaille d'or, avec 
subside. 

Entretemps, elle suivit activement, à l'Université, le cours d'ana- 
tomie, dirigé par le docteur Sacré. 

A vrai dire, c'était là, au milieu de cette jeunesse enthousiaste, 
éprise du beau, qu'elle se sentait sur son véritable terrain et elle 
se jeta éperdument, de toute son âme, dans l'étude, oubliant ce qui 
se mouvait autour d'elle. 

Le matin elle suivait la classe des têtes, professeur Portaels ; 
l'après-midi elle dessinait des compositions ; ses soirées commen- 
çaient à la classe de dessin d'après nature, professeur Stallaert, 
pour finir par le cours d'esthétique de Fétis ; et, en dehors de 
tout cela, elle s'initiait encore au cours d'histoire professé par 
'Wauters. 

On voit donc que Mlle Marcotte n'a pas gaspillé sa jeunesse aux 
préoccupations des boudoirs ou des colifichets. 



Entretemps, elle avait fait au Salon des Champs-Elysées, un 
deuxième envoi, La Fillette des champs, qui fut placé à la rampe 
et vivement louangé par la critique. 

A l'âge de 22 ans elle revint à Anvers, où elle se fixa définitive- 
ment et où sa belle réputation a marché promptement. 

Grande adoratrice du pays des Flandres, elle y plante tous 
les ans son chevalet, durant la belle saison, vivant la vie des 
campagnards, les épiant dans leurs mœurs si intéressantes et 
les faisant siennes, au profit de son oeuvre, déjà si considé- 
rable. 

Ses expositions particulières en 1896, à la Salle Verlat à Anvers, 
et en 1897 au Cercle Artistique de Bruxelles, ont mis en évidence 
son talent si personnel, et provoqué un véritable enthousiasme. Il 
en est de même de ses envois réguliers à tous les salons triennaux 
de la Belgique et de l'étranger. Récemment le Gouvernement 
belge lui a acheté son tableau Intérieur pauvre, une page de 
combat. 



i38 



NOS ARTISTES 



Parmi ses productions, on peut relever une série d'études pour son 
œuvre en gestation, La prière, ainsi que d'autres pour le tableau 
psycologique La folie, à l'éclosion duquel elle voue presque son 
entière pensée. 

On peut dire de Mlle Marcotte qu'elle a sacrifié pour son art 
toutes les joies de la jeune fille et de la femme, dont sa grâce 
pouvait pourtant revendiquer une si large part. 



ANVERSOIS 



l39 




Frans Van Leemputten 

f^RESQUE pas plus haut qu'une botte (une botte de sept lieues, 
bien entendu), grassouillet et potelé, avec sa barbe d'un blond 
clair, ses petits yeux scrutateurs pleins de malice et de 
pénétration, ses lèvres constamment souriantes, sa voix aux intona- 
tions souples, ses doucereux balancements de corps, Frans Van 
Leemputten a tout ce qu'il faut pour donner l'image du parfait 
homme sympathique, doublé d'un fin diplomate. 

Il naquit à Werchtcr, près de Louvain, le 29 décembre i85o. 
A cette époque, son père, après avoir été successivement labou- 
reur, porteur de contraintes, et quelque peu braconnier, s'adonnait 
d'instinct à la peinture, brocantant ses œuvres comme il le pouvait 
et selon les circonstances de ses besoins matériels. 

Il n est donc pas étonnant que les premiers essais du jeune Frans 
furent largement encouragés par l'auteur de ses jours, qui rêvait 
d'emblée pour son fils une vje d'artiste. 



140 



NOS ARTISTES 



Une couple d'années après la naissance dé l'enfant, la famille Van 
Leemputten émigra pour Bruxelles, où le père s'étabUt peintre 
restaurateur, branche dans laquelle il acquit plus lard certaine 
notoriété. 

Arrivé à l'âge des études élénnentaires, Frans fut envoyé à l'école, 
oij il se distingua beaucoup plus par son assiduité à crayonner des 
dessins que par celle à parcourir ses livres de classe. 

Le séjour de ses parents à Bruxelles ne se prolongea guère, car 
en i855 ils vinrent à Anvers. 

Ici le jeune Van Leemputten se sentit bientôt complètement 
dominé par ses aspirations artistiques naissantes. 

11 avait, du reste, le champ large à cet effet, et l'on vit ce gar- 
çonnet de six à sept ans, s'accaparer tous les déchets de toile de son 
père, y dessiner de préférence des animaux, et faire commerce de 
ces productions naïves, qu'il vendait jusqu'au prix de deux sous 
pièce. 

A l'heure actuelle, bon nombre de ces spécimens existent encore, 
collectionnés par un amateur de Danzig. 



En somme, Frans Van Leemputten était un détestable écolier, 
mais un artiste en herbe qui ne demandait qu'à se développer. 

En i858, nouveau changement : tout le ménage s'en alla, pour 
la deuxième fois, à Bruxelles, et depuis lors s'y étabht définitive- 
ment. 

On envoya l'enfant à l'école communale, mais il y fut aussi mauvais 
élève qu'à Anvers. 

A l'âge de 14 ans, il quitta pour de bon ses livres classiques, à 
l'effet d'entrer à titre définitif, à l'atelier de son père, où il se 
mit à copier, avec un zèle constant, tout ce qui lui tombait sous 
la main. 

Du même coup il suivit les cours de l'Académie, classe de paysage, 
sous la direction du professeur Paul Lauters. 

La méthode qu'on y enseignait était au moins singulière et 
mérite mention. 

On y travaillait d'après cartons et gravures, visant surtout des 
sites du Rhin et de la Suisse, ce qui eut pour résultat que bientôt 



ANVERSOIS 



141 



Van Leemputten obtint la médaille de composition par une vue de 

la Suisse, pays qu'il n'avait jamais vu qu'en imagination et sur 

le papier. Cependant, malgré la bizarrerie de pareil enseignement, 
les cours de Lauters avaient un côté avantageux, en ce sens qu'on y 
composait continuellement ; mais en réalité ces dessins d'après 
cartons ne donnaient qu'un résultat peu artistique. 

Van Leemputten se rendit parfaitement compte de cette ano- 
malie et, ayant un jour montré un de ses dessins au peintre 
Gabriel, celui-ci lui conseilla de le revoir et de le corriger d'après 
nature. 

Le jeune homme se rendit à ce sage avis et lorsqu'il vint exhiber 
au grand paysagiste son œuvre modifiée, il en reçut des félicitations 
telles que depuis cet instant il ne s'inspira plus que de la seule 
réalité. 



D'ailleurs il marcha bon train à l'Académie. Au bout de quelque 
temps il entra dans la classe de Jef Severdonck (tête et buste d'après 
plâtre), et sortit bientôt premier du concours du torse. 

L'année suivante il entra dans la classe de figure grande antique, 
professeur Alexandre Robert, où il se fit remarquer par des progrès 
sérieux. 

Il arriva même qu'un soir, après une tirade du professeur sur la 
seule possibilité d'être sincère en peignant d'après nature, Van 
Leemputten se sentit soudain envahi complètement par cette unique 
vérité et que, lâchant du coup l'enseignement conventionnel, il s'en 
fut à une académie libre, au local La patte de dindon, et dont 
faisaient partie Constantin Meunier, Van der Stappen, Pantasiz, les 
frères Oyens, Courtens, Staquet, Uytterschout, Verhaeren, un 
noyau d'artistes solides, comme on voit. 

Là, le jeune Van Leemputten se sentait à sa véritable place, 
car il y put donner libre carrière à ses inspirations indépjn- 
dantes. 

Ce fut pour lui une école importante, où l'on professait, au 
surplus, les principes de l'art pratique pur. C'est ainsi que, 
par exemple, on y peignait, durant une semaine, d'après un 
modèle nu, et que la semaine suivants, on travaillait d'après ce 



142 



NOS ARTÎStES 



même modèle, mais habillé. L'utilité de cette méthode est incon- 
testable. 

Elle fut pour Van Leemputten d'un secours efficace, et lorsque 
du groupe susdit se fut formée une corporation d'artistes nommée 
La Chrysalide, il s'y fit si bien valoir, qu'à la première exposition 
il arriva avec une toile, La Poupée, qui attira sur lui l'attention 
générale. 



Entretemps Van Leemputten, qui était un fervent admirateur de 
la grande nature, allait étudier en pleine campagne, principalement 
en Campine, qu'il affectionnait singulièrement. 

Cette prédilection trouvait sa cause dans une circonstance toute 
simple. 

En effet, son père avait l'habitude de faire le soir, en famille, 
une lecture à haute voix, des oeuvres d'Henri Conscience, le 
chantre si ému des mœurs campinoises ; et la description de 
ces scènes champêtres avait profondément impressionné le jeune 
artiste. 

Il en était arrivé ainsi à aimer de toutes ses forces ces contrées 
ravissantes et leurs intéressants campagnards, ce qui le poussait à 
aller y planter son chevalet. 

De là est née cette interminable série de toiles qui ont fait sa 
réputation et dont l'action se place toujours dans cette Campine que 
lui , Van Leemputten, était parvenu à connaître presqu'aussi com- 
plètement que Conscience, son inspirateur. 

Il compléta son savoir par des leçons d'anatomie des bêtes, que 
lui donna, pendant deux années, M. Van Hertsen, directeur de 
l'Abattoir de Bruxelles. 

En même temps il se mit à soigner ses connaissances littéraires, 
qu'il avait si imprudemment négligées pendant son enfance. 

Au lieu de fréquenter le cabaret, comme ses camarades, il 
employait ses économies à l'achat de livres, se formant ainsi insen- 
siblement une bibliothèque où il puisa largement de quoi doter son 
cerveau, de connaissances sur différentes matières. 

La première des œuvres qui le mit réellement en évidence fut 



anVersoîs 



Un verger avec chevaux, qui eut un succès incontesté à l'Ex- 
position de Bruxelles de 1872. 

Puis vint, en 1873, au Salon d'Anvers, Le Verger, une toile de 
grande dimension avec figures. 

Ensuite, en 1874, La 'Barrière, et encore toute une série d'œuvres 
qui le classèrent définitivement. 

Il se maria en 1876 à Bruxelles, et alla s'installer à Jette 
St-Pierre, encore et toujours au milieu des champs, son séjour 
favori. 

En 1892, il fut nommé professeur à l'Institut supérieur des 
Beaux-Arts à Anvers, et vint conséquemment habiter cette dernière 
ville. 

A toutes les Expositions triennales de Gand, Bruxelles et Anvers, 
il s'est fidèlement fait représenter par des toiles généralement d'im- 
portance, sans compter le grand nombre d'autres exhibitions 
auxquelles il a participé, et sans compter encore les nombreux 
tableaux vendus par lui en Amérique, par l'entremise de notre con- 
citoyen M. Albert Dhuyvetter. 

Ses principales œuvres peuvent se résumer comme suit : Les 
Tourbières de Postel (au Musée de Gand) ; Le Dimanche des 
rameaux (Musée de Bruxelles) ; La Distribution de pains (Musée 
d Anvers) ; En passant imusée de Prague); "Paysans allant au 
travail (Musée de Bruxelles) ; Le Bas-Escaut (à Loiivain) ; Le 
BoTi/owr ^Musée de Middelburgi; Le Carrousel; Dans ta bruyère; 
Allant aux Vêpres ; Fenaison ; Les Cigognes ; Un baptême en 
Campine: 

Il est chevalier de l'ordre de Léopold ; officier de l'ordre de St. 
Michel de Bavière ; membre agrégé de l'Académie d'Anvers et 
membre correspondant de la commission royale des monu.Tients. 

Un fait important est que Frans Van Leemputten se juge lui- 
même avec sévérité. 

Plus d'une fois il lui est arrivé d'être mécontent de certaines 
de ses œuvres, au point de les détruire sans pitié, même nprès 
qu'elles eussent été exposées avec succès. 

Tel fut le sort de Marchand de sable {salon de Gand 1874) ; 
Retour de l'école (Anvers 1876; ; 
Por/raz75 (Bruxelles 1878); 



144 



NOS ARTISTES 



Tourbière (Anvers 1882) ; 

Chemin de halage (Gand i883) ; 

Retour du marché (/Envers 1888). 
Ce procédé, dont l'artiste seul est juge, prouve son inaltérable 
sincérité en matière d'art. 

Et ces cas sont rares, par le temps qui court. 



€ tjSi£ 

•« — — • 



ANVERSOlS 




Emile Jespers 

^T^TNE vraie figure d'artiste, avec sa barbe en pointe, couleur 
(î^i) foncée, ses yeux vifs et scrutateurs, ses traits continuellement 
en mouvement, son nez prononcé, sans l'être trop pourtant. 
Nerveux, au point de tenir difficilement en place pendant un temps 
plus ou moins long. Le cerveau toujours en travail, l'esprit en éveil, 
semblant être éternellement à la recherche de sujets et nourrissant 
de gigantesques idées artistiques. 

Gomme ensemble, physionomie avenante, homme d'agréable 
commerce. 

Emile Jespers naquit à Deurne, près d'Anvers, le 3 mai 1862. 

Son père, qui était agent de police à Borgerhout, passa, en 
qualité de commissaire, au Kiel, où l'enfant fut envoyé à l'école 
primaire. Tout jeune encore, et bien que ses parents n'eurent à son 
égard, aucune idée d'avenir artistique, Jespers semblait avoir cer- 

10 



146 



NOS ARTISTES 



taines dispositions pour la statuaire. Quand les vitriers venaient 
placer des carreaux, soit chez ses parents, soit chez les voisins, il 
trouvait toujours moyen de dérober quelques bribes de mastic, dont 
il faisait des figurines rudimentaires, qu'il essayait de faire cuire 
dans le poêle, au grand dam de sa bonne mère, dont il contrecarrait 
ainsi les habitudes de propreté, étant donné tout naturellement que 
la matière huileuse contenue dans le mastic se fondait à vue d'œil. 

Pourtant ce n'étaient là que des dispositions toutes vagues, 
puisqu'à l'âge de 14 ans, Jespers, ne voulant plus continuer ses 
éludes, obtint de ses parents la permission de s'engager à l'Ecole 
militaire. La demande et les documents nécessaires lurent envoyés 
au ministre, mais il fallait attendre trois mois avant d'être enrôlé 
au régiment. Sur ces entrefaites, un sien cousin, qui était élève 
sculpteur, lui suggéra l'idée d'entrer dans ce métier là. Ceci réveilla 
probablement les dispositions de jadis, car le jeune homme, en vue 
de cette carrière nouvelle, s'en fut à l'atelier de Van Genck. Il n'y 
trouva cependant point ses désiderata. On le fit, à son avis, trop 
manipuler et préparer le plâtre pour les ouvriers et, ce qui était 
moins engageant encore, on le préposa trop exclusivement aux soins 
des pigeons du maître, qui était ardent colombophile. Après deux 
années de cette vie latente, il entra à l'atelier de De Boeck et Van 
Wint, où il se mit à apprendre le modelage ainsi que la taille du bois 
et de la pierre. 

Entretemps il fréquentait assidûment les cours de l'Académie 
d'Anvers, classe de dessin, sous Dujardin ; classe de sculpture, sous 
Geefs, père. En 1880 il passa à l'Académie St. Luc,oij l'on enseignait 
surtout le style gothique. Cette promotion s'était opérée sur 
l'instance de son patron Van 'Wint, qui était professeur à la dite 
Académie. Après y avoir remporté un premier prix de dessin (têtes 
ombrées), il s'en retourna à l'Académie Royale, où il continua, 
pendant 2 années, à travailler d'après nature. 

En 1884 son père niourut, et il dut quitter ses études, à l'effet de 
soutenir, par son travail, le ménage maternel. C'est alors qu'il fit 
l'expérience de l'utilité de connaître le côté pratique du métier de 
sculpteur. Il se prodigua comme praticien, dans divers ateliers, 
visant surtout le côté salaire, notamment chez De Vriendt à 



ANVERSOIS 



'47 



Borgerhout. Insensiblement se développèrent de la sorte ses pen- 
chants artistiques, et bientôt il ressentit l'invincible désir de marcher 
de l'avant. Cela devenait comme une obsession, de couronner son 
labeur par un résultat efficace. Continuellement il se livrait au 
modelage d'après nature, faisant des têtes d'enfant, les portraits de 
ses amis, et autres compositions qui, comme par enchantement, 
naissaient sous ses doigts infatigables. 

Il en était arrivé ainsi à acquérir un beau développement artis- 
tique, lorsqu'il se maria à Anvers, en i885. Cette année même il 
fonda à Borgerhout, de concert avec le peintre Jan Van Riet, un 
cercle artistique, Eigenvorming, soutenu par quelques adhérents 
qui, de leurs deniers, pourvoyaient aux frais de modèles, d'après 
lesquels on dessinait le soir, dans un local ad hoc De Vrachtwagen. 

En 1887, un fabricant d'orgues passa avec Emile Jespers, un 
contrat pour la taille de statuettes en bois, et ce à un très bon prix. 
C'était pour le sculpteur une excellente occasion de se lancer dans 
le mouvement artistique, en se procurant par ce travail, une source 
de bénéfices. Aussi s'en empara-t-il avec enthousiasme. Malheureu- 
sement, la chose ne dura guère. Le fabricant, sous un prétexta 
fallacieux, rompit le marché, et laissa l'artiste se morfondre 
dans d'amères réflexions sur la fragilité des engagements humains. 

A cette époque déjà on avait remarqué de Jespers des statuettes 
en terre cuite (têtes et figures d'enfants) aux Expositions de Namur, 
Spa, Malines et à celles du Cercle Eigenvorming. Mais son 
ambition grandissait et il résolut de se distinguer davantage. En 
l'hiver de 1887, il entama un groupe en plâtra, Lastig Broertje, 
dont il dut interrompre la création, jusqu'à trois fois, pour cause 
de grave maladie. Parvenant enfin à terminer l'œuvre, il l'envoya, 
en 1888, à l'Exposition d'Anvers, où elle eut un succès de bon aloi. 
Après avoir fait quelques économies et grâce à un subside de fr. i5o 
lui alloué par la commune de Borgerhout, il se rendit, en 1889, à 
l'Exposition de Paris, en compagnie de Brunin et de Ratinckx. 
C'était la réalisation d'un de ses rêves, car depuis longtemps il 
brûlait du désir de contempler de près les œuvres des maîtres 
statuaires français. La même année, il envoya à l'Exposition de 
Gand, La laitière au repos, plâtre, grandeur naturelle. L'Exposition 



148 



NOS ARTISTES 



de Bruxelles de 1890 eut de lui Pudeur, tête de jeune fille en 
marbre, qui lui valut un subside du gouvernement. Ce fut comme 
un événement de bon augure. Nicolié lui acheta son premier haut 
relief en marbre, L'aurore, et lui en commanda encore un autre, 
avec promesse de l'encourager par des achats ultérieurs. Cette 
parole fut tenue rigoureusement. D'autre part, il obtint de 
M. Edmond Huybrechts, la commande d'un portrait d'enfant, en 
marbre, œuvre qui se trouve dans la riche galerie du dit amateur, 
en même temps qu'un haut relief, Le Soir. En 1891, il exposa au 
Salon d'Anvers, un haut relief en marbre qui, sur la proposition de 
Vincotte, fut gratifié d'un subside gouvernemental. L'artiste en 
reçut les félicitations du Roi. Le ministre de Burlet voulut acheter 
l'œuvre, mais déjà elle était vendue à un particulier. En 1892, grand 
succès à l'Exposition de Gand, pour Bacchante, un buste en 
marbre ; et la même année, à Scheveningue, médaille d'argent, pour 
Pêcheuse de Scheveningue, buste de femme en plâtre. 

Vint, en 1893, l'Exposition des Champs-Elysées, à Paris, oià il 
remporta une mention honorable par son Age d'or. Il fut le seul 
statuaire belge qui obtint, à ce Salon, une récompense, ce qui n'est 
pas peu dire. 

La même année un retentissant succès accueillit son Au point du 
jour, à l'Exposition de Bruxelles, composition qui lui valut un sub- 
side de 5oo francs. Dans cette œuvre se trouve un coq, dont le 
modèle vivant, un brave petit coq campinois,a causé certains soucis 
à l'artiste. En efïet, à force de patience, Jespers était parvenu à 
dresser si bien le volatile qu'il se tenait aisément sur une patte, 
durant des heures entières, permettant ainsi au sculpteur de le 
reproduire, d'après nature, dans la pose voulue. Ce qui tendrait à 
prouver que le bon La Fontaine n'avait pas tout à fait tort lorsqu'il 
prêtait aux animaux une certaine dose d"esprit, à défaut d'in- 
telligence. 

Entretemps Emile Jespers fut présenté à M. le baron Osy, 
Gouverneur de la province d'Anvers. Ce protecteur des arts encou- 
ragea l'artiste non seulement par des achats importants, mais encore 
par son influence si précieuse à ceux qu'il prend sous son égide. 

Dès lors, le statuaire qui nous occupe avait fait un grand pas. 



ANVERSOIS 



'49 



A l'Exposition d'Anvers de 1894, il envoya plusieurs œuvres 
importantes, notamment L'âge d'oi~, le Point du jour, plâtre ; 
Jeunesse, haut relief en marbre, ainsi que Cupidon, le premier de 
ses ivoires. Le résultat de cette exposition fut superbe pour Jespers. 
A part qu'il fut chaleureusement félicité par le Roi, son Toint du 
jour fut commandé en marbre pour le Musée d'Anvers ; son ivoire 
lui valut la médaille d'argent ; et, au Salon même, il reçut du 
ministre de Burlet, la commande d'un portrait en marbre pour 
l'Académie-Royale de Médecine de Bruxelles. 

Beau succès, en 1893, pour son exposition particulière à la Salle 
Verlat, à Anvers, en compagnie du peintre Evert Pieters. On y 
remarqua son buste en marbre. Résistance, vendu à M. Fumière de 
notre ville; Jeune fille à la chèvre, marbre, acquis par M. le baron 
Osy ; Rieuse, buste en ivoire, acheté par M. le comte Adhémar 
d'Oultremont ; Coup de vent, buste en marbre, vendu à M. .Alfred 
Havenith. Il y avait également le portrait, en plâtre, de Mme la 
comtesse d'Oultremont. 

La même année, il exposa aux Champs-Elysées à Paris, son grand 
haut relief L'/lî/rore, en bronze, cire perdue, et fit également un 
superbe groupe allégorique en marbre, offert à M. Snieders, ! 
directeur du journal Het Handelsblad, à l'occasion de son cin- 
quantenaire comme rédacteur à la diie feuille. 

L'année 1896 lui fut très favorable. A l'Exposition de Liège, un 
grand succès échut à La Nuit, plâtre, sujet emblématique traité 
voluptueusement. A Paris (Champs Elysées) le buste de femme en 
marbre. Non, fut accueilli par des éloges unanimes. A Courtrai, il 
vendit un ivoire et un marbre ; de plus, il reçut du Gouvernement 
belge la commande de la statue en bronze, d'une dimension de 
2 mènes, La Glycine, pour le Jardin Botanique de Bruxelles. 
Cette œuvre fut achevée en 1897; elle se trouve actuellement à 
destination. 

Non moins heureuse fut l'année 1897. A Anvers, il eut une 
superbe statuette en marbre, Retour des cliamps, acquise par M. 
van de Werve ; à l'Exposition de Bruxelles on admira de lui un 
grand haut relief en bronze, et à Tervueren trois ivoires {Sortie de 
l'église, statuette ; L'amour désarmé, groupe, et Résistance, buste, 



î5o 



NOS ARTISTES 



vendu à la tombola). A l'Exposition de Munich il envoya son buste 
en marbre, Non, qui fut acquis par M. Hermann Neher, de Lindau- 
Bodensee. 

Nombreuses sont les oeuvres de Jespers, vendues à des parti- 
culiers, surtout des marbres. Comme telles on peut citer : à Mme 
Van Bomberghen, un buste en marbre, Zéphire, et un haut relief 
en marbre, L'Aurore ; à M. Nicolié, plusieurs marbres d'importance; 
à M. le baron Osy, une demi-douzaine de sculptures en marbre ; 
à M. Edmond Huybrechts, un haut relief Le soir, et une statue en 
marbre ; au chevalier van Praet, un haut relief en pierres de taille 
(dans la tourelle du château de Schooten) et une frise de cheminée 
en marbre; à la douairière délia Faille, deux marbres, dont un haut 
relief et un bas relief; à Mme Mayer-Van den Bergh, plusieurs 
sculptures en marbre ; en Hollande, à Utrecht, un important haut 
relief représentant La terre nourricière; à M. F. X. De Beuckelaer, 
à Anvers, 'Bacchante, marbre ; à M. Raymond Cassiers, un haut 
relief en marbre. Le Nid; a M. Krônacker, relief marbre Printemps; 
un médaillon en bronze, portrait sur une pierre tombale au cime- 
tière d'Eeckeren ; et enfin le médaillon-portrait placé au Théâtre 
Néerlandais d'Anvers, et commandé à l'occasion du cinquantenaire 
artistique de Mme Verstraete-Laquet. 

On voit ainsi qu'Emile Jespers n'a pas chômé. On peut même 
prévoir qu'il ne chômera jamais, car dans le bel atelier qu'il s'est 
bâti, on le trouve toujours au labeur, en gestation d'œuvres parmi 
lesquelles L'offrande du pauvre, groupe de grandes dimensions, 
destiné à la future Exposition d'Anvers ; et Prisonnière outragée, 
plâtre, en destination de Paris. 

Ce qui prouve, une fois de plus, que seul le travail mène à la 
renommée. 




ANVERSOIS 



l5i 




Edgar Farasyn 

jT>^'AIR taciturne, il faut un événement bien extraordinaire pour 
qu'il devienne quelque peu loquace. Il semble toujours 
penser, ou, pour mieux dire, rêver ; son regard quiet 
s'allume rarement au feu de la conversation. Sa figure anguleuse 
et pointue est encadrée d'une barbe tirant sur le roux, qui lui donne 
un aspect passablement sévère. Et cependant rien n'est plus doux, 
plus inoffensif que le caractère de ce grand garçon, dont la bonté est 
la qualité prédominante. Son allure calme et rassise sied, du reste, 
admirablement à son esprit peu révolutionnaire, qui paraît appar- 
tenir à un corps ne demandant qu'à vivre de tranquillité, de 
recueillement et d'étude. 

Edgar Farasyn naquit à Anvers, le 14 août i858 d'un père, artiste 
peintre, ce qui explique que dès sa plus tendre jeunesse, l'enfant se 
prélassait aux choses d'art. 

Aussi loin que ses souvenirs se reportent, il se rappelle avoir 



l52 



manié le crayon, et avoir copié, dans ses cahiers classiques, des 
images et des dessins, qu'il distribuait un peu partout. 

Lorsque, vers l'âge de ii ans, il en était à faire ses études à 
l'Athénée d'Anvers, il suivait en même temps, les cours de l'Aca- 
démie, et copiait même déjà les tableaux de son père. 

A i5 ans il renonça aux études de classe, pour se consacrer 
exclusivement aux études académiques. 

Après avoir suivi avantageusement le cours de dessin de Beaufaux, 
il entra dans celui de peinture, professeur Van Leriiis, tout en 
étudiant la composition, enseignée par De Keyser. Il remporta les 
prix d'excellence dans la classe d'antique et dans celle de la peinture 
d'après nature. 

I! avait i8 ans quand il reçut un atelier à l'Académie, où il 
travaillait sous la conduite de De Keyser. Il fit des progrès mar- 
quants, et, malgré des insistances réitérées, il ne consentit jamais à 
participer au concours de Rome. Il justifie son refus par les trois 
raisons suivantes : le sujet qu'on impose au candidat est une atteinte 
à sa liberté de pensée et d'expression ; l'itinéraire de voyage imposé 
qu'on lait subir au vainqueur empêche celui-ci de rechercher les 
impressions qu'il ressent : l'influence étrangère fait généralement au 
lauréat plus de mal que de bien. 

Quoi qu'il en soit, Farasyn fit bientôt son premier tableau, intitulé 
L'Enfant prodigue. L'œuvre eut un franc succès à l'Exposition 
annuelle des concours de l'Académie. Envoyée plus tard à Liver- 
pool, elle y fut vendue avantageusement. 

Ce premier effort accompli, l'artiste resta, pendant toute une 
année, sans produire. On eût dit qu'il examinait ses moyens de 
création et cherchait la voie dans laquelle il allait s'engager. 

Bientôt, pourtant, cette indécision cessa. 

Lorsque, après la démission de De Keyser, Verlat prit la direction 
de l'Académie d'Anvers, Farasyn jugeant ses forces assez stables, 
résolut de marcher seul, et prit un atelier pour son compte personnel. 

Il se mit à s'appliquer spécialement aux scènes enfantiles, et 
donna, coup sur coup, naissance à deux toiles : Méchante Minette 
et Plus heureux quun roi. La première de ces œuvres obtint un 
accueil flatteur au Salon de Bruxelles de 1878. Elle fut acquise pour 
la tombola, et gravée sur acier, par Danse, pour le Art-Journal de 



ANVERSOIS 



i53 



Londres. La seconde des dites toiles devint la propriété d'un 
amateur anversois, après avoir été fort remarqué à l'Exposition 
nationale de Bruxelles, de 1880. 

L'élan semblait être donné, car Farasyn fît dès lors une impor- 
tante série de semblables tableaux, trouvant leur action dans la vie 
enfantine. 

Soudain, en 1882, une transformation s'opéra en lui. Voulant 
avoir des sujets plus larges, et devenu fervent partisan du plem air, 
il fit son Marché au poisson, qui marque comme une étape initiale 
vers son genre actuel. Un grand succès tomba en partage à cette 
œuvre nouvelle, qui fut reproduite, gravée sur bois, dans bon 
nombre de publications illustrées allemandes. 

En 1886 il donna le jour au Départ des émigrants, qui fit le tour 
de maintes expositions et qui fut partout accueilli avec faveur, 
notamment aux Expositions de Paris (Champs Elyséesj, Gand, 
Barcelone, en Allemagne, Londres, Bruxelles, Anvers (Cercle Artis- 
tique et Salle Verlat), ainsi qu'à Chicago. Après avoir été gravée sur 
bois à Paris, en Allemagne et ailleurs, l'œuvre fut vendue à un 
particulier de Chicago. 

Depuis 1887, Farasyn s'est épris des beautés de nos côtes marines, 
et, établissant presque perpétuellement son quartier général à Oost- 
duinkerke, il y suit et reproduit les mœurs de la très intéressante 
population des pécheurs, dont l'existence si pittoresque et si parti- 
culière offre un infini champ d'études à l'artiste qui sait la com- 
prendre. 

Et Farasyn est un de ceux-là. 

Dans cet ordre de créations nous relevons de lui : une infinité de 
Pécheurs de crevettes ; Une idyle (vendu à Gand) ; Dans les dunes 
(à Anvers); Dernières lueurs ; L'Ecole buissonnière ; La Levée des 
filets (vendu à Anvers) ; Le Matin (vendu à Bruxelles); Un accident; 
Sur le quai ; Départ des chaloupes (vendu à Munich) ; Le portail 
(vendu à Liège) ; Veuve (vendu à Berlin). 

Et toujours encore les œuvres de ce genre continuent à naîire 
sous son infatigable pinceau. 

En 1893 Farasyn fut envoyé à l'Exposition de Chicago, en com- 
pagnie du sculpteur Desenfans, à titre de délégué du Gouvernement 
Belge pour le Jury international des récompenses. 



i54 



NOS ARTISTES 



Il a exposé au Cercle des Xlll, aux divers Salons de Belgique, 
ainsi qu"à ceux de Berlin, Munich et Paris, de même qu'aux 
Expositions Universelles des divers pays ; sans compter les exposi- 
tions du Cercle Artistique d'Anvers, dont il fut un des plus assidus 
collaborateurs, jusqu'en 1895. 

Il a fait partie, comme membre du Jury, des Expositions de Gand 
(1889 et 1895), de Liège (1896). 

Ses distinctions s'établissent comme suit : médailles de première 
classe aux Expositions universelles de Sydney (1879), Melbourne 
(1888), Anvers (1894), Bruxelles (1897), Médailles aux Expositions 
universelles d'Adélaïde (1887), Barcelone (1888), Paris (1889). 
Médailles d'or aux Salons de Gand (i883), Amiens (1884), Scheve- 
ningen (1892). 

Il est représenté aux Musées : d'Anvers, par Le Marché au 
poisson ; de Melbourne, par une scène d'enfants ; et à la National 
Galery de Berlin, par Veuve. En outre, le Gouvernement Belge lui 
acheta son tableau Le Labour, qui se trouve à l'Hôtel du Gouver- 
nement Provincial d'Anvers. 

Nommé chevalier de l'Ordre de Léopold en 1896, il est professeur 
à l'Académie d'Anvers, et fait partie du conseil d'administration de 
la Société des Beaux-Arts de la même ville. 

Enfin, en comniunauté avec Boom, De Jans, Verhaert, Houben, 
et sous la direction d'Albrecht De Vriendt, il est un des artistes 
chargés de l'élaboration des toiles historiques qui devront orner 
l'escalier de réception de l'Hôtel de Ville d'Anvers, un travail qui, 
avant même d'être ébauché, a déjà soulevé certaines discussions et 
pas mal de controverses. 

Edgar Farasyn est célibataire. 

Nous ignorons s'il est d'avis de le rester. 



ANVERSOIS 



135 




Eugène Joors 

ASPECT un peu maladif, avec sa figure pâlotte, ses pommettes 
^ -j^ saillantes, son nez fortement pincé, sa barbiche couleur 
poivre et sel et ses cheveux grisonnants. L'œil est resté 
vivace, plein de feu, ardent même ; la parole, quoique lente et 
mesurée, a des convictions communicatives ; et de l'ensemble de 
cette physionomie intéressante, se dégage comme une grande, une 
large expression de bonté, qui la rend sympathique au premier 
chef. 

Eugène Joors naquit à Borgerhout-lez-Anvers, le 20 février i85o. 

Il était l'aîné de 10 enfants. Son père, un brave épicier, qui avait 
la manie, dans ses moments de loisir, de sculpter des cages à 
oiseaux, n'avait aucune intention de lancer son fils dans la carrière 
artistique. 

L'enfant fut mis à l'école primaire de Borgerhout, où il ne fit 
rien de bon, en raison surtout de sa turbulence, car jamais on ne 



i56 



NOS ARTISTES 



vit gamin plus remuant et plus indomptable. Ce fut même à cause 
de cette extraordinaire diablerie, et pour laisser un peu de paix à la 
grand'mére malade (qui habitait chez les parents de Joors) qu'on 
envoya bientôt celui-ci prendre domicile à Anvers, chez son oncle. 

L'enfant s'y développa à plaisir, lorsque tout-à-coup, vers l'âge 
de 10 ans, une transformation stupéfiante s'opéra en lui. Sans 
transition aucune, comme touché par une baguette magique, il 
devint soudainement studieux, calme et raisonné. Sa distraction 
favorite était de crayonner toujours et toujours, spécialement des 
silhouettes de bateaux, qu'il s'assimilait durant de fréquentes pro- 
menades au port, en compagnie de son oncle. Il coloriait ces naïves 
productions et les vendait, de son mieux, à ses camarades de classe. 

A l'âge de 1 1 ans il commença ses études à l'Académie d'Anvers, 
d'où il fut bientôt renvoyé. 

11 y rentra deux années plus tard, en même temps qu'il se mit à 
fréquenter les classes de l'Athénée; mais, arrivé sur ses 14 ans, il se 
montra si rétif à tout enseignement scolaire que, malgré l'opposition 
de ses parents, il fut décidé de l'abandonner exclusivement à ses 
penchants artistiques. 

Il débuta dans l'alelier de gravure de Michiels, où il resta deux 
ans, à dessiner très ardemment. 

Lorsqu'il eut 16 ans, il remporta le prix d'excellence au cours de 
dessin de Beaufaux, et fut admis, à 18 ans, au cours de peinture de 
Van Lerius. Là, ses efforts furent encore couronnés de succès : la 
1* année, en classe de nature, il eut sept premiers prix. La 2« année, 
il fut lauréat sur toute la ligne, avec en plus le premier prix de 
composition, en concurrence avec Van Engelen, par un sujet labo- 
rieux, La mort du fils de Périclès. Celle, victoire fut accompagnée de 
circonstances qui méritent mention : Après un jour et une nuit de 
labeur, il n'était pas parvenu à produire quelque chose de conve- 
nable. Le surveillant l'engagea à s'essayer encore à la hâte Joors 
détruisit son travail et refît, sur un bout de papier, un dessin qui 
obtint tous les suffrages du jury. Cette distinction lui valut un 
atelier spécial à l'Académie, sous la direction de De Keyser. 

Arriva l'époque du tirage au sort, qui lui fut défavorable ; on 
l'incorpora au régiment ; toutefois au bout de trois semaines il fut 
congédié, grâce aux protections de Swerts, pour lequel il avait 



ANVERSOIS 



•57 



peint des fresques à l'église de St. -Nicolas, et qui l'avait pris en 
grande affection. 

Rentré à l'atelier de l'Académie, il y créa, à l'âge de 21 ans, son 
premier tableau, Joueur de guitare napolitain, qui fut envoyé à 
l'Exposition de Londres, et trouva de suite acquéreur. Bientôt il 
exposa à Anvers, Judith, dont M. De Kuijper, un hollandais, 
devint propriétaire. Vint le concours de Rome, où il posa sa can- 
didature. Il fut sixième à l'épreuve préparatoire. Au concours 
définitif il n'y eut pas de lauréat, ce qui fait que l'on distribua entre 
les six concurrents, et pour une période de 4 années, les subsides 
alloués de ce chef. On avait pour sn]Ql St .- Laurent devant ses juges. 

Ce fut pour Joors un superbe encouragement. Il se mit à travailler 
sans relâche, faisant beaucoup de portraits, qui lui donnèrent 
certaine réputation. Sur ces entrefaites Verlat fît le Panorama de la 
bataille de Waterloo. Il engagea Joors comme collaborateur, lui 
réservant surtout la partie de l'œuvre où se trouvaient les soldats 
anglais. Il y eut même, à ce propos, une vive altercation entre le 
maître et l'élève : Verlat ayant réprimandé ce dernier parce qu'il 
dessinait ses figures au lieu de les développer d'emblée dans la pâte, 
Joors ramassa sa boîte et ses pinceaux et s'en alla. Mais, grâce à 
l'intervention d'un ami, le différend fut liquidé et le travail se reprit, 
à la satisfaction commune. Plus tard, l'artiste qui nous occupe prêta 
aussi son concours à l'élaboration des premières toiles faites ici sur 
place, pour le panorama de Moscou. 

Insensiblement Joors se sentit attiré vers la peinture des natures 
mortes et des fleurs, où il a conquis une véritable renommée. 

Au Salon d'Anvers de 1884, il exposa le portrait de Schaefels, une 
Ama:^one, et une nature morte [Gibier d'eau), qui fut achetée par 
le comte de Buisseret, de Bruxelles. Joors eut en outre une mention. 

Bientôt il envoya à l'Exposition de Munich une toile nature 
morte et une Ayna^one. On lui demanda encore deux natures mortes 
et l'une d'elles fut acquise, avant l'ouverture du Salon, par le Pnnce 
Régent, alors que V Ama:{onc fut achetée par un membre de la 
famille du prince. Les œuvres de Joors à cette exposition lui 
valurent une médaille. 



Depuis lors il expose continuellement en Allemagne, avec un 



i58 



NOS ARTISTES 



succès constant. Ce qui plus est, son renom s'y est ancré d'une 
façon telle qu'il s'y est acquis un grand nombre d'élèves, spéciale- 
ment des dames. Celles-ci viennent tous les ans des pays d'outre- 
Rhin, passer quelques mois à Anvers, pour prendre des leçons de 
l'artiste et se former à son école, ce qui prouve que son art et son 
enseignement sont estimés à leur juste valeur. 

Eugène Joors fit également quelques paysages, parmi lesquels 
nous avons remarqué Un coin de ferme, très savoureusement peint, 
qui se trouve dans la collection de M. Edouard Ipers d'Anvers, oià 
elle tient une place honorable. Disons, en passant, que le dit 
amateur, qui occupe la propriété habitée jadis par Verlat, a 
religieusement conservé l'atelier de ce maître, que, par une attention 
toute artistique, il a transformé en une galerie de tableaux. Le 
souvenir de Verlat y est consacré par une inscription commémora tive. 

Mais revenons à Joors. 

Il se maria à Borgerhout en i885. 

A l'Exposition d'Anvers de 1894, il obtint la 2^ médaille. 
Il est professeur à l'Académie de notre ville et Chevalier de l'ordre 
de Léopold. 

Le Musée de Magdebourg possède de lui une Nature morte ; 
celui d'Anvers, le portrait de Jacob Jacobs ainsi qu'une toile, 
Gibier d'eau. 

Pour être un artiste modeste, Eugène Joors n'en est pas moins 
un artiste de très sérieuse valeur. 



ANVERSOIS 




! 



Gérard Portielje 

■^^ILS du peintre Jean Portielje, il ressemble singulièrement à 
^jjTH" celui-ci par le regard. Pour le reste il en diffère essentielle- 
ment. Barbiche pointue, de couleur foncée, front découvert, 
teint passablement bilieux. Parfaites apparences de bon garçon, avec 
un tantinet de goguenardise dans l'allure. Manières affables, bien 
que cavalières parfois, en ce sens qu'il appelle un chat un chat, ce 
qui donne la pleine mesure d'un caractère franc. 

Gérard Portielje naquit à Anvers, le 4 février i856. 

Dès sa plus tendre jeunesse il crayonnait avec rage, remplissant 
de dessins tout ce qui lui tombait sous les doigts, ce qui semblait le 
prédestiner à la carrière artistique. Cependant il n'en était précisé- 
ment pas ainsi, car grâce aux conseils réitérés de son parrain, on le 
destinait à la carrière ecclésiastique. A cet effet il fut envoyé à 
l'Institut St. -Ignace, où on le soumit à tous les exercices de piété 
requis pour la circonstance. Il devint membre de la Congrégation, 



î6o 



NOS ARTISTES 



chantait au jubé, avec son frère aîné et Jan Blockx, devenu le 
grand compositeur flamand, sans préjudice de toutes sortes d'autres 
préparations à la vie religieuse. 

Mais entretemps il suivait à l'Académie, le matin et le soir, les 
cours de Rumfels et de Dujardin, et obtint même, en 1871, le 2<= 
prix de figure au trait. 

Néanmoins, comme tous les diables ne se font pas ermite, il 
advint que le jeune Portielje ne ressentait nullement le feu sacré de 
la vocation du monastère ; car un beau jour qu'il s'était avisé 
d'orner l'image de la Vierge, d'une admirable paire de moustaches, 
on le congédia purement et simplement. 

En 1872 donc il quitta l'Institut St. -Ignace, à l'effet de se consa- 
crer exclusivement aux études de l'Académie. Il y entra dans la 
classe de dessin, professeur Beaufaux, pour, deux ans plus tard, 
passer dans celle de peinture de Van Lerius. Là, il fit son premier 
essai, une nature morte, qu'il vendit à son parrain. Il en demanda 5 
francs ; on lui en donna 10. Comme on le voit, c'était l'âge d'or, 
puisque de nos jours, en fait de prix, on pousse plutôt à la baisse 
qu'à la hausse. 

A l'Académie, tout en étant un des rapins les plus remuants, il 
travaillait avec ardeur ; de plus, à l'époque des vacances il allait en 
Hollande, étudier sur le vif, poussé surtout par cette recherche de 
la note humoristique qui caractérise la généralité de ses œuvres. 

Après avoir quitté l'Académie d'Anvers, il se mit à travailler chez 
son père. Mais au bout d'une couple de mois, il reçut son congé, 
parce qu'il faisait trop de tintamarre. Alors il prit un atelier spécial, 
ou pour mieux dire, une chambre-atelier, à raison de 4 francs de 
loyer mensuel, chambre qui fut bientôt échangée contre un abri 
plus royal, valant 6 francs par mois. Quoi qu'il en soit, Portielje 
se mit à travailler des projets d'œuvres, spécialement avec des 
figures de pêcheurs, mais peu de ces projets reçurent une exécution. 

En réalité, sa première toile fut Les Filets, qui se trouve encore 
en possession de son père. 

Gérard Portielje alternait ses études, d'un insatiable amateurisme 
d'exercices corporels. Il n'y avait pas de plus fervent pratiquant de 
sport nautique, de gymnastique et d'excursions pédestres. 

En 1875 il se présenta et fut accepté au Cercle Artistique d'Anvers 



ANVERSOIS 



i6i 



par Etude à la campagne, un sujet humoristique qui fut comme le 
jalon de son genre actuel. L'œuvre eut du succès et fut acquise par 
M. Persenaire. 

En 1876 il s'installa dans l'atelier de Linnig, oi!i il fit deux petits 
tableaux qui, à peine achevés, devinrent la propriété de M. Grisar. 
A la même époque il entra en relations avec M. Albert Dhuyvelter, 
par l'intermédiaire duquel il n'a cessé, depuis lors, d'envoyer et de 
vendre des tableaux en Amérique. 

La trouée était faite. Portielje avait position acquise. Coup 
sur coup ses productions se succédèrent, avec un égal bon accueil. 
Il suffit, pour le prouver, de suivre fidèlement les étapes qu'il 
parcourut. 

En effet, en 1877 il créa V Autorité compromise, achetée par 
M. Van den Nest ; en 1879, ¥,yLços\l\on à' A.nve'cs, Après la bataille, 
vendu à la tombola et revendu à M. Marins Vlierboom de 
Rotterdam, dont la galerie est très importante ; en 1880, Fâcheux 
présage, à M. Florent Joostens ; en 1881, Salon de Paris, Les 
Dégustateurs vendu à M. Sabinne. L'artiste eut i3 offres pour cette 
œuvre, qui fut reproduite en photogravure par la Maison Goupil. 
La même année il vendit encore, à M. Carlebure, de Dordrecht, 
Les Spirites, et à M. Erard Leroy-d'Etiolles, de Paris, La bonne 
Soupe. 



Depuis un certain temps, d'aucuns voulaient à toute force, faire 
passer Portielje comme élève de Col et travaillant sous l'inspiration 
de celui-ci. Le jeune artiste démontra judicieusement, et avec 
beaucoup d'esprit, qu'il n'en était rien ; il fit une toile intitulée Le 

faux Col et les insinuateurs se turent. Le tableau fut acquis 

par M. Léon Deleval, d'Anvers. L'année 1882 vit éclore Le Récit 
d'un soldat, grande toile commandée par xM. Sabinne, de Paris, et 
Auani l'orage. Exposition d'Anvers, vendue à la tombola et reven- 
due au Comte le Grelle ; en i883, il vendit deux tableaux au 
Salonnet de Namur, ainsi que Le Commencement de la fin, (Salon 
de Paris) dont M. Dautricourt-Woots, bourgmestre de Dixmude, 
devint acquéreur; en 1884, Exposition de Bruxelles, L'Ouverture 
de la chasse, vendu au docteur Griethuysen, de Rotterdam ; en 

1 1 



102 



NOS ARTISTES 



i885, Exposition d'Anvers, Tendant le relai, tableau acquis pour 
la tombola, et acheté en seconde main par M. Albert Dhuyvetter, 
qui le plaça en Amérique ; en 1887, Exposition de Liège, vendu 
deux tableaux ; en 1889, Exposition d'Amsterdam, Welkom hier, 
n^anneer vertrekt gij ! acquis par un amateur parisien ; ainsi qu'à 
Budapesth, Un bon tour, au comte de Lazinski ; en 1891, Expo- 
sition d'Anvers, Le D/55z)?^2/eMr, vendu à M. Eugène Kreglinger, 
le jour de l'ouverture du Salon ; à l'Exposition de Verviers, deux 
tableaux; en 1893, Exposition de Middelbourg, deux tableaux; 
Exposition de Mons, Une bonne bouteille, et, avec Jean et Edward 
Portielje, Exposition à la Salle Verlat, à Anvers, où presque tous 
ses tableaux trouvèrent acquéreur ; en 1894, Exposition d'Anvers, 
Une victime du jeu, acheté pour le Musée de la dite ville ; la même 
année il organisa, avec Jean Portielje, Edward Portielje, Godding 
et Timmermans, une exhibition spéciale au Vieil-Anvers. Il y 
vendit plusieurs toiles, notamment à MM. Pryer, d'Amsterdam, 
Kônig-Scheurer, de Colmar, et Puglisi. Lors de l'incendie dans 
cette partie du Worlds' Pair d'Anvers, tous les tableaux furent 
sauvés et il n'y eut que quelques insignifiants dégâts aux cadres; en 
1895, vendu à Gump de San Francisco et à Prinz Brothers de New 
York, par l'entremise de M. A. Dhuyvetter ; en 1896, Exposition 
de Middelbourg, Le quart d heure de Rabelais ; Exposition de 
Liège, Joyeuse compagnie ; Exposition de Mons, Une bonne 
bouteille, à M. Dorzée ; Exposition de Courtrai, Qui dort dîne, 
et à l'Exposition de la Société des Aveugles, Salie Verlat à Anvers, 
L Autorité villageoise, à M. Ed. De Beukelaer ; en 1897, Joueurs 
d'échecs, à M. Rautentrauch, d'Anvers, un petit tableau à iM. Jos. 
Van Geetruyen, un autre au chevalier van Praet, et un troisième à 
M. Kleinberg ; en 1898, Che\ l'usurier, à M. Charles Van der 
Linden, d'Anvers. 



Tout ceci indépendamment d'autres ventes à MM. Harlog de 
Rotterdam, Van Pappelendam d'Amsterdam, Hollander de Bruxelles, 
Koekoek de Londres, Jammon de Londres, Ebner de Londres, 
Hollander et Cremmeti de la même ville, ainsi que Oldenzeel de 
Rotterdam ; de même qu'une interminable série de tableaux vendus 
aux meilleurs amateurs d'Anvers et d'ailleurs. 



ANVERSOIS 



i63 



Il semble qu'après tant de labeurs, capables de concentrer toute 
l'activité d'un homme, Gérard Portielje devait songer à un repos 
réconfortant. Pas du tout. Depuis de longues années, il s'est 
occupé encore de l'organisation de fêtes, conférences, représen- 
tations, excursions de la société de gymnastique ; avec Van Kuyck, 
son frère et Timmermans, il a élaboré les tableaux vivants aux 
fêtes de la Presse d'Anvers, de même que ceux du Deutscher 
Turnverein, l'apothéose de la fête de Bismarck et celle de l'Em- 
pereur d'Allemagne, le cortège au théâtre Royal d' .Envers lors des 
fêtes de la Presse, la festivité artistique des Scalden, les expositions 
burlesques, la fête de Mi-Carême, les banquets annuels où l'on 
jouait les classiques, au Cercle Artistique d'Anvers. Lors des 
célèbres journées du Landjuweel, en 1893, il prit une large 
part à l'organisation du groupe De Pioen van Meclielen, repré- 
senté par le 7?«^'e/J5/tr/77^ d'Anvers, auquel échut le prix avec 
acclamation. 

Puis, sans parler du nombre considérable de menus et de pro- 
grammes qu'il a dessinés, il fut engagé, au Vieil-Anvers, en 
collaboration avec les artistes susdits, pour la partie des dessins 
concernant les costumes des cortèges et des tournois. 



C'est encore Gérard Portielje qui vit admettre, sur 260 projets, le 
type du timbre de 5 centimes que l'administration des Postes belge 
avait mis au concours, lors de l'Exposition Universelle de 
Bruxelles de 1897, ceci en même temps qu'un autre concurrent, 
M. Van Neste, qui eut également un projet couronné. 

A cette même Exposition ainsi qu'à celle de St. -Gilles (Wavre), 
Portielje eut un succès unique par une collection de vieux cha- 
peaux, qu'il a rassemblés avec une patience digne du plus vaillant 
des chapeliers. 

Et, comme si son goût du pittoresque et du beau ne s'arrêtait 
pas encore là, il a reconstitué, dans son spacieux atelier, une des 
maisonnettes du Vieil-Anvers, avec balustrade, porte, fenêtres et 
tout ce qui en dépend, sauvant ainsi de l'oubli au moins un fragment 
de ces constructions originales. 

Gérard Portielje fut délégué par la Villj, à titre de membre du 
jury, au concours institué par VArt afpii.juJ à la rue, à Bruxelles ; 



164 



NOS ARTISTES 



il fut également délégué par les artistes anversois aux Expositions 
de Mons et de Liège ; il est membre de la commission de Kunst in 
het openbaar leven, de celle d'Anvers en Avant, du jury des 
concours de balcons fleuris et d'étalages et enfin membre corres- 
pondant de la Société des Beaux-Arts, de Prague. 

En présence de ce travail si multiple, on comprend à peine 
comment Gérard Portielje ait trouvé le temps de se marier. Il l'eut 
pourtant le 16 septembre 1882. 

Et, ce qui plus est, c'est un mari modèle. 




ANVERSOIS l65 




Edward Portielje 

RÈRE du précédent artiste, il en est l'antithèse, au physique. 
La lèvre finement souriante sous des moustaches aristocra- 
tiques, l'œil en éveil, le nez au vent, le front haut, la parole 
sentencieuse, je dirais même soyeuse, Edward Portielje est d'un 
accueil ouvert, qui vous porte de suite à lui tendre une affectueuse 
main. 

Il naquit à Anvers, le 8 février 1861. 

De sa première jeunesse il n'y a à retenir que son irrésistible 
penchant au dessin, consistant surtout à crayonner, pour ses 
camarades, des têtes de mort, dont il semblait se faire une spécialité. 

Après avoir passé à l'école primaire, il s'en fut, à l'âge de 12 ans, 
à l'Athénée d'Anvers, tout en suivant déjà, le matin et le soir, 
l'enseignement à l'Académie, où il eut le premier prix des têtes au 
trait, classe de Dujardin. 

A l'Athénée les prix d'écriture et de dessin lui échurent sans 



i66 



NOS ARTISTES 



discontinuer. A l'Académie il travaillait ferme, alternant ses études 
par un fervent amateurisme de canotage et autres sports. 

Après trois années il quitta l'Athénée, et alors se dressa la 
grande, l'inévitable question : quelle carrière embrasser 1 

Le père Portielje l'engagea fortement à entrer dans l'adminis- 
tration, et comme le secrétaire communal, M. De Craen, était un 
ami de la maison, les protections nécessaires semblaient tout 
trouvées. 

Le jeune Edward avait la mort dans l'âme, à cause de cette 
décision, car il caressait le rêve de se faire artiste ; mais il n'osait pas 
se rebiffer contre la volonté paternelle. Un beau matin donc il se 
rendit avec son père à la Maison Communale, à l'effet de se présenter 
à M. De Craen. Ce fonctionnaire étant précisément absent, on 
remit la visite au surlendemain. Ceci laissait un vague espoir au 
jeune homme. 11 lui semblait que c'était de bon augure et qu'un 
événement providentiel viendrait le tirer de ce mauvais pas. Cepen- 
dant une indéfinissable tristesse l'envahit et le lendemain au soir, 
quand la famille était réunie autour du souper, la coupe d'amertune 
déborda, et Edward Portielje éclata en sanglots. Ses parents, 
stupéfaits de cette détente soudaine, l'interrogèrent : il eut le cou- 
rage de leur dire qu'il refusait absolument de s'enrôler dans 
l'administration et qu'il désirait devenir artiste. Son père n'en voulut 
rien entendre. « Dans ce cas, riposta l'enfant, je serai marin. » 
Devant cette résolution si nettement accentuée on convint de 
réfléchir ; mais le futur peintre avait réservé, à part lui, un argument 
qui devait triompher de toutes autres hésitations. En effet, depuis 
quelque temps, il avait dérobé aux provisions de son père, des 
couleurs ; et, marchant sur les brisées du jeune Van Kerckhoven, 
l'enfant prodige qui, à cette époque, faisait tant parler de lui en 
Belgique, il avait fabriqué en secret une série de paysages. Ceux-ci 
furent exhibés et, en présence de ces preuves d'opiniâtreté de travail, 
le père Portielje céda enfin. 



On convint ainsi délaisser Edward à son penchant. En 1877 il se 
mit à suivre définitivement et exclusivement les cours de l'Académie 
d'Anvers. Il entra dans la classe de dessin, professeur Beaufaux, 
pour être admis, deux ans plus tard, dans la classe de peinture, dont 



ANVERSOIS 



,67 



De Keyser faisait rintérim. Après quelques semaines, Verlat étant 
nommé professeur titulaire, le maître remarqua de suite les sérieuses 
dispositions d'Edward Portielje et le prit sous sa tutelle spéciale. 
En 1881, après avoir obtenu le 2^ prix d'excellence, Portielje quitta 
l'Académie, et s'installa dans une mansarde-atelier, en communauté 
avec deux débutants. 

Néanmoins il n'avait pas encore trouvé sa voie. Il se mit à 
tâtonner, et pendant deux ans il végéta dans une indécision 
parfaite. £n 1882, après avoir changé d'atelier, il fit son premier 
tableau, Mercator, qui fut acheté au prix de 35o francs par M. 
Albert Dhuyvetter, lequel n'a pas cessé, depuis, de lui faire des 
acquisitions en destination de l'Amérique. La même année on vit 
de lui, à l'Exposition d'Anvers, Le Stradivarius, qui fut vendu pour 
la tombola. Mais, à vrai dire, il n'avait pas encore découvert son 
genre. Il se rendit en Hollande et soudain, là, en face de la mer, il 
se sentit transformé, parce qu'il y trouva ce qui répondait à ses 
rêves. Sur le champ il se mit à faire un grand nombre d'études et, 
après quelque temps, il revint à Anvers, avec son bagage artistique. 
Installé dans un atelier, rue des Babillardes, il fît une Marine, qui 
fut d'emblée acquise par M. von der Becke. Un amateur américain, 
M. Warden, ayant vu cette toile, en commanda de suite trois de 
même nature. 

En i883 Edward Portielje fut admis à l'unanimité au Cercle 
artistique d'Anvers par deux tableaux. Le Vétéran et une autre 
œuvre. Le premier devint la propriété de M. Pauwels-Gevers ; le 
second fut vendu, au prix de fr. 5oo, à M. Edouard Pécher, pour 
son gendre M. Maurice Anspach, de Bruxelles. Vers la même 
époque il vendit respectivement deux petites toiles au docteur Slaets 
de Bruxelles et à M. Fop Smith de Rotterdam ; de même que Le 
Retour de la pêche, exposé au Cercle artistique, et qui fut acquis 
par Mme Maquinay. 



Dès lors l'artiste fut remarqué sur toute la ligne. Le peintre 
Bource s'intéressait beaucoup à lui et ne lui marchandait pas sa 
sollicitude. Il se lança en plein dans les scènes de pêcheurs, avec 
figures, recherchant toujours dans ses sujets les sentiments 
d'humanité. 



i68 



NOS ARTISTES 



Coup sur coup il créa des œuvres de ce genre : En 1887, à 
l'Exposition des Beaux-Arts d'Anvers, Triste retour, qui alla la 
même année, à l'Exposition de La Haye et y fut vendu. — En 1888, 
à Mme Kreglinger, un tableau avec figures, et à l'Exposition de 
Reims, Les Commères, qui lui valut une médaille et fut vendu 
avantageusement. — En 1889, au Cercle artistique d'Anvers, Le 
Retour imprévu, qui fut acquis par M. Monu; la même année, à 
M. Ratinckx d'Anvers, Dis oui, dont le sujet fut reproduit par ce 
grand imprimeur pour les calendriers artistiques dont il a la spé- 
cialité. Plus tard, M. Ratinckx fils acheta également Un baiser 
seulement, qui fut affecté au même usage. Au Cercle Artistique 
d'Anvers, Portielje exposa Le dernier Coup,<\n\. devint la propriété 
de M. Jules Van Beylen. En 1891, à l'Exposition d'Anvers, 
Taquinerie, d'abord acquis pour la tombola et ensuite pour le 
Musée d'Anvers. — En 1893, à l'Exposition de Namur, Consolation, 
acheté pour le Musée de la dite ville. En 1894, il fit avec De Jans 
et Jacques Dierckx, les grands panneaux décoratifs pour l'Expo- 
sition Universelle d'Anvers, ce qui ne l'empêcha pas de produire 
encore Dernières Nouvelles, vendu à M. Cornelis d'Anvers; ainsi 
que Une Entrevue, acquis par M. le Baron Osy de Zegwaart. — 
En 1896, il envoya à l'Exposition de Mons, deux tableaux, qui 
furent vendus. — Il prit aussi une part active aux travaux de 
décoration du char de la société Verbroedering, lors des fêtes du 
Landjuweel à Anvers. 

Il se maria dans cette ville le 7 avril 1888. 

Continuellement Edward Portielje a envoyé et vendu aux Expo- 
sitions du Cercle artistique d'Anvers, ainsi qu'aux Salons de Liège, 
Namur, Verviers, Spa, Mons et Middelbourg. 

Voilà donc encore un artiste qui n'a pas perdu son temps à bayer 
aux corneilles. 



ANVERSOIS 



169 




Frans Joris 

NE vraie tête d'artiste : barbe flottante, regard perçant, front 
large, chevelure abondamment fournie rejetée sur la nuque, 
nez d'une extraordinaire flexibilité. La parole volubile, disser- 
tant, avec un plaisant accent de terroir, sur les choses d'art. 
Flamand d'allure et de cœur, à l'exaltation facile et semblant se 
confiner en un seul but : le travail. 

Frans Joris naquit à Deurne, près d'Anvers, le 25 mars i85i, de 
parents bourgeois, son père étant entrepreneur de bâtisses et 
menuisier. 

Venu à Anvers avec sa famille, en i858, le jeune Frans fut mis à 
l'école communale. Son enfance se passa sans incidents notables 
jusqu'à l'âge de i3 ans, époque à laquelle, devenu malade, il quitta 
la classe pour se faire aide-maçon et aide-menuisier chez son père, 
dans le but surtout de se développer physiquement. Du même coup 
il se mil à suivre les cours de l'Académie d'Anvers. Insensiblement 




NOS ARTISTES 



se développa en lui le germe de la statuaire et, quand il en trouvait 
l'occasion, il allait glaner dans les fossés des remparts de la ville, 
du limon, qu'il pétrissait, tant bien que mal, en figurines plus ou 
moins convenables. 

Vers l'âge de i3 ans il fit ses premières armes. A l'insu de ses 
parents, ayant reçu quelques notions de sculpture, il se mit à exercer 
son talent d'alors à fabriquer des jambons en bois destinés à servir 
d'enseignes pour échoppes de charcutier. 

A l'Académie les choses marchaient bon train, dans la classe de 
Luc Schaefels d'abord, dans celle de Geefs (sculpture) ensuite. Dans 
cette dernière, le jeune Frans eut, à l'âge de 14 ans, le prix d'ex- 
cellence, ce qui suscita une aventure piquante : le père Joris 
s'imaginait avec entêtement que ce prix d'excellence devait 
indiscutablement comporter les premiers prix de toutes les branches 
dont il se compose. Or, il se trouvait, ce qui est naturel, que parmi 
ses nominations, le lauréat avait également des seconds prix. En 
apprenant ceci, le brave menuisier se mit dans une colère bleue ; et 
lorsque rentré chez lui, il trouva son fils paré encore de sa couronne 
de primus,i\ l'empoigna sans autre forme de procès et l'enferma dans 
la cave, à la grande stupéfaction du jeune vainqueur qui s'était 
attendu à une récompense d'un tout autre genre. Heureusement 
que les grands malheurs ont leurs petites compensations, ce qui 
était encore le cas ici : dans un coin de la cave se trouvait une 
futaille avec des cerises à l'alcool. Pour tuer le temps, le prisonnier 
se mit à en goûter, tant et si bien que, lorsqu'on vint le délivrer, il 
ne se souvenait même plus de son infortune. 

Cependant, en présence de cette belle victoire, on conseilla de 
toutes parts à Frans Joris de se faire définitivement statuaire ; mais 
son père s'y opposa. Il consentit, à titre de concession, à lui laisser 
apprendre la menuiserie décorative, et le jeune homme fut envoyé 
à l'atelier de Jacobs. Il n'y trouva guère son idéal. On l'employait 
presque exclusivement à faire les courses et c'est à peine si, de temps 
en temps, on l'utilisait aux travaux du métier. Un jour qu'il devait 
peinturlurer une statue de saint et qu'il avait laissé la fenêtre ouverte 
pour montrer son travail à quelques uns de ses camarades postés 
dans la rue, ceux-ci se mirent à bombarder de boue la dite statuette 
et, conséquence inévitable, le jeune artisan fut renvoyé. 



ANVERSOIS 



171 



Sans trop s'en effrayer, il passa à l'atelier de Peeters, où sa bonne 
étoile lui fut encore revêche, puisque son unique occupation y 
consistait à tourner la meule. Naturellement, il en eut bien vite son 
compte, et s'en fut à l'atelier de Van Erckel, à Borgerhout. Là les 
choses allèrent mieux, les progrès de l'apprenti furent rapides. On 
lui confia bientôt l'élaboration d'une œuvre relativement impor- 
tante, la statuette d'un Evêque de Cambrai. N'ayant pas de modèle 
sous la main, l'artiste en herbe fit poser le porte-faix qui apportait 
le charbon à l'atelier. Il fautcroire que ce singulier évêque était réussi 
comme ressemblance, car lorsque la femme de charge vit la statuette 
achevée, elle eut ce cri du cœur : « Tiens, c'est Peer le charbonnier ! » 

Pendant que Frans Jorisessayait ainsi ses forces, il ne cessait point 
de fréquenter régulièrement et assidûment les cours de l'Académie 
d'Anvers, où il amassait un sérieux bagage de connaissances. 

En 1867 son père mouruc. Dès lors le jeune homme fut libre de 
toute contrainte. Il s'en alla à l'atelier de Smouts, travailler comme 
praticien marbrier, et bientôt, grâce aux intelligents conseils du 
patron, il marchait à grandes enjambées. 

Entretemps, à l'Académie, il en était arrivé à la sculpture d'après 
nature. De Keyser le recommanda à Jacobs, dans l'atelier duquel il 
rentra à titre de modeleur. Il y faisait, d'après nature, des Chemins 
de la Croix et autres ouvrages religieux, si bien que le concours de 
Rome de 187c étant arrivé, il résolut d'entrer en lice. A l'épreuve 
préparatoire il fut classé huitième. Le sujet était : L'Enfant Jésus 
prêchant au milieu des docteurs. 

Après avoir ensuive travaillé de droite et de gauche, il s'en 
retourna chez 'Van Erckel, sans un instant cesser ses études à 
l'Académie, notamment en dessinant d'après nature, au cours de 
Beaufaux. Environ trois années plus tard et grâce à De Keyser, il 
obtint un atelier à l'Académie. A partir de là sa carrière artistique 
s'accentue. Il fît le portrait du peintre Claus, son ami, et trouva un 
dévoué protecteur en M. Paul Claeys. Vers la même époque il reçut 
quelques leçons de notre grand sculpteur feu Jcf Ducaju qui, de son 
aveu, lui furent plus profitables que toutes celles de l'.Académie. Le 
concouis de Rome, de 1877, vit de nouveau Fians Joris parmi les 
récipiendaires. A l'épreuve préparatoire il fut classé troisième ; au 
concours définitif il obtint la mention honorable. Sujet : Chef 
gaulois prisonnier. 



172 



NOS ARTISTES 



Immédiatement après, il fit La Poupée, statuette en marbre, qu'il 
commença le lendemain même de la proclamation du concours de 
Rome, et qui fut achetée par le peintre Bource. De ce moment les 
créations de Frans Joris se comptent par douzaines. Indépen- 
damment d'un grand nombre de portraits de particuliers, il prodigua 
son talent dans une infinité de concours publics pour groupes, 
statues et autres. Dans la longue nomenclature de ses œuvres on 
peut relever : le monument Allewaert, au Parc d'Anvers ; les bustes 
de Van Keymeulen, Benoit, Van Rijswijck, directeur de l'Orphelinat 
pour garçons ; un groupe d'enfants au Musée d'Anvers ; la statue 
allégorique Le Chardon, au Jardin Botanique de Bruxelles; le buste 
de M. Gustave van Havre, bourgmestre de Wyneghem (à l'Hôtel 
communal de ce village) ; le monument de la famille Van Geert, au 
cimetière du Kiel ; le monument Léopold de Wael, à Anvers ; le 
buste du violoniste Jacobs ; celui de M. Paul Buschman ; deux 
groupes, L'Instruction et V Education, formant fronton au bâti- 
ment du Pensionnat de l'Athénée d'Anvers ; la statue et le monu- 
ment funéraire de Conscience ; la statue de Victor Driessens, au 
Théâtre-Néerlandais d'Anvers ; le monument d'André De Weerdt ; 
au Musée de Bruxelles: les bustes d'Appelmans, Quellin et Gaussard 
de Maubeuge ; au Conservatoire Royal de la même ville, le buste en 
marbre de Charles Berliot ; à l'Académie- Royale de Belgique, le 
buste de Prudens Van Duyse ; au Musée de Gand, un groupe en 
marbre. Mon cavalier ; à la façade du Musée d'Anvers, VArt 
gothique ; pour le Panorama de Verlat. il fit les travaux de sculpture, 
qu'il alla placer lui-même à Barcelone, oià il resta neuf semaines ; le 
buste de notre grand poète Jan Van Beers ; celui de M. Van Rossem, 
président de la Fraternelle Anversoise ; ceux du représentant M. 
Florent Heuvelmans, de l'avocat Rigidiotti, de Frans DeCort, etc., 
etc. Actuellement il travaille au buste en marbre de M.Nicolas 
Cupérus, à offrir par les Gymnastes de la Belgique, ainsi qu'à un 
groupe en bronze, Tony Bergman, de 4.50 mètres de hauteur 
sur 3 mètres de largeur, destiné à être érigé dans la commune 
de Lierre. 

Frans Joris obtint une 2^ médaille à l'Exposition d'Anvers de 
1894, et une médaille à Barcelone. 

Il se maria à Anvers le 4 septembre i883, et ne s'en porte que 
plus gaillardement. 



ANVERSOIS 



173 




Jacques Dierckx 

'air crâne, avec ses cheveux en brosse, son port martial, ses 
' fortes moustaches à la militaire, et plus encore peut-être, 
avec sa figure un peu osseuse, accentuée énergiquement, au 
nez plantureux, au regard perçant et à la bouche dessinée d'un trait, 
hardiment. 

Ce que cet ensemble pourrait avoir de présomptueux n'est 
qu'une apparence : Dierckx est la bonhomie personnifiée, la 
douceur en chair et en os, l'homme affable par excellence, pour 
autant qu'on ne touche pas à son idole, l'art ; car alors, il devient 
sévère et ne mâche pas ses opinions. 

C'est un des rares convaincus qui marchent vers leur idéal, sans 
détourner les yeux. 

P. Jacques Dierckx vit le jour à Anvers, le 27 mai i855. 

A peine était-il dans ses premières culottes, que déjà l'art le tenait 



174 



NOS ARTISTES 



asservi : toujours et toujours il dessinait, un peu à l'insu de son père, 
un ébéniste de certaine réputation, qui subordonnait les travaux 
artistiques à la question du gagne-pain. 

Disons, en passant, que Jacques Dierckx est neveu de Mathieu 
Van Bree, dont le fils Philippe, à son retour de Rome, séjourna 
longtemps chez les parents Dierckx, où il avait un atelier, vers 
l'année 1868, 

C'est en voyant peindre Van Bree que vint au petit Jacques la 
première idée de devenir artiste. 

Passant successivement par l'école primaire, l'école moyenne et 
l'Athénée d'Anvers, sans incidents notables, Jacques Dierckx atteignit 
l'âge de 17 ans, lorsque ses essais artistiques furent remarqués par 
les frères Lamblé, qui sculptaient des meubles pour son père, et 
qui le conseillèrent de se vouer exclusivement à la carrière 
des arts. 

Naturellement ceci sourit beaucoup au jeune homme, qui s'en 
ouvrit à son père ; mais ce dernier riposta par son éternel adage : 
« Gagner de l'argent ». 

On convint qu'il irait à l'Académie, en vue spécialement de se 
faire peintre décorateur. 

Il s'en fut donc dans la classe de Luc Schaefels, peindre des 
fleurs, et y travailla très sérieusement, ce qui ne l'empêcha pas, la 
deuxième année, d'être mis à la porte, pour gaminerie. 

Alors il entra au cours de dessin de Beaufaux; mais cela ne 
suffisait guère à son activité. 

Il avait admiré les français, et voulut marcher sur leurs 
brisées. 



Cette idée fixe le tenaillait, si bien qu'à l'âge de 19 ans, et malgré 
les remontrances de ses parents, il partit pour Paris, la Bohême 
des cerveaux en quête d'avenir. 

Seulement, arrivé dans la grande capitale, sans recomman- 
dations et presque sans argent, il se trouva bien vite pris au 
dépourvu. 

Comme une âme en peine, et durant tout un long mois, il errait 
à la recherche de travail, ce qui épuisa complètement ses moyens 
d'existence. 



ANVERSOIS 



.75 



Mais, il avait confiance en son étoile, et l'idée de retourner 
à Anvers ou de demander des secours à ses parents ne lui vint 
même pas. 

Certain Jour, en flânant, il échoua dans un débit de vin, tenu par 
un brave détaillant qu'on nommait le père Jean Marie. 

Sans l'avoir jamais vu, et probablement frappée de son air piteux, 
la femme du patron se mit à causer avec Dierckx, et parvint à lui 
faire conter ses peines. 

Du coup le jeune homme éveilla la sollicitude du ménage Jean- 
Marie qui lui offrit, jusqu'à des jours meilleurs, le repas quoti- 
dien, quitte bien entendu, à être désintéressé plus tard, quand l'artiste 
aurait du travail. 

Ce fut pour Dierckx comme un rayon de soleil dans la brume, 
mais aussi comme un stimulant. 

Les conventions établies sur cette base, il se reprit à chercher de 
la besogne, et bientôt il entra en relations avec M. Danuel, 
architecte et peintre-décorateur. 

Celui-ci avait à faire un travail pressant, la décoration d'un 
plafond. 

Le jeune Dierckx fut engagé pour cette besogne. Il la termina 
en 1 5 jours, ce qui lui rapporta i5o francs, au moyen desquels 
il désintéressa le père Jean-Marie; puis la chasse au gagne-pain 
recommença. 



Par bonheur, elle ne fut pas de longue durée. 

Le père Jean-Marie indiqua à son pensionnaire, dans le voisinage, 
un atelier où l'on faisait la décoration genre gobelins, sous la 
raison sociale Wauquier et Delfosse. Notre artiste s'y rendit et fut 
admis à faire une épreuve. 

Quinze jours plus tard on l'accepta moyennant un salaire d'un 
franc l'heure. 

Comme on ne travaillait que le matin, il eut tout le temps, 
l'après-midi, de se livrer à ses pensées artistiques ; car il importe 
de dire que dans son for intérieur il s'était juré de devenir plus 
qu'un simple peintre-décorateur. 

Cependant, les choses allaient admirablement : non seulement, 
au bout de quelque temps, il en était arrivé à gagner 3 francs 



.76 



NOS ARTISTES 



l'heure, mais encore il était devenu l'ami de son chef, M . Wauquier, 
qui le traitait en enfant gâté. 

Son existence se partageait ainsi entre son travail, l'affection 
de son patron et le ménage Jean-Marie, auquel il avait voué 
une profonde reconnaissance ; sans compter qu'il fréquentait 
le cours de l'Ecole des Beaux-Arts, où il ne s'appliquait qu'à la 
figure. 

En outre, il se payait périodiquement des vacances pour faire des 
voyages d'étude dans le midi de la France, voire en Italie, où il 
séjourna durant trois mois de l'année 1877. 

Pendant cinq ans il resta ainsi à travailler dans les ateliers de 
Wauquier et Delfosse, où il amassa des connaissances approfondies 
en matière de peinture décorative. 

En 187g il rentra à Anvers, pour s'y marier le 26 avril. 

Alors, pendant un certain temps, il se lança dans l'art 
décoratif. 

Mais un beau jour, cédant à l'instinct qui le poussait irré- 
sistiblement, il rentra à l'Académie, où il devint l'élève spécial de 
Verlat, qui dirigea ses efforts et le seconda dans ses plans nou- 
veaux. 

Les choses allèrent si allègrement qu'au bout de peu de mois, 
les progrès furent marquants. 

Cependant, ce résultat ne le satisfit pas encore complètement. 
Voulant surtout, se rendre maître de la forme, il se mit à faire 
de la sculpture, aux cours de Deckers et De Braekeleer, bien 
entendu tout en continuant à faire de la peinture, pendant le jour, 
avec Verlat. 

Ce double travail lui valut un double succès : il obtint le premier 
prix au concours de sculpture et le prix d'excellence au concours 
de peinture. 

Se jugeant suffisamment armé, il marcha seul, travaillant surtout 
en pleine nature, ne considérant l'atelier que comme une simple 
invention de l'étiquette et du savoir vivre. 



Bientôt, après avoir fait quelques portraits en sculpture, il créa 
son premier tableau Les Maçons, qu'il exposa au Cercle Arte et 
Labore, où il fut très remarqué. 



ANVERSOIS 



•77 



Puis, de salon triennal en' salon triennal, il alla de succès en 
succès. 

A TExpositioii de Bruxelles de iSgB, son œuvre de combat Les 
deux Orphelines, fut saluée avec respect et acquise par un grand 
collectionneur d'Amsterdam. 

La même année il créa Le grand Nettoyage, que lui acheta 
M. Frans Gittens d'Anvers. 

En 1894 il fit Les Peleurs de pommes de terre, qui, exposés au 
Cercle Artistique et au Salon triennal d'Anvers, raffermirent sa 
belle réputation. 

Ce tableau fut envoyé à l'Exposition de Munich et acquis pour 
l'un des Musées de Hambourg. 

Puis, coup sur coup, l'artiste se mit à produire avec une activité 
constante. 

En 1895 il exposa à Paris (Champs Elysées) Le Fumoir à l'hos- 
pice des vieillards, qui fut ensuite envoyé, avec beaucoup de succès, 
à Lisbonne et à Vienne, 

En 1896, à Paris, Coin de salle à l'asile de nuit ; à Munich, Le 
Dîner des enfants à l'asile de nuit, toile acquise par le richissime 
amateur américain M. Sleinvvay. 

En 1897, à Dresde, Le Fumoir, vendu à Budapcsth, Le Réfec- 
toire à l'asile de nuit, acquis pour le Musée National; à Stockholm, 
Une leçon de grand'mère ; à Paris, Les Enfants à l'asile de nuit et 
Les Abandonnés, ce dernier vendu à la Société des Beaux-Arts; à 
Bruxelles, Coin de salle de l'asile de nuit, acheté par M. Koekoek 
de Londres; à Berlin, Le Lavoir au Grand ^Béguinage, vendu. — 
En 1898 il a exposé et exposera à Barcelone, Paris, Brème, Vienne, 
et Dieu sait oiî encore. 

Il collabora également aux importantes peintures murales qui 
furent un des plus beaux ornements de l'Exposition Universelle 
d'Anvers, en 1804. 

Jacques Dierckx est représenté aux Musées de Hambourg et de 
Budapesth, sans compter qu'il est décoré de l'ordre du Christ de 
Portugal. 

Ses distinctions s'établissent en outre comme suit : 
Médailles d'or à Munich, Vienne et Dresde. 
Médailles de 2= classe à Anvers et à Bruxelles. 
Médaille de 3*= classe à Paris. 

12 



178 



NOS ARTISTES 



Il est grand admirateur d'Israëls,dont il a appris à scruter l'œuvre 
de maître, pendant ses pérégrinations en Hollande, pays qu'il a 
visité en détail. 

Jacques Dierckx a donc conquis sa place dans la classe des tra- 
vailleurs infatigables d'où sortent les vrais artistes. 




ANVERSOIS 



'79 




Frans Mortelmans 

voir ce grand garçon, bien découplé, île puissante carrure, 
au cou de taureau, aux moustaches rousses flottant soyeuse- 
ment et fièrement au vent, on évoque malgré soi la pensée 
de nos ancêtres, ces Nerviens au torse de Cyclope, et l'on se prend 
à croire que Mortelmans nous en est resté comme un spécimen 
vivant. Mais, s'il a les apparences de ces gaillards, il n'en a guère le 
tempérament frondeur. Ce qu'il pourrait y avoir de brusque dans 
ses allures, est corrigé par une grande douceur de regard, une affable 
intonation dans la parole et une parfaite urbanité dans les manières. 
Il est donc ce qu'on pourrait appeler un Nervien bon enfant. 
Frans Mortelmans naquit à Anvers le r mai i865. 
11 n'y avait pas de plus fervent amateur de musique et de fleurs 
que son père, un brave imprimeur qui, à chaque heure disponible, 
était en excursion dans la campagne, avec ses enfants, cueillant des 
fleurs et s'extasiant devant leurs beautés. C'est peut-être de là qu'est 




i8o 



NOS ARTISTES 



né chez Frans Mortelmans cette spéciale disposition d'esprit qui en 
fait un artiste si spécial. 

Aussi très jeune déjà, l'enfant fut pris par la vocation. A l'âge de 
8 ans il dessinait avec un courage soutenu, et l'un de ses plaisirs 
favoris était d'aller, avec ses frères et soeurs, sur les talus des forti- 
cations de la ville, tracer dans de grands blocs de terre sèche, des 
compositions d'arabesques, dont les motifs principaux étaient tou- 
jours des fleurs. 

Ainsi s'écoulèrent les années, alternées par de superficielles études 
à l'école primaire d'Evrard et à l'Institut St. -Norbert, lorsque, un 
jour, un camarade du jeune Frans, vint lui demander d'aller 
de compagnie suivre les cours de l'Académie. 

Les parents y consentirent volontiers, bien qu'ils eussent préféré 
faire de leur fils un musicien. Il est vrai qu'ils ne perdirent rien au 
change, puisque leur autre enfant, Louis Mortelmans, a depuis lors 
embrassé la carrière musicale et s'y est fait une incontestable 
réputation. 



Donc, à l'âge de 1 1 ans, le jeune Frans entra à l'Académie, dans 
le cours de Luc Schaefels, classe des fleurs et nature morte, mais 
avec l'idée de se faire peintre-décorateur. De prime-abord il se voua 
exclusivement aux études académiques et quitta définitivement 
l'école. Il étudiait ferme, si bien que le soir, après être rentré de 
l'Académie, il se prenait encore à travailler chez lui, dans un coin 
du grenier. 

A l'Académie il marchait bon train, s'appliquant surtout au 
dessin, cette base de l'art. Ses progrès furent marquants, et bientôt 
il prenait part à toutes les expositions annuelles de l'Académie, par 
des compositions de fruits, fleurs et gibier. 

Cependant il avait, à ses heures, l'esprit à la gaudriole. C'est ainsi 
qu'il réunissait fréquemment ses amis, le samedi après dîner, en des 
agapes fraternelles, où l'on mangeait, copieusement arrosés d'un 
verre de Champagne, les fruits et les gâteaux payés par l'ad- 
ministration de l'Académie, pour servir de modèles aux élèves. 
Il est à remarquer, en tous cas, que ces prélèvements sur le budget 
n'ont jamais ruiné le gouvernement belge. 

Vers l'âge de i6 ans, Frans Mortelmans fit une grande toile avec 



ANVERSOIS 



i8i 



fruits, étoffée de verdure et d'une tête de satire, toile qui fut envoyée 
au Salon triennal de Gand. 

Un second tableau, fruits et fleurs, suivit bientôt. Il fut exposé à 
Londres et vendu au prix de 40 livres sterling. Ce fut, du reste, la 
seule œuvre d'artistes belges, qui trouva acquéreur à cette exhibition. 

Depuis quelque temps déjà, Mortelmans jouissait à l'Académie, 
d'un atelier particulier, oià il étudiait avec ferveur, alternant son 
existence par de fréquentes sorties à la campagne, en vue d'y récolter 
des impressions. 

Il produisait régulièrement et avait réuni toute une collection 
d'études intéressantes, qu'au fur et à mesure, on appendait dans la 
chambre faisant suite au magasin de papeterie du père Mortelmans. 
Un beau matin, un passant qui vint dans la boutique acheter un 
crayon, remarqua la collection de ces études et l'acquit, au grand 
plaisir du jeune artiste, dont l'escarcelle avait, tout naturellement, 
besoin d'aliment. 

Néanmoins, le temps marchait, et lorsque l'âge de 17 ans fut 
arrivé, les parents de Mortelmans soulevèrent la grave question du 
gagne-pain. Sans que le jeune homme le sut, ils allèrent trouver 
son professeur Luc Schaefels, à l'effet de lui demander conseil. Il 
leur fut répondu qu'ils pouvaient hardiment se fier à l'avenir et 
qu'ils n'avaient, pour voir arriver leur fils, qu'à le laisser tout tran- 
quillement à ses études artistiques. 

Il en fut ainsi, et les parents n'eurent guère à se repentir de leur 
décision : Mortelmans se mit à exposer dans tous les salons triennaux 
de la Belgique, où sa réputation naissante s'affirmait coup sur coup. 
Il y vendait couramment, de même qu'au Kunstminnaarsbond, un 
cercle de jeunes, d'où sortit plus tard le Arte et Labore. 

Arrivé à l'âge de 20 ans, il dut subir la loi commune, c'est-à-dire 
le tirage au sort. Un mauvais numéro lui étant échu, il fut incorporé. 
Pourtant, grâce à de hautes protections, il put, tout en étant soldat, 
continuer ses études académiques, et alla même dans la classe de 
Verlat, à l'effet de travailler la figure. 

Rentré dans la vie civile, deux années plus tard, il continua avec 
zèle ses études chez Verlat, jusqu'au moment de la création de l'In- 
stitut Supérieur à l'Académie d'Anvers. Il s'y présenta, passa 
l'examen et fut admis, sous le professorat d'Albrecht De Vriendt. 



l82 



NOS ARTISTES 



Alors, tout en produisant de temps en temps un tableau avec fleurs, 
il se consacra avec ardeur à l'étude perfectionnée de la figure, où il 
amassa de solides connaissances. 

En 1889 il fit les portraits de sa mère et de sa sœur, qu'il envoya, 
avec beaucoup de succès, à l'Exposition de Gand et qui lui valurent 
une prime du Gouvernement. En i8go, l'Exposition de Bruxelles 
eut de lui une grande toile Nos Ancêtres qui, elle aussi, obtint une 
prime gouvernementale. Cependant, au retour de ce tableau à 
Anvers, l'artiste, mécontent de son œuvre, la brûla. En i89i,à 
l'Exposition d'Anvers le succès s'accentua par un intérieur avec 
figures. Les derniers Sacrements, qui fut acquis pour la tombola. 

Soudain Mortelmans nourrissait des rêves d'expatriement. Il 
voulait aller voir des pays lointains. Heureusement une importante 
commande faite par M. Moretus, d'un tableau avec fleurs, le retint 
ici ; puis, immédiatement après, il reçut, du même, ordre de faire le 
portrait de Monseigneur Heylen, abbé du couvent de Tongerloo ; ce 
qui eut pour résultat que les projets de voyage furent abandonnés. 
En 1892, Mortelmans prit un atelier à son compte et se lança 
presque exclusivement dans la peinture des fleurs et natures mortes, 
après avoir fréquenté, pendant quelque temps, la classe des anima- 
liers, professeur Frans Van Leemputten. 

En 1897, il eut, à la Salle Verlat à Anvers, une Exposition 
personnelle, qui le classa brillamment et lui valut du succès sur 
toute la ligne. A part le grand portrait équestre d'une demoiselle 
de notable famille anversoise, il fit une série d'œuvres importantes 
qui furent successivement acquises par Mme Osterrieth, le baron 
Gaston de Vinck, le comte de Bergeyck, le notaire Verbeeck, 
MM. Ferrauge, Govers, Van Coppenol, Falck, Peellaert, Ed. De 
Beukelaer, le consul de Hollande à Liège, et d'autres encore. 

Plusieurs médailles lui sont échuesdansdes concours d'expositions 
de fleurs, notamment une médaille d'honneur, par un tableau 
Roses jaunes, appartenant à M. Vandervoort, d'Anvers. 

Frans Mortelmans se maria à Anvers, le 23 février 1897. 

A côté de son art, il adore le sport et la campagne, et plus d'une 
fois il lui arrive de faire, dans les environs de la ville, en compagnie 
de ses deux chiens, des promenades nocturnes, qui laissent champ 
libre à sa travailleuse imagination. 

La campagne et les fleurs, voilà son horizon. 



ANVERSOIS 



i83 



m '''«^ 






\ J 
f 







Léo Van Aken 

%L n'est pas de ceux que l'art fait maigrir, ou qui ne sauraient 
pjf trouver l'inspiration qu'à condition d'avoir le regard perdu et 
d'être transparents comme Sarah Bernhardt. Van Aken, au 
contraire, a le grassouillet d'un dieu de la bonne chère, avec une 
grande pointe de jovialité dans la conversation. Il anime souventes 
fois, d'un plantureux rire rabelaisien sa figure finement épanouie, 
creusée de deux petits yeux très vifs, ornée de moustaches et barbe 
blond-clair, en éventail, et couronnée d'une chevelure noir de 
corbeau, coupée par une raie classique et qui tombe sur la nuque en 
boucles fort complaisantes, évoquant quelque peu une tête d'ar- 
change. Homme de raisonnement et de bon sens. 

Léo Van Aken naquit à Anvers, le i décembre iSSy, d'un père, 
négociant en cafés qui, dès le berceau de l'enfant, rêvait pour lui la 
carrière artistique. La chose était d'autant moins étonnante que ce 
père s'intéressait à tout ce qui évoluait sur le domaine de l'art, 



NOS ARTISTKS 



contrairement aux autres membres de la lamille.qui s'en détachaient 
avec ce matérialisme et ce mercantilisme si incontestablement 
anversois. 

De bonne heure on mit le jeune Léo à l'école primaire de Maes, 
où il ne fut qu'élève tout ordinaire ; où, à l'âge de 6 ans, il dessinait 
déjà passablement; et qu'il quitta vers ses 12 ans, pour passer à 
l'Institut St. -Ignace. Ici son goût le portait spécialement vers l'étude 
du style et, dans les sujets de narration, on avait difficile à l'égaler. 
Vers la même époque aussi, les projets artistiques du père Van Aken 
à l'égard de son fils s'accentuaient, et nombreuses furent les pro- 
menades qu'ils faisaient ensemble au Musée d'Anvers, en vue du 
mûrissement pour l'avenir. Néanmoins rien ne perçait encore bien 
nettement, lorsqu'à l'âge de 14 ans, le jeune homme fut envoyé en 
pension à Melle, où lui arriva à la jambe droite, à la suite d'une 
chute au jeu, un accident d'abord futile, mais qui s'aggrava par la 
suite si malencontreusement, qu'à un moment donné, l'amputation 
dut être faite. Mais ce malheur terrible n'a pas refroidi un instant 
les visées artistiques de Léo Van Aken. 

Au pensionnat de Melle, il s'appliquait beaucoup au dessin, sans 
en faire pourtant un entraînement, si bien qu'après une année, étant 
rentré à Anvers, il céda à l'influence de'sa famille et devint tout 
prosaïquement commis de bureau, chez un courtier d'assurances, 
M. Vingerhoets. Quelques mois plus tard il entra, en la même 
qualité, dans les bureaux de son père. Il faut à la vérité de dire que 
les cours du marché n'intéressaient que médiocrement l'aspirant- 
négociant. Insensiblement son instinct artistique se réveilla, à telles 
enseignes qu'au lieu de s'occuper de la hausse ou de la baisse des 
cafés, il s'appliquait beaucoup plus à se faire la main, artistiquement 
parlant. De la sorte il avait un jour dessiné sur le mur, au fond du 
jardin, une couple de figures, des têtes. Son père les vit et en fut 
enthousiasmé. Sans plus attendre, les projets primitifs de celui-ci 
prirent définitivement corps, et il fut convenu que le jeune dessina- 
teur quitterait irrévocablement le monde commercial pour se 
consacrer à la carrière artistique. 

Il en résulte qu'en 1876 Léo Van Aken se mit à suivre exclusive- 
ment les cours de l'Académie d'Anvers, classe Beaufaux, le jour ; 
classe Dujardin, le soir. Là, il se trouvait en plem élément rêvé. 



ANVERSOIS 



l85 



Bientôt il ne se contenta plus du seul enseignement classique, mais 
se mit encore à peindre chez lui, au gré de son inspiration, des 
études, et principalement des natures mortes. 

De la sorte quatre années s'écoulèrent, après lesquelles Van Aken 
quitta l'Académie ; puis, après avoir reçu quelques leçons spéciales 
du peintre Louis Hendrickx, il entra dans l'atelier de ce dernier 
comme élève. 

Naturellement, le père Van Aken était heureux de voir ainsi son 
lils marcher dans la voie qu'il lui avait toujours destinée; mais le 
sort, bien souvent injuste, ne lui réserva pas le bonheur d'assister 
longtemps au développement artistique de son enfant. La mort vint 
le terrasser en 1880 (la mère était morte en 1879), en lui donnant, 
néanmoins, la consolation suprême d'avoir pu contempler, avec une 
joie infinie, le premier essai de son fils, une modeste nature morte, 

A l'atelier de Hendrickx, Léo Van Aken marchait bon train, 
s'inspirant à longs traits de l'enseignement du maître, qui nourrissait 
une profonde antipathie pour les études académiques, et qui dirigeait 
surtout ses élèves suivant leur propre tempérament et leur nature 
personnelle. D'ailleurs, Hendrickx était un homme de haut goût 
artistique, archéologue distingué, et dont le désintéressement était 
sans bornes, puisque jamais il n'y eut chez lui, à l'endroit de ses 
élèves, question de rémunération. 

Donc, à l'atelier de Hendrickx, l'artiste qui nous occupe travaillait 
ferme. En 1882, le professeur ayant licencié ses élèves. Van Aken 
prit un atelier personnel et marcha seul. Bientôt il créa sa première 
œuvre réelle. Le Sculpteur. — A cette époque l'engouement était 
aux procédés de Fortuni. Séduit par la richesse des étoffes, de même 
que par l'harmonie des couleurs, Van Aken se mit à entreprendre 
une série de petits tableaux de genre LouisXV, qu'il réussit fort bien. 

Il se hasarda, en 1886, à l'Exposition de Arte et Laborek Anvers, 
par un envoi de 4 ou 5 toiles, parmi lesquelles un portrait de M. 
Edward Ipers et un Joueur de Flûte, qui fui acquis par M. Jules 
Janssens. Cette tentative fut heureuse, car l'artiste ne passa pas 
inaperçu. Encouragé par ce succès de bon aloi, il envoya à l'Expo- 
sition de Bruxelles, de 1887, un petit tableau, L'Etude ; puis, en 
1888, il attaqua résolument son genre actuel, par une toile de plus 



i86 



NOS ARTISTES 



grande importance, Les vieilles femmes à Vhospice, qui, celte 
année-là, fut remarquée au Salon triennal d'Anvers. Ce même 
tableau alla en 1889, au Salon annuel de Paris (Champs Elysées), 
où il fut placé à la cimaise et obtint une mention honorable. La 
même année, à l'Exposition Universelle de la dite ville, il eut 
L'Etude. 

Vint, en 1890, l'Exposition triennale de Bruxelles. Il y brilla par 
Misère humaine, une oeuvre sentimentale, qui fut proposée, sans 
résultat, pour le Musée de là-bas. Au Salon de Munich, il obtint la 
2^ médaille d'or, par Les vieilles femmes à Vhospice. 

Cependant tout ceci ne suffisait pas à l'activité de Van Aken. De 
concert avec Théodore Verstraete, ils groupèrent autour d'eux un 
noyau d'artistes anversois, et fondèrent le Cercle des XIII, qui fit 
sa première exhibition en 1891, où notre peintre envoya Misère 
humaine. Le même tableau eut beaucoup de succès à Paris, en 
1892, année pendant laquelle Van Aken acheva une autre œuvre 
de marque. Douleur. 

Ce travail s'alterna par d'autres productions, dont une série de 
tableautins, des portraits, des études d'animaux et quelques portraits 
de chiens. 

L'élan étant donc entièrement donné, Van Aken exposa en 1893 
au Cercle des XIII, Douleur et Portrait de Mlle N., et à Prague, 
Les vieilles femmes à l'hospice, qui fut acquis pour le Musée 
Moderne de la dite ville. L'Exposition d'Anvers, de 1894, eut de 
lui un grand tableau, Le Malade ; et le Salon triennal de Bruxelles 
de 1897, Le Bénédicité à 1 hospice, qui avait déjà figuré à une 
exposition du Cercle desXllI en 1895, avec Les Arbalétriers, mais 
que l'artiste avait complètement remanié. Cette toile décrocha une 
2« médaille. La même année 1897, il eut au Cercle des XIII, Les 
Archers et Chiens. 

Sans compter ses expositions dans les Galeries Dearken à Londres, 
et Schulte à Berlin et Dusseldorf, Van Aken a eu sa place marquée 
aux Expositions de Paris, Bruxelles, Anvers, Gand, Liège, Munich, 
Berlin, Stutlgard, Cologne, La Haye, Prague, Barcelone, Bordeaux, 
Posen, Cracovie, Copenhague, et peut-.être d'autres encore. 

Il est célibataire convaincu, et s'en console par un fervent amour 
pour les études archéologiques qui, elles aussi, ont leur charme. 



ANVERSOIS 



.87 




Henri Houben 

fAUSEUR jovial et inépuisable, avec une petite pointe d'inoffen- 
sive malice dans l'expression, les lèvres souriantes s'ouvrant 
avec complaisance sur une rangée de dents blanches, de fières 
moustaches, un nez aux cartilages caractéristiques, la chevelure 
semblable à celle du commun des mortels, le regard profond et 
doux, tel est Henri Houben. 

Il vit le jour à Anvers, le i3 avril i858, au sein d'une famille 
essentiellement artiste, puisque son père fut violoniste de certain 
renom et professeur à l'Ecole de musique d'Anvers; que son frère 
Charles devint plus tard professeur de violon au Conservatoire de 
Bruxelles; que ses sœurs étaient musiciennes; et que lui-même 
taquinait et taquine encore l'instrument cher à Paganini. 

Il n'est donc pas étonnant que de cette couvée d'artistes soit sorti 
le peintre qui nous occupe, car il reste éternellement vrai, le dicton: 
« Le fruit ne tombe jamais loin de l'arbre. » 



i88 



NOS ARTISTES 



Pourtant, en fait d'art, de prime-abord il n'y avait pas pour 
Henri Houben, question de peinture, mais bien de musique, comme 
pour ses frère et sœurs ; le désir formel de ses parents, surtout de sa 
mère, était qu'il devint violoniste. 

Il s'appliqua, en conséquence, à cette élude, ce qui ne l'empêchait 
pas de montrer, très jeune encore, des dispositions spéciales au 
dessin. 

Ces dispositions prenaient corps quand il fréquentait l'école 
primaire de M. Kaels et se manifestaient sous une forme singulière: 
il dessinait de préférence le nez de son professeur, un nez extraor- 
dinaire, toujours bourré de tabac à priser ; et ces images grotesques 
faisaient la joie des camarades du jeune écolier. 

Il importe d'ajouter que la mère de Houben lui défendait 
formellement de se livrer au dessin, et c'est peut-être à cause 
de cela qu'il s'entêtait encore plus à suivre son penchant, en 
vertu du principe qui veut que le fruit défendu est plus doux qu'un 
autre. 

Or, Houben avait pour parrain un brave militaire qui, en 1866, 
lors de la guerre entre l'Autriche et la Prusse, était major à 
Courtrai. Celui-ci envoyait régulièrement au ménage Houben les 
journaux relatant les opérations des troupes belligérantes. Ces 
feuilles n'eurent pas de plus assidu lecteur que le petit Henri qui, 
l'imagination aidant, retraçait quotidiennement sur le papier les 
scènes guerrières dont ces journaux faisaient étalage. 

De là, pour lui, à se croire vraiment artiste, il n'y avait qu'un 
pas ; si bien qu'à l'âge de 8 ans il lui prit l'ambition d'avoir un 
atelier. 

D'autre part, son frère, le musicien, eut la même idée, et voilà 
nos deux bambins s'installant gravement au grenier, dans une man- 
sarde, sur laquelle ils inscrivirent, en guise d'enseigne, les mots 
« Ecole de musique et Ecole de peinture. Entrée 5 centimes». 

Le hasard avait mis le jeune Houben en rapport avec Hyacinthe 
Haegelsteen, propriétaire du défunt Théâtre des Variétés d'Anvers. 
A cette époque, Haegelsteen prenait, à titre d'amateur, des leçons 
de peinture chez Frans Vinck, et passait tout le résidu de ses tubes 
à couleurs au petit Henri. De la sorte celui-ci se pensait mer- 
veilleusement outillé, et, à l'âge de 9 ans, il fit ce qu'il appelait sa 
première œuvre, une vache dans une prairie. 



ANVERSOIS 



Fièrement il l'exhiba à son père, qui lui démontra que ce qu'il 
venait de peindre était non pas une vâche, mais une tortue. 



Bien que désillusionné par cette critique, le débutant ne se 
découragea point. Un ami de la maison, qui avait remarqué ses 
aptitudes, conseilla de l'envoyer à l'Académie ; mais le refus de son 
père fut formel. 

Néanmoins, le germe en était jeté et bientôt, n'y tenant 
plus, il se fit inscrire aux cours de l'Académie, à l'insu de ses 
parents. 

Il avait pourtant pris la précaution de mettre sa sœur dans 
le secret, ce qui était indispensable, puisque c'était elle qui devait lui 
fournir de quoi acheter le matériel nécessaire. 

11 s'en fut donc, tout joyeux, à l'ouverture des classes. 

Seulement, par malheur, il eut une algarade avec un de ses com- 
pagnons de banc; on se distribua réciproquement quelques horions, 
et si Houben n'y laissa pas sa peau, il y laissa au moins sa casquette 
ainsi qu'une partie de ses vêtements. Fortement abîmé, il rentra 
chez lui, au grand désespoir de sa bonne sœur, qui dut employer 
une diplomatie extraordinaire pour cacher l'accident et la vérité 
aux parents. 

Heureusement ceux-ci ne s'aperçurent de rien, et le train journalier 
reprit son cours. 

Après avoir passé dans la classe Rumfels, Houben fut admis 
dans celle de Dujardin, où, après un mois, il dessina sa première 
tête. 

Un jour qu'il rentrait plus tard que de coutume, sa mère lui 
demanda d'où il venait. 

Avec l'audace propre à la jeunesse, il répondit carrément : « De 
l'Académie ». 

Ce fut une stupéfaction générale, un coup de foudre. 

Mais, fièrement, l'enfant montra la tête qu'il avait dessinée et l'on 
reconnut enfin qu'on aurait eu tort de le contrarier plus longtemps. 
La paix fut faite, et l'on s'en trouva bien, car la même année, con- 
séquemment à l'âge de lo ans, le premier prix lui échut, avec tout 
le cortège usuel de sérénades, illumination, décoration de la rue et 
autres manifestations publiques. 



igo 



NOS ARTISTES 



Entretemps, le jeune homme faisait ses études classiques à 
l'Ecole-Moyenne, qu'il quitta à l'âge de 17 ans. 

A l'Académie il passa successivement par tous les degrés de 
l'instruction, y compris la classe de peinture d'après nature (enseigne- 
ment supérieur), oiî il eut le prix en 1877. 



Alors il prit un atelier, rue des Porcs, et marcha résolument 
seul. 

Presque immédiatement il reçut la commande d'un portrait, puis 
d'autres portraits encore ; el en 1878, il fit son premier tableau à 
sujet, La Laitière, que lui acheta M. Louis Verryken. 

La même année il exposa à Gand, avec succès, le portrait de M. 
Verheugen. L'élan était donné. 

En 1879, il envoya à l'Exposition de Bruxelles un nu, Les deux 
baigneurs, qui eut un beau succès et fut gratifié d'un subside 
gouvernemental. 

Il prit part au concours de Rome de 1881, et fut classé troisième 
à l'épreuve préparatoire sujet : Les Romains vendant les Gaulois 
comme esclaves. 

Dès lors il eut un atelier à l'Académie, où il étudia pendant 3 ans, 
sous la solide et robuste tutelle de Verlat, ce maître inoubliable. 

Pendant tout ce temps il fit principalement des portraits, mais il 
eut aussi, à l'Exposition d'Anvers, un tableau réaliste, Marchandes 
de sable. 

Vint le Panorama de la Bataille de Waterloo à Anvers, où, 
engagé par Verlat, il peignit spécialement les cuirassiers faisant 
la charge. 

A peine ce travail terminé, il fit un voyage en Italie en compagnie 
de son ami M. Callaerts. 

Après deux mois de pérégrinations là-bas, il rentra à Anvers, 
pour aller presque immédiatement, avec Louis Van Engelen, à 
Lille, à l'effet de collaborer au panorama Dumaresq. 

Ce labeur fini, il partit avec Verlat, Boom, Louis Van Engelen et 
Vinck, pour Moscou, où ils eurent à peindre le célèbre panorama 
entrepris par Verlat. 

Après l'achèvement de ces travaux, vint pour Henri Houben une 
période qui ressemblait un peu à du découragement. 



ANVERSOIS 



191 



Son médecin lui conseilla de changer d'air, et en 1884 il s'en 
alla, pendant six mois, accomplir une tournée en Hollande. 

Il en profita, naturellement, pour faire des études dans 
les Musées et, au cours de celles-ci il élabora entre autres, sur 
la même grandeur que l'original, une copie de l'important tableau 
de Frans Hais, qui se trouve au Musée de Harlem. 

Cette copie existe encore dans l'atelier de Houben. 

A l'île de Marcken il créa, à part bon nombre d'intérieurs, son 
grand tableau Le premier Bébé, exposé à Anvers en i885 et acheté 
par M. Félix Grisar. 

La même année il fut nommé professeur à l'Académie 
d'Anvers. 

En 1886, il se construisit son actuelle demeure avec atelier, et se 
maria à Anvers en 1887. 



Les œuvres principales de Henri Houben peuvent se résumer 
comme suit : 

V Angélus, vendu à M. Elsen-Dhanis. 

Les portraits de la famille Leclef, d'Anvers. 

L'Automne, vendu à M. De Vries-Joostens. 

Beaucoup d'intérieurs, vendus à la famille Synoth, de Dublin. 

Le portrait de la fille du baron Osy, Gouverneur de la Province 
d'Anvers. 

La Bruyère, à M. Engels-David. 

Le Jardin potager et La Charrue, vendus en Amérique par 
l'intermédiaire de M. Albert Dhuyvetter. 
Le Pélérinage, à M. IngenohI. 

Toute une série de portraits dans les notables familles anver- 
soises. 

En 1896 il eut avec De Jans, à la Salle Verlat à Anvers, une 
exposition particulière, qui a eu sa deuxième édition en l'année 
actuelle de 1898. 

Enfin, il fait partie des cinq artistes chargés des œuvres 
murales qui devront orner l'escalier de réception de l'Hôtel de 
ville d'Anvers. 

Depuis une demi-douzaine d'années il séjourne tous les étés à 



192 



NOS ARTISTES 



Westmalle, où il est un des plus zélés organisateurs d'œuvres 
philanthropiques. 

Et, malgré son application à l'art pictural, il n'a pas renié 
l'art musical, car il le cultive, en famille, avec un véritable 
amour. 

Henri Houben est donc doublement artiste. 



ANVERSOIS 



.93 




Edouard De Jans 

AUSEUR affable, il a une de ces grandes et bonnes têtes où les 
pensées se rangent avec méthode et précision. Le front large 
est sans solution de continuité avec le crâne fièrement 
chauve, dont la masse imposante semble un couronnement carac- 
téristique à la figure ornée de deux yeux vifs, d'un petit nez plein 
d'impertinence et d'une barbe bien fournie. Ensemble fort attrayant 
dans sa simplicité. 

C'est au village de St-André-lez-Bruges que, !e 16 avril i855, 
Edouard De Jans vit le jour. 

Ses parents, humbles cultivateurs, ne rêvèrent pour lui aucun 
sort illustre, puisqu'ils le destinaient aux travaux des champs. 
Comme tous les enfants de sa catégorie, il fréquentait l'école du 
village, où, vers l'âge de 7 ans, il alternait ses études rudimentaires, 
avec une vraie passion pour le dessin. Il croquait avec acharnement 
tout ce qui s'offrait sous son crayon, des arbres, des vaches, des 



194 



NOS ARTISTES 



paysans, voire des figures fantaisistes, et fut remarqué, de ce chef, 
par le maître d'école, qui lui enleva même, pour le garder, un des 
nombreux cahiers dans lesquels il s'essayait. 

A 12 ans il fut placé chez un gros cultivateur de l'endroit, où ses 
fonctions consistaient à porter à Bruges, deux fois par jour, le lait, 
au moyen d'une charrette attelée d'un âne. Cette charge rustique 
n'empêcha nullement De Jans de continuer, dans les heures de 
loisir, à professer son amour pour le dessin ; si bien que son maître 
prenait même plaisir à l'y encourager. Or, au village existait le 
château d'un riche propriétaire, M. de Laâge de Bellefay, où, à un 
moment donné, vint un tailleur de pierres quelque peu architecte, 
M. Lefebure de Bruges, pour ajouter une tourelle aux bâtiments. Il 
arriva que le fils du cultivateur où travaillait De Jans se trouva 
justement sur les lieux, lorsque l'architecte dessinait sur un mur, le 
projet de son travail. Le jeune campagnard vit cette ébauche et, 
abordant M. Lefebure, il lui dit que chez eux aussi, à la ferme, il 
y avait un dessinateur, un artiste, qui savait bien des choses sur la 
matière. Quand il eut renseigné l'âge et la qualité de son phéno- 
mène, l'architecte eut, naturellement, un sourire de complaisante 
incrédulité ; mais le campagnard, tout à son idée fixe, proposa de 
mettre sous les yeux de M. Lefebure, un des cahiers de dessins de 
De Jans. Il en fut ainsi fait. Immédiatement l'architecte brugeois, 
prévoyant l'avenir, s'en ouvrit au châtelain ainsi qu'à un autre pro- 
priétaire de l'endroit, M. Joos, et à l'insu de De Jans, l'on résolut 
de faire, des démarches à l'effet de l'envoyer à KAcadémie de 
Bruges. 

Ce fut surtout M. Joos, qui lui aussi taquinait un peu la brosse, 
qui encouragea l'enfant, en lui donnant des conseils et, un beau 
matin, d'accord avec les parents de De Jans, on décida d'exécuter 
le projet conçu, à la condition pourtant que le futur artiste rentre- 
rait tous les soirs sous le toit paternel. 



Le jeune Edouard avait alors i3 ans. 

Ses débuts à l'Académie furent remarquables. En effet, il y avait 
concours tous les deux ans, et lorsque De Jans entra dans la classe 
de dessin petite tête, professeur Dennewet, il n'y avait plus qu'une 



ANVERSOIS 



195 



seule année à courir pour la dite période de deux ans. Le Jeune élève 
était donc bien en retard sur ses condisciples ; ce qui ne l'empêcha 
pas de remporter aisément le premier prix. 

Ce résultat superbe fit sensation et créa autour de De Jans un 
groupe de protecteurs composé de Mrs. Lefebure, Joos, de Laiigede 
Bellefay, Muscar, Van der Planken, président de la commission 
de l'Académie et Echevin de la ville de Bruges, ainsi que M Otto 
de Mentock, Bourgmestre de St. -André-lez-Bruges, et d'autres. 
Ces messieurs formèrent le plan de se cotiser aux fins de réunir 
les subsides nécessaires pour permettre à De Jans de se fixer défi- 
nitivement à Bruges. On alla trouver les parents du futur artiste ; 
et, après bien des tergiversations et hésitations, le plan conçu reçut 
une exécution. Le novembre 1869 donc, Edouard De Jans fut 
placé au Bogaarde School à Bruges, moyennant paiement d'une 
rétribution raisonnable. A l'Académie il fut admis d'emblée dans 
le cours de dessin d'après le buste plâtre (professeur Wallays, 
directeur), et y remporta le prix. Ensuite il passa dans la classe 
des figures d'après l'antique, oi!i, deux ans plus tard, il eut égale- 
ment le ir prix. De là, naturellement, il entra dans la classe 
de dessin d'après modèle vivant, où il fut aussi lauréat au con- 
cours. Mais encore, entretemps, il fréquentait le cours de peinture, 
pendant l'été, de 6 à 9 heures du matin, ce qui eut pour résultat 
que là également lui échut le i"" prix, en 1875. 

En peu de temps donc, Edouard De Jans avait fait énormément 
de chemin, quand arriva l'époque du tirage au sort. Le jeune 
homme eut un mauvais numéro. Ses protecteurs arrangèrent les 
choses de telle façon qu'il fut incorporé au 5= régiment de ligne, 
en garnison à Anvers. Grâce à la bienveillance du général Viette 
et du colonel Bouha, il put, tout en étant soldat, suivre les classes 
de l'Académie de la dite ville. Ici, après avoir fait une épreuve, il fut 
admis de suite dans le cours supérieur de peinture (professeurs De 
Keyser et Beaufaux). Ses progrès furent tels qu'au concours du 
mois d'octobre de la même année 1875, il remporta le i"" prix de 
dessin d'après nature, le i"" prix de peinture, plusieurs autres prix 
encore ; ce qui lui faisait, en somme, le 2^ prix d'excellence. Cette 
rapide victoire fit sensation au régiment. De Jans fut mis à l'ordre 
du jour et félicité publiquement, devant ses camarades de caserne, 
par le colonel Bouha, qui, à cette occasion, le nomma caporal. 



ig6 



NOS ARTISTES 



Et ce fut pour le jeune soldat une joie compréhensible que de voir 
ainsi ses efforts appréciés par ses supérieurs. 



Le concours de Rome de 1876 arrivé, De Jans se fit inscrire. A 
l'épreuve préparatoire il fut classé premier. Il maintint cette 
place au concours définitif, en partage avec M. Schakewitch, un 
bruxellois ; mais le jury ne vota qu'une mention honorable, avec 
subside pendant deux ans. On avait pour sujet : Noé maudissant 
son ûls Cham. 

A cette époque déjà De Jans avait un atelier à l'Académie où, 
sous la direction de De Keyser, il fit son premier tableau : La Mort 
de Galsïpinthe, femtne de Chilpéric. Cette toile figura avec beau- 
coup de succès à l'Exposition annuelle de l'enseignement supérieur. 
Lorsqu'en 1877 Verlat arriva comme professeur de la classe de pein- 
ture, remplaçant De Keyser, parti pour un voyage en Espagne, 
De Jans étudia avec le maître, et abandonna immédiatement le genre 
historique. Il fit alors Les Musiciens ambulants, une toile qui fut 
très favorablement accueillie à l'Exposition annuelle de l'Académie. 

En 1878 le concours de Rome trouva de nouveau De Jans sur les 
rangs. On avait pour sujet Le Retour de f enfant prodigue. Haut 
la main, le jeune caporal fut proclamé lauréat. Et l'on vit alors 
ce spectacle inoubliable de brillantes réceptions et fêtes officielles 
faites, à Anvers et à Bruges, au petit campagnard de jadis, à 
l'humble garçon laitier, qu'à présent l'on portait en triomphe sous 
des dais de verdure et des flots de lumière. Mais, ce qui toucha bien 
plus le cœur du lauréat, ce furent les festivités enthousiastes qu'on 
organisa à son intention à l'Ecole Bogaerde et dans son village natal 
de St. -André-lez-Bruges, là où ses bons vieux parents eurent une 
place d'honneur à côté de leur fils triomphant, dont ils avaient le 
droit d'être fiers. En son honneur la ville de Bruges fit frapper une 
médaille commémorative en or, et la commune de St. -André, une 
médaille en vermeil. Il fut également appelé à Bruxelles, pour rece- 
voir les congratulations du Ministre de la guerre. 



Toutes ces fêtes terminées, Edouard De Jans partit pour l'Italie, 



ANVERSOIS 



197 



le voyage légendaire des vainqueurs du prix de Rome. Il passa 
d'abord par Paris. Grâce à une lettre de recommandation de Verlat, 
il fut admis à l'Ecole des Beaux-Arts dans l'atelier de Cabanel, où 
il resta deux mois à voir travailler les artistes français. Son séjour 
dans la capitale de la France se prolongea pendant sept mois, puis 
il mit le cap sur Naples, pour y résider, durant deux mois ; visiter 
les musées et peindre des paysages d'après nature. Ensuite il se 
rendit à Rome, où il resta deux ans et demi. 

Son premier envoi de là-bas, la 2« année, fut un tableau de genre : 
La Visite du Médecin chei des paysans italiens, contrairement 
aux us et coutumes, qui veulent que les lauréats fassent un tableau 
d'histoire. L'œuvre obtint beaucoup de succès et fut achetée presque 
immédiatement par le major Muscar d'Anvers. L'année suivante il 
envoya la copie d'un portrait d'Holbein, de la Galerie du Prince 
Colonna.que le Gouvernement belge n'acheta pas, parce qu'on soup- 
çonna l'original de n'être pas authentique ; seulement, en présence 
du beau travail de De Jans, il lui fut alloué 5oo francs de subside. 

Pendant ce temps notre artiste avait fait à Rome quelques 
tableaux de belle venue, tels que La Diseuse de bonne aventure ; et 
en 1882 il effectua son quatrième envoi, sous le titre Une Osteria,un 
intérieur qui, à l'Exposition d'Anvers de la même année, fut acquis 
pour la tombola, au prix de 3ooo francs. L'œuvre fut gagnée par 
M. Mertens-Gillis, qui accorda à l'artiste, l'autorisation de l'exhiber 
à l'Exposition Universelle d'Amsterdam, où elle décrocha une 
médaille d'or. 



De Rome, notre artiste se rendit successivement à Florence, 
Venise, Milan, et plusieurs autres villes de l'Italie ; puis,après avoir 
passé par Vienne, Munich, Dresde, Prague, Berlin, Dusseldorf et 
Cologne, il rentra à Anvers, où il lui fui signifié que pour son der- 
nier envoi de Rom.e il n'était pas resté dans les conditions du 
règlement et qu'il avait à composer de ce chef, un autre tableau. 
Il créa donc en i883. Les Ouvriers maçons, une page de vaillance 
qui, exposée à Anvers, eut un retentissant succès, et établit définiti- 
vement la réputation de l'artiste. En 1884; celui-ci fit, à titre de 
reconnaissance, le portrait de son ex-colonel, M. Bouha. M. Fritz 
Van den Abeele d'Anvers, vit ce portrait et commanda de suite le 



198 



NOS ARTISTES 



sien. Depuis cette époque De Jans peignit une nombreuse série de 
portraits dans les grandes familles, tant à Bruges qu'à Anvers, sans 
compter qu'en i883, à son retour d'Italie, il exposa au Cercle 
Artistique, les œuvres qu'il rapportait de là-bas et qui furent 
presque toutes vendues. — En 1884, Les Maçons obtint à Paris 
(Champs-Elysées) une mention honorable et la même année, à 
Bruxelles, une médaille d'or. En i885, cette toile valut encore à 
son auteur la 3^ médaille à l'Exposition Universelle d'Anvers. En 
1889 il envoya, à l'Exposition Universelle de Paris, La Fille du 
Pêcheur, qui remporta la 3« médaille. 

Dès lors il prit régulièrement part aux Expositions triennales de 
Belgique, de même qu'à celles d'autres pays, fit partie du Cercle 
des XIII, et vendit beaucoup en Amérique ainsi qu'en Angleterre. 
Il eut aussi, à Anvers, à la Salle Verlat, avec Henri Houben, des 
expositions particulières très remarquées. Puis, en 1 88g, il fut nommé 
professeur à l'Académie d'Anvers. 

En dehors des toiles susdites, on peut encore citer comme oeuvres 
de mérite La Réception d'Albert Durer et Ortélius, commandés 
par M. Auguste Kemna ; La Veille de la Kermesse, La Partie de 
cartes, etc., etc. 

Enfin, il est parmi les cinq artistes chargés des tableaux qui 
orneront l'escalier de réception de l'Hôtel-de-Ville d'Anvers, et où il 
a pour sujet : La Réception de Quinten Metsys à la St. Lucasgilde. 

Edouard De Jans est marié et père de trois enfants. 

On voit que les années ont joliment transformé le jeune cam- 
pagnard, le garçon de ferme de St-André-lez-Bruges. 

Tel est le destin de certains hommes. 



ANVERSOIS 



199 




Henry Luyten 

ES plus belles moustaches du royaume, blondes comme le blé 
mfir, longues à n'en pas finir; la barbiche de même taille, en 
pointe, appelant la caresse des doigts. Perdue dans ces 
poils de grande pureté, une figure expressive, à la carnation fine, 
presque diaphane, avec des yeux doux comme ceux d'une femme, un 
nez de ligne régulière et un front qui se fronce volontiers sous le 
travail permanent de la pensée. Parole claire, nette, fortement 
caractérisée par l'accent hollandais, convaincue et convaincante, 
surtout quand il s'agit de discussions d'art. 

Henry Luyten naquit à Ruremonde (Limbourg hollandais) le 24 
mai 1859. Son père, qui était et qui est encore comptable, n'a jamais 
dédaigné de s'occuper, à titre de passe-temps, de musique et de 
dessin. En dépit de ces prédispositions ataviques, il ne conçut pour 
son fils aucun projet d'avenir artistique et le destinait, au contraire, 
au commerce. Partant l'enfant fut mis en classe au Rijkshoogeburger- 
school de Ruremonde, où il s'appliquait tant bien que mal, mais où 



200 



NOS ARTISTES 



il passait surtout ses heures à croquer les silhouettes des professeurs. 
Un jour même il fut renvoyé, temporairement, pour avoir dessiné 
à la craie, sur une porte cochère en face du bâtiment de l'école, le 
portrait-charge d'un des instituteurs, un bossu classique qui, naturel- 
lement, trouva la farce mauvaise. La rage du dessin avait si forte- 
ment absorbé Luyten que, pour le rendre attentif aux cours, on avait 
ordre de lui confisquer constamment ses crayons. Il n'en continuait 
pas moins à se faire la main et personne mieux que lui, dans la 
localité, n'était habile à dessiner des programmes pour bals, con- 
certs et autres festivités de ce genre. Pourtant, rien encore ne prédo- 
minait dans son existence jusqu'à ce que, arrivé à l'âge de i8 ans et 
ayant terminé ses études de classe, il demanda définitivement à ses 
parents l'autorisation d'entrer dans la carrière artistique. Un refus 
formel lui fut opposé, ce qui lui suggéra la décision de s'enrôler dans 
l'école des cadets, afin de devenir plus tard officier aux Indes Néer- 
landaises. Mais ce plan d'expatriement porta le désespoir au cœur 
de sa mère. D'autre part, un ami de la famille, M. Willem Van Dyk, 
qui s'intéressait énormément à Henry Luyten, signifia au père de 
celui-ci que s'il ne consentait pas à laisser partir son fils pour 
Anvers, à l'effet d'y commencer ses études académiques, lui. Van 
Dyk, l'y enverrait à ses frais personnels. Ceci piquait au vif le 
comptable, le touchant bien plus dans sa délicatesse que dans ses 
idées, et il céda devant ces deux facteurs irrenversables : le raison- 
nement et l'amour maternel. En 1878 donc, il conduisit son fils à 
Anvers, où ce dernier entra à l'Académie au cours inférieur, qu'il 
quitta après deux mois, pour la classe de grand antique, professeur 
Beaufaux. 

Dès la première minute Luyten se mit courageusement au travail 
et, le concours venu, il remporta le deuxième prix d'excellence. 
D'ailleurs il sentait par lui-même qu'un labeur ardent était indis- 
pensable puisque, ayant commencé tardivement ses études, il avait 
à se rattraper, s'il voulait arriver à bon port. Il n'y manqua point. 
En 1879 il passa dans la classe de peinture dirigée par Verlat, 
complétée, le soir, par celle du modèle vivant, professeur Beaufaux. 
Ici le jeune Luyten se trouvait dans son plein élément. Ses dispo- 
sitions artistiques se développaient merveilleusement, ce qui avait 
pour conséquence qu'il ne passait pas inaperçu pour l'éminent 
professeur qu'était Verlat. Il lui arriva même un petit incident qui 



ANVERSOIS 



20I 



eut une grande influence sur sa vision : il y avait dans le cours pas 
moins de 17 élèves hollandais, qui tous procédant de leur adoration 
pour leur admirable compatriote Rembrandt, avaient des tendances 
outrées au coloris jaunâtre. Ceci exaspérait Verlat ; si bien qu'un 
jour qu'on peignait une figure nue d'après modèle vivant, il tomba 
en arrêt devant Luyten, et, avec cette brusquerie flamande qui était 
une de ses grandes qualités, il lui lança comme un anathème : 
« Sacré nom de...! tous ces hollandais ont de la m... dans les 
yeux! » Luyten en fut comme abasourdi, mais l'impression qu'il 
ressentit de cette vérité fut si forte et si salutaire que, depuis lors, à 
tout jamais, il bannit le jaune de sa palette. 

Cependant ses progrès furent rapides. En 1881 il s'inscrivit parmi 
les concurrents au concours organisé annuellement par le Gouver- 
nement néerlandais pour les artistes nationaux, d'où qu'ils viennent. 
Dans ce but il envoya à La Haye, les études qu'il avait faites et 
réunies à l'Académie d'Anvers. Il remporta une victoire complète et 
fut proclamé ce qu'on appelle Pensionnaire du Roi, avec un 
subside de 5oo florins des Pays-Bas. L'année suivante il renouvela 
la tentative et obtint la même distinction, cette fois avec 700 florins 
de subside ; la 3^ année le même honneur lui échut, accompagné 
d'un subside de 1000 florins. 

Soudain lui prit le désir d'étudier de près les français. En con- 
séquence il partit pour Paris, en i883, et fut reçu à l'Ecole des 
Beaux-Arts, dans le cours de Cabanel. Mais une désillusion com- 
plète l'y attendait. Il n'y fit absolument rien, perdant son temps et 
ses moyens aux plaisirs énervants de la capitale française, et 
acquérant bientôt la conviction qu'il est dangereux pour nos artistes 
de se risquer là-bas avant d'avoir une certaine maturité d'âge et de 
talent. Cette situation eut pour résultat qu'après dix mois il rentra 
à Anvers, dans la classe de Verlat. Sur ces entrefaites, en décembre 
i883, se créa le cercle Als ik kan. Un des premiers, Luyten s'en fit 
membre et en devint, plus tard, le président. La première exposi- 
tion du dit cercle eut lieu en 1884. Luyten y envoya son premier 
tableau Le Conscrit, qui fut acheté par M. Willem Van Dyk. 
Immédiatement après il quitta l'Acadcmic, pour marcher seul. 

En i885, à l'Exposition de Als ik (Salle Verlat), il eut sa toile 
magistrale, f/rtc séance à Als ik /v<J7z,qui fut un succès aussi enthou- 
siaste que mérité. Cette page admirable, envoyée en 1886 à l'Expo- 



202 



NOS ARTISTES 



sition d'Amsterdam, y obtint la grande médaille. En 1887 elle eut 
encore la médaille d'or à Munich. Cette même année il créa Schof- 
tijd et obtint, par son Avant la grève, le prix Willinck van Colle, 
qui équivaut en Hollande au prix Godecharle en Belgique. 

Depuis lors Henry Luyten marcha à grandes enjambées, et 
chaque année vit éclore de lui au moins une toile d'importance : 
En 1889, il obtint à l'Exposition Universelle de Paris (section néer- 
landaise) une médaille d'or par Séance de Als ik kan, Avant la 
grève, Schoftrjd. La même année il entama son colossal Struggle 
for life, le laborieux tryptique qui ne fut achevé que fin i8gi. En 

1890, Avant la grève obtint une médaille d'argent à Londres. En 

1891. V Automne reçut une mention honorable à Berlin. En 1892, 
à l'Exposition de Gand, une médaille d'or échut k Struggle for life. 
En 1894, Exposition d'Anvers, une médaille identique au même 
tableau. Puis, en 1896, cette œuvre de marque figura au Salon de 
Paris où, par une incompréhensible décision, elle fut mise hors con- 
cours, ce qui suscita, dans la presse française, des discussions 
d'autant plus justifiées que le succès fut retentissant. Enfin, en 1897, 
il obtint à Dresde, une médaille d'or par La Briqueterie. 11 eut 
également des expositions personnelles, à la Salle Verlat, à Anvers, 
qui eurent beaucoup de succès. C'est grâce à lui que le cercle Als 
ik kan fit des Expositions à Bois-le-Duc et Nymègue. 

Luyten a toujours régulièrement envoyé à tous les Salons de 
Belgique, de même qu'en Hollande, à Munich, Berlin, Vienne et 
Dresde. Depuis plusieurs années il vend constamment en Amérique, 
par les soins de M. Salzer, lequel a fait une tournée artistique au 
Nouveau-Monde, avec le grand tryptique Struggle for Life, qui 
a 1 2 mètressur4. Henry Luyten peignit aussi beaucoup de portraits, 
parmi lesquels ceux de MM. Sneyers, Van Doeselaer, .Max Rooses, 
l'Evêque d'Utrecht, le Bourgmestre de Biezel. 

Son œuvre est représenté au Musée d'Anvers par Une séance à 
Als ik kan; au Musée de Munich ^àï La Réparation des filets. 

Il se maria à Anvers en 1886. A part la peinture, Henry Luyten 
s'occupe également de sculpture. Déjà l'on a vu de lui un buste de 
femme, en plâtre, fort bien venu, et il est probable que sur le terrain 
de cet art spécial, il n'a pas encore dit son dernier mot. 



ANVERSOIS 



203 




Henry Rul. 

^"^'agNEAU pascal n'est pas plus doux que ce garçon chez qui 
tout est calme, sérénité, gracilité presque, recueillement peut- 
"^"^ être. La tête est expressive, terminée en haut par une capri- 
cieuse chevelure noire et en bas par une belle barbe en pointe ; le 
nez est audacieusement accentué ; les yeux sont petits mais clairs, 
perçants ; la bouche continuellement souriante, abrite une parole 
douce, sans heurts et sans éclats, touchant à toutes choses avec 
une égale modération de langage, qui fait un peu penser aux sages 
de l'histoire ancienne. Artiste de nature, doublé d'un homme de 
savoir. 

Henry Rul naquit à Anvers le 2 juillet 1862, d'un père, avocat, 
qui ne se préoccupait pas d'art ; et d'une mère qui, excellente musi- 
cienne, se prélassait volontiers en des séances musicales classiques, 
avec les notables artistes de la ville et d'ailleurs. A ce groupe se 
joignaient fréquemment quelques peintres de renom, de sorte que la 



204 



NOS ARTISTES 



maison de Rul était un de ces intéressants sanctuaires où l'art tient 
une place d'honneur. 
Tout naturellement le jeune Henry fut influencé par cet entourage; 
et s'il se sentit de sérieuses velléités à une carrière musicale, il se vit 
encore plus fortement enclin à la peinture. Dès sa plus tendre 
jeunesse ce fut chez lui une idée fixe. On le vit continuellement le 
crayon à la main, dessiner, encore dessiner, toujours dessiner. Ce 
goût s'accentua de jour en jour, d'année en année, et lors de la 
guerre franco-allemande, en 1870, il copiait et coloriait avec une 
véritable frénésie, les nombreuses illustrations qui paraissaient à 
cette époque de troubles. Cependant, sa prédilection allait aux 
marines. Il en fit un nombre considérable. Beaucoup d'entre elles 
furent religieusement conservées par sa grand'mère et, lorsque 
celle-ci mourut, il y a cinq ou six ans, on en retrouva encore parmi 
ses papiers. 

De prime abord, pourtant, Henry Rul fut destiné au barreau. 
Son père étant mort en 1871, ce fut sa mère qui se chargea elle- 
même de son éducation. Elle lui servit donc de professeur jusqu'à 
l'âge de i3 ans, puis il fut envoyé au Collège Notre Dame à 
Anvers, en vue des études d'humanités. 

La première année il n'y eut pas de meilleur élève que lui ; mais 
bientôt son instinct artistique l'absorba complètement, si bien qu'au 
lieu d'étudier, il passait son temps à caricaturer les professeurs, 
ainsi qu'à illustrer un petit journal que les élèves rédigeaient et 
composaient entre eux. 

Son seul souci était de se faire chasser du collège, en faisant les 
cent mille coups ; mais le stratagème ne lui réussit point ; il avait 
beau se démener comme un diable, on le garda tout tranquillement. 



Cependant un ami de la famille, M. Pouwelsen, avait remarqué 
les aptitudes artistiques de l'enfant. C'était un peintre de Middel- 
bourg, ancien élève de Van Brée et de l'Académie d'Anvers, autre- 
fois très renommé en Hollande, et qui vivait très retiré, dans une 
petite maison de campagne à St. -Laurent, près d'Anvers. 

M. Pouwelsen engagea le jeune Rul à venir chez lui passer ses 
heures de loisir et de vacances, pour se perfectionner au dessin. 
Ce qui fut accepté avec empressement. 



ANVERSOIS 



2o5 



Sur ces bases le temps s'écoula jusqu'en 1881, année à laquelle 
Henry Rul eut terminé ses études complètes de rhétorique. 

Alors il jeta par dessus les moulins la carrière d'avocat, et se fit 
élève de Van Luppcn, avec lequel il entreprit, en 1882, une excur- 
sion d'études aux Ardennes. Il travailla si assidûment que, la même 
année, il envoya à l'Exposition triennale d'Anvers, son premier 
tableau, Le Ruisseau, qui fut vendu à M. De Lauw. 

Cédant aux sages conseils de Théodore 'V^erstraete qui lui dit, 
avec raison, qu'en art le seul et meilleur maître est la nature, il 
s'installa, en i883, à Cappellen, près d'Anvers, oià il avait loué une 
maisonnette, en communauté avec Jos. Van Genegen. 

Là, il sentit bien vite qu'il était sur le bon terrain, mais aussi il 
comprit promptement combien il était en retard comme moyens 
d'exécution. Use mit donc courageusement, par un labeur opiniâtre, 
à rattraper le temps perdu. 

Il y fit entre autres une grande toile, paysage avec moutons, 
qu'il échangea plus tard contre un tableau de son maître Pouwelsen, 
provenu de la vente Van der Schrieck, et qu'il avait trouvé chez un 
brocanteur d'Anvers. 

Après un séjour d'une année à Cappellen, il alla se fixera 
Merxem, où il se maria en 1886, et où il a continué à séjourner. 

Depuis ce temps il créa sans interruption, envoyant des pein- 
tures à toutes les expositions en Belgique, en Angleterre, en Ecosse, 
en Amérique, en Allemagne et en Hollande. 

Notamment en i885, il eut un franc succès, au Salon triennal 
d'Anvers, par Les Pécheurs de grenouilles, qui fut acquis pour la 
tombola et qui échut à M. Meeûs. 

Puis il envoya, en 1886, à l'Exposition d'Edimbourg, un sous-bois, 
5o/r, qui lui valut une médaille de bronze et fut vendu pour 1 100 fr. 

En 1887, au Royal Academy de Londres, L Etang, vendu le jour 
de l'ouverture. L'année suivante, à la même exposition, Le Fossé, 
acquis par M. Armitage, un artiste peintre paysagiste. 

Une médaille d'argent lui fut décernée à l'Exposition de Cologne 
de 1889, par Le Ruisseau, que lui acheta M. Thieren, d'Anvers ; 
en t8g3 il obtint, à Chicago, un diplôme, par un tableau placé 
hors concours. A Port-Adelaide il eut également un diplôme, et 
envoya à Buenos-Ayres un Soir, qui fut remarqué. 



206 



NOS ARTISTES 



En dehors de sa collaboration aux Expositions du Cercle Als ik 
kan, dont il est un des fondateurs, il fit, en i8g5, à la Salle Verlat, 
une exposition particulière de ses oeuvres, où celles-ci furent 
presque toutes vendues. 

Henry Rul peignit une infinité de paysages parmi lesquels les 
principaux sont : Les Hêtres, qui est actuellement en possession 
de M. De Bruyn à Breda ; Soleil de Jévrier, acquis par M. Grewel 
d'Anvers ; En Hollande, à M. Sythof de Leiden ; Le Ruisseau, à 
M. Schrôter d'Anvers; La Mare aux sorcières, à M. Jos. Van 
Put ; Au Moerdyk, pas encore exposé ; puis son grand tryptique, 
Chanson d hiver, vendu en Amérique par l'entremise de M. Salzer. 

A différentes reprises Henry Rul a parcouru la Hollande, et de 
nos jours encore il y butine volontiers des inspirations auxquelles 
nous devons plus d'une œuvre vaillante. 




ANVERSOIS 



207 




Alfred Elsen. 

■^Physiquement parlant, rien ne ressemble moins à une tête 
JJ^ d'artiste... que la tôte de cet artiste. Intellectuellement, c'est 
un cerveau richement meublé d'idées saines, d'énormément 
de bon sens, de connaissances approfondies sur bien des choses. Le 
front haut, se riJant facilement sous la pression de la pensée, le 
teint un peu hâlé, l'œil doux mais scrutateur, le nez petit, la parole 
s'éparpillant en une causerie agréable, empreinte des belles ma- 
nières d'un homme sympathiquement aristocratique ; tout cela 
marchant de pair avec un accueil charmant pour ceux qui l'abor- 
dent. Sur l'art, Alfred Elsen a des opinions précises, puisées 
uniquement à la source du raisonnement et de la vérité, ces deux 
fidèles traducteurs de la nature. 

Alfred Elsen naquit à Anvers, le 16 novembre i85o. Son père, un 
grand industriel anversois, mourut lorsque notre artiste était encore 
en bas âge ; et sa mère, dès lors, destinait l'enfant au commerce. 



208 



NOS ARTISTES 



Comme instruction, il débuta à l'école primaire de Wynen ; 
mais insensiblement son attention se détourna des études classiques 
pour faire place à un envahissant goût pour le dessin. 

En son for intérieur il caressait déjà le désir de se faire artiste, et 
cette inclination lui était venue par la circonstance qu'étant le 
camarade d'Alexis Mois, il allait fréquemment à l'atelier de Robert 
Mois, dont il admirait les tableaux. 

Il est donc naturel qu'en classe il noircissait de dessins tous ses 
cahiers ; et, chose curieuse, sa prédilection allait aux marines. Il 
rôdait continuellement au port pour chercher des aliments à sa 
jeune cervelle en ébuUition, et crayonnait chez lui sur les murs, 
des bateaux de toutes formes et de tout tonnage. 

Il faut ajouter, que sa mère avait consenti à lui faire donner des 
leçons de dessin particulières par M. Goetgebuer, un professeur 
complètement imbu des principes de la vieille école. 

L'enfant se développa de la sorte jusqu'à l'âge de i3 ans, époque 
à laquelle il s'en fut à l'Athénée d'Anvers, suivre les cours d'huma- 
nités. Toujours obsédé par son penchant artistique, il n'y fut qu'é- 
lève médiocre, jusqu'à ce que, arrivé à l'âge de i6 ans, il demanda 
à sa mère l'autorisation d'abandonner les études de classe pour se 
consacrer uniquement aux études artistiques. 

Cette autorisation lui fut accordée de grand cœur. La joie du 
jeune homme fut immense. Séance tenante, il réunit sa boîte, ses 
papiers, ses toiles, ses brosses, et s'en alla à Wilryck, peindre à sa 
façon, suivant son inspiration. 



Durant deux années il se fit ainsi la main lorsque Verlat, qui était 
un ami de la famille, lui conseilla d'aller se perfectionner chez 
Lamorinière. La décision ne fut pas longue à prendre. Elsen avait 
19 ans quand il la mit à exécution. D'emblée Lamorinière le plaça 
sur la bonne voie, en lui recommandant la simplicité dans l'exécu- 
tion, le souci à rendre la nature le plus près possible ; mais en 
même temps il l'engagea fortement à suivre, pendant l'été, le cours 
de dessin à l'Académie. 

Alfred Elsen entra donc à la classe du petit antique, le soir, 
professeur Dujardin. A la fin de l'année il obtint le 5<= prix ; après 



ANVERSOIS 



2og 



une année encore, il passa au grand antique, sous Beaufaux, pour 
aller ensuite, pendant six n:iois, au dessin d'après le modèle vivant. 

Indépendamment de ses études à l'Académie, il continuait ses 
leçons spéciales chez Lamorinière, qui le nourrissait de bons con- 
seils et d'excellents principes. 

Cependant, sa profonde admiration pour la nature lui était en 
quelque sorte innée. Elle se trouvait avivée par le fait que la plus 
grande partie de sa jeunesse s'était passée à la campagne, habitée 
par ses parents pendant la bonne saison. 

Aussi, quand il quitta définitivement ses études à l'Académie, il 
prit pour tout de bon son vol vers cette campagne qu'il adorait, et 
où il s'installa bientôt hiver et été. Il y était constamment en route, 
au travail, abrité contre les intempéries par une voiture-atelier qu'il 
faisait traîner sur les lieux qui asservissaient son esprit. 



En 1874, il fit son premier tableau, un sous bois. Automne, qui 
fut acquis par M. Franz Brans. La même année il exposa avec 
beaucoup de succès, au Palais de Cristal de Londres, Printemps, 
qui fut vendu là-bas. Puis il se mit à envoyer des toiles à toutes les 
Expositions de Gand, Bruxelles, Anvers, Liège, et fut depuis lors, 
un assidu aux Expositions du Cercle Artistique. 

Il collabora également au Panorama de Verlat, à Anvers, où il 
peignit une partie du paysage. 

Depuis longtemps déjà il pratiquait l'eau forte et eut beaucoup de 
succès, sur ce terrain, en 1877 à Paris (Champs Elysées) par E^et 
de soir et Vue du Schijn. Ses eaux fortes exposées à Anvers furent 
aussi remarquées. Il en fit pour le Vlaamsclie School, et participa, 
comme membre fondateur, à l'Album des Aquafortistes, surtout 
en ce qui concerne la partie matérielle, puisque c'était chez lui 
qu'on venait pour la préparation des plaques, les morsures, etc. 
Afin de se perfectionner dans cet art si spécial, il était allé à Paris, 
chez Cadart, apprendre l'impression et en était revenu armé d'un 
grand fonds de savoir. Seule une extrême fatigue des yeux le con- 
traignit plus tard d'abandonner, à son corps défendant, ces intéres- 
sants travaux, auxquels il se remettra certainement un jour. 

Sa carrière picturale s'étant accentuée, il obtint à l'Exposition 
d'Anvers de 1894, une médaille d'argent par Approche de lorage. 



•4 



2 10 



NOS ARTISTES 



tableau qui, après avoir appartenu à Nicolié, fut revendu à M. 
Vermeulen, de Boom. En 1897, Exposition de Bruxelles, il vendit 
à la tombola, Mois de Juin, une œuvre de marque. En 1898 il 
obtint une médaille à l'Exposition de Barcelone. 



Parmi les nombreuses toiles créées par Alfred Elsen, on peut 
citer : Bords du Schijn, vendue à M. Eugène Kreglinger ; Vue 
d'hiver, à M. le Ministre Beernaert ; Vue d'hiver, à M. Cornelis ; 
Vue dans les Polders, à M. Berré ; Bois de bouleaux, 'a M. 
Huybrechts ; cinq tableaux, à M. David Evans de Londres ; Envi- 
rons de Spa, à M. De Clercq ; Vue du Schijn, à M. Prosper 
Claeys ; plusieurs tableaux à M. Nicolié, entre autres une étude de 
Wiesbaden qui fait partie de sa collection particulière ; Effet de 
neige, à M. Louis Lysen ; Bords de l'Escaut, à M.John De Vries ; 
Bords d'un ruisseau, au chevalier Mayer-Van den Bergh ; Effet 
du soir, à M. Goddens ; Sous bois, à M. Maurice Elsen ; Soleil 
couchant, à M. Léopold Gâteaux; Vue d'hiver, à M. Evrard 
Havenith ; Vue de Schilde, à M. Bush ; Printemps, à M. Victor 
Dhanis ; un paysage à M. De Beunie, un autre à M. de Schrijver. 

Alfred Elsen se maria à Anvers le 17 mai 1873 ; et, comme si l'art 
était un aimant, sa femme a travaillé beaucoup l'eauforte et peint 
sur porcelaine. 

A titre de distraction, il a fait avec son épouse de longs et nom- 
breux voyages : détail charmant, c'est Madame Elsen qui a toujours 
composé l'itinéraire, l'a étudié anticipativement, s'est intéressée 
d'avance aux pays qu'on allait visiter ; et, avec son âme d'artiste, a 
coordonné tout cela. C'est ainsi qu'ils parcoururent ensemble la 
Norwège, la Suède (où il fit un tableau), le Danemarck, l'Angle- 
terre, l'Ecosse, toute l'Allemagne, l'île de Ringen (dont il rapporta 
des études) la France, la Belgique, Constantinople, l'Italie, la Sicile, 
la Hollande (oia il peignit beaucoup), l'Espagne, le Portugal, la 
Tunisie et l'Algérie. 

L'on peut donc dire qu'Alfred Elsen est en quelque sorte un ar- 
tiste doublé d'un explorateur, ce qui ne gâte rien aux choses de l'esprit. 



ANVERSOIS 



211 




Frans Lauwers. 

t^tN gars solidement bâti, fièrement râblé, appartenant au type 
(EÀi) si purement anversois d'hommes aux allures décidées, faits 
tout d'une pièce. Enorme mobilité de physionomie ; nerveux, 
volubile ; vous regardant bien en face, avec des yeux qui voient 
clair et sûr ; barbe noire allant en pointe, un peu jetée à la diable 
autour d'une figure haute en couleur, ornementée d'un front large 
et d'un nez aux ailes étonnamment flexibles. Esprit subtil, qui 
dénote le travailleur acharné à la tâche, convaincu de sa mission 
artistique et trouvant son épanouissement dans les règles fixes du 
raisonnement. 

Frans. Lauwers vit le jour à Anvers, le 26 février 1854. 

Son père, un brave forgeron, qui se souciait peu de l'art, ne 
nourrissait à l'endroit de son fils, aucune idée de distinction future. 
L'enfant, lui non plus, n'avait aucun plan arrêté sur ce terrain, et 
se borna, tout en faisant ses études élémentaires à l'école corn- 



212 



NOS ARTISTES 



munale, à suivre le soir, les cours de dessin au trait, à l'Académie, 
ceci en dépit de la volonté de sa mère. Il y remporta le 2'' prix. Le 
jeudi après-midi il fréquentait la classe de gravure, professeur Bal, 
plus tard professeur Michiels. 

A l'âge de 12 ans il quitta l'école pour se consacrer exclusivement 
aux études académiques. Il entra dans la classe de Dujardin, têtes 
ombrées, oij il eut le i'' prix par une tête qui fut beaucoup remar- 
quée ; la même année, au cours de gravure de Bal, il obtint un 
prix d'encouragement. 

Puis il alla, pendant le jour, dessiner dans la classe de Beaufaux, 
et le soir dans celle de Dujardin, petit antique. Il avait déjà obtenu 
une médaille pour modèle d'après estampe ; et au concours de gra- 
vure, une tête de Vitellius lui valut une médaille (i"" prix) pour 
modèle d'après plâtre. 

Dès lors, Lauwers s'appliqua spécialement à la gravure, sans 
avoir pourtant l'idée préconçue de devenir artiste. 11 était excessive- 
ment studieux, sage, timide même, plein de respect pour ses pro- 
fesseurs et suivant leurs conseils avec une scrupulosité parfaite. 
Toujours au travail, il était dessinateur patient, ne s'effrayant pas 
de la multiplicité des lignes, qu'il copiait, copiait, copiait encore, 
avec une constance à toute épreuve. Alors déjà se manifestaient en 
lui, et à son insu, les qualités qui distinguent le talent du graveur, 
savoir la méticulosité, le labeur soutenu, l'exacte compréhension 
de l'infiniment petit dans la forme. 

Aussi ses progrès furent-ils bientôt remarquables et remarqués. 
Son professeur Michiels, qui s'intéressait beaucoup à lui, lui con- 
seilla d'aller au Musée dessiner d'après un tableau quelconque, de 
graver ensuite ce dessin et de se présenter au concours avec cette 
œuvre. Le jeune Lauwers apprécia fort ce précieux conseil. Il fit 
un dessin d'après Rubens, le portrait du bourgmestre Rocox, en 
composa la gravure et se présenta au concours de la classe d'en- 
seignement supérieur, professeur Michiels. Un plein succès cou- 
ronna ses efforts, car il remporta le i"" prix. Ce ne lut, du reste, 
pas la seule distinction qu'il obtint puisque, fréquentant toujours 
la classe de dessin de Beaufaux, il y eut la i« année le 3« prix, et la 
seconde année, le 2« prix. 



ANVERSOIS 



2l3 



Bientôt il retourna au Musée, pour dessiner Le Moine en prière, 
d'après un tableau de Memlinc. 

Ici la situation se transforma : des anglais, en promenade au 
Musée, virent le dessin et en offrirent loo francs à l'artiste. Natu- 
rellement, le marché fut conclu séance tenante, et le jeune homme 
(Lauwers avait alors environ i5 ans), s'en retourna triomphalement 
chez lui, avec le premier argent qu'il venait de gagner. 

Cette excellente aubaine l'avait singulièrement alléché. Il refit la 
même tête de Moine en prière, et la vendit encore, à un amateur 
français, pour la somme de loo francs. 

Cependant le professeur Michiels vit d'un mauvais œil l'allure 
que prenaient les choses. Il mit son élève en garde contre les con- 
séquences qu'elles pouvaient entraîner. Et, pour éviter qu'il ne 
devint purement et simplement un prosaique copiste, il conseilla 
à Lauwers de faire œuvre plus grande, en lui promettant de deman- 
der au Gouvernement un subside pour mettre en gravure le dessin 
qu'il allait copier. Dans ce but Lauwers fit Le Christ sur les 
genoux de la Vierge. Ce dessin fut soumis au Ministre, qui le 
trouva superbe ; mais vu le jeune âge du dessinateur, on se borna 
à exposer un peu partout sa production. En haut lieu on émit le 
désir de lui voir faire une œuvre plus simple, ce qui eut pour résul- 
tat que Lauwers dessina Le fumeur, d'après Van Ostade, qui lui 
valut cette fois, pour être reproduit en gravure, un subside gouver- 
nemental de 600 francs. 

Pendant ce temps des américains lui firent une offre d'achat pour 
son Christ ; mais comme il refusa de le vendre, ils lui comman- 
dèrent, à raison de 3oo fr., un dessin d'après la Descente de croix, 
de Rubens. 

Alors, en vue du concours de Rome, il se mit a faire des études 
de gravure ; et lorsqu'en 1874, il entra en lice pour le dit concours, 
il fut classé premier sur trois concurrents, dont Dirckx et Vander 
Borcht, avec un subside de 16000 francs. Seulement, ayant quitté 
l'école presque en bas âge, il dut refaire son éducation, et, pendant 
toute une année il se mit à étudier avec une ardeur telle qu'au 
commencement de 1876, il put se mettre en route pour son voyage 
imposé. 



214 



NOS ARTISTES 



A cette époque, à part une série de beaux dessins, il attira sur lui 
l'attention par une gravure superbe, La Prière, d'après Dyckmans, 
dont il avait trouvé l'original dans la collection de M. De Bom, et 
pour l'exécution de laquelle le Gouvernement lui alloua un subside 
de 1800 francs. 

Après être allé à Londres il partit donc pour Paris, où il entra en 
relations avec le célèbre graveur Henriquel-Dupont, qui lui fit com- 
prendre que l'art de la gravure est subordonné à celui du dessin. 
Ce fut pour le jeune homme un précieux conseil, dont il se rendit 
parfaitement compte. Dès ce moment, il cessa de graver et se mit à 
dessiner sans relâche. De là peut-être sa grande valeur comme 
dessinateur. 

Après un séjour de 3 mois à Paris, il parcourut toute l'Allemagne 
et l'Italie, où il séjourna pendant 2 ans, à Florence. A Rome il 
reçut la visite de son père, le brave forgeron anversois, qui n'avait 
su résister au désir d'aller voir son fils là-bas. 



A l'étranger il travailla énormément. Indépendamment de nom- 
breuses études d'après nature et d'après les maîtres anciens, il repro- 
duisit : La Vierge sur le trône entourée d'anges ; St. Jean 
r Evangéliste ; Saint François d Assises, d'après André Delsartc, 
et Le triomphe d Henri IV, d'après Rubens, tous deux du Musée 
des Offices à Florence. 

De copiste, Lauwers devint graveur, conséquemment plus artiste. 
Il comprit la peinture et la statuaire, dessina beaucoup d'après 
nature, fureta et étudia dans les musées et les palais italiens, fit de 
la critique, et écrivit au Gouvernement Belge d'excellents rapports 
sur l'art. 

En 1876 il y eut à Naples, une exposition nationale. Le Gou- 
vernement chargea Lauwers, qui à cette époque résidait à Rome, 
de se rendre à Naples, à l'effet de faire un rapport sur la dite Expo- 
sition, et lui accorda de ce chef 200 fr. d'indemnité. Plus tard il 
lui fut encore alloué 5oo fr, pour faire un rapport sur l'Exposition 
de Paris. 

Rentré de l'Italie à Anvers en 1881, Lauwers s'appliqua à la 
gravure à l'eau-forte, tout en gravant une série de portraits au 



ANVERSOIS 



2l5 



burin, pour l'Académie de Belgique. Il fit, subsidié par le Gouver- 
nement, Le Triomphe d'Henri IV, eau-forte ; puis un certain 
nombre d'eaux-fortes pour l'album des aquafortistes, ainsi qu'une 
planche pour la Société des Beaux-Arts, qu'on lui paya 6000 fr. 



Citons comme oeuvres principales : L Inconsolable, d'après Frans 
Veihas, burin, 3« médaille d'or à Paris, i883 ; Zoo d'ouden ^ongen 
:[oo piepen de jongen, burin, Société des Beaux-Arts, médaille d'or 
à l'Exposition d'Anvers de 1891 ; Le Menuet, d'après Rosier, eau- 
forte, Société des Beaux-Arts ; pour la même société La Com- 
munion de St. François, de Rubens, burin eau-forte ; Paysans 
allant au trauail, d'après Van Leemputten, eau-forte, pour la 
Société des Beaux-Arts de Bruxelles. 

En i885 Frans Lauwers fut nommé professeur de dessin à l'Aca- 
démie d'Anvers, où il se distingua par son activité et ses connais- 
sances, et oij il monta jusqu'au grade le plus élevé de l'enseignement. 

En 1887 il se maria à une veuve de certain âge, qui mourut après 
quatre années de vie conjugale, le laissant ainsi à la tête d'une belle 
fortune. Par un revirement soudain, les goûts artistiques de 
Lauwers se modifièrent : Il se mit à collectionner des antiquités, 
acheta des tableaux et s'appliqua même à la peinture. Dans cet 
ordre d'idées, il peignit plusieurs portraits : le sien d'abord, puis 
ceux de son père, de M. Louis Vrancken et de M. Antoine Spruyt. 

L'approche de l'Exposition de Bruxelles de 1897, lui rendit sa 
belle ardeur de jadis pour la gravure et il résolut de briller dans 
cette exhibition. Il entama dans ce but la composition des Aigles, 
d'après Fyt ; mais une maladie de six mois l'empêcha de terminer 
cette œuvre importante. En conséquence il envoya au Salon de 
Bruxelles ses créations antérieures, qui lui valurent une deuxième 
médaille et le ruban de l'Ordre de Léopold. 

A l'heure présente, Lauwers, tout en cultivant par intermittence 
la peinture et le pastel, se voue plus que jamais à la gravure, cette 
branche d'art qui lui valut sa renommée. C'est ainsi qu'il travaille 
aux portraits (gravure) de M. Van den Branden, et du docteur 
Willems, d'après ses dessins originaux ; qu'il achève les Aigles 
d'après Fyt, et qu'il entamera bientôt la première plaque de la 



2l6 



NOS ARTISTES 



série des peintures murales que M. Albrecht De Vriendr fait à 
Bruges. 

Et, comme si Frans Lauwers tenait à être un homme absolument 
complet, il est fort matineux, travaille toujours et s'occupe active- 
ment de faire fructifier sa fortune dans les fonds publics, ce qui l'a 
obligé à se familiariser avec la politique universelle, dans laquelle 
il rendrait des points à Bismarck, même. 

Il est certain que le fils du forgeron n'avait rêvé jadis ni cette 
situation, ni cette gloire ! 




ANVERSOIS 



217 




Marie Wambach-De Duve. 

HARMANTE au premier chef, d'une amabilité parfaite, sans 
ostentation, sans parade. Bien en chair, donnant la note 
agréable de ces robustes femmes flamandes qui ont si sou- 
ventes fois inspiré le luth de nos poètes et le pinceau de nos peintres. 
Regard limpide, saturé d'eflluves attrayants, qui vous révèle ouver- 
tement ce que le cerveau pense et ce que le cœur contient. Front 
vaste comme un réceptacle de grandes choses, et que fait ressortir 
davantage un nez de structure quelque peu grecque, à la ligne pure. 
Conception exacte des affaires de ce monde, parmi lesquelles les 
évolutions artistiques prennent pour elle une place importante. Et 
dans cet ensemble enviable est moulé un caractère artiste plein 
d'enthousiasme pour l'esthétique et sincèrement admirateur du 
Beau, sous quelque forme qu'il se présente. 

Marie Wambach-De Duve est la tïlle du notaire De Duve, un de 
nos magistrats les plus en vue. 




2l8 



NOS ARTISTES 



Elle naquit à Anvers, le i3 septembre i865. 

Son père, qui s'occupait spécialement de son étude, n'avait à 
l'égard de sa fille aucune visée artistique, mais ne mit pourtant 
aucune entrave au développement de son instinct ; ce qui eut pour 
résultat que déjà, à l'âge de 7 ans, lorsqu'elle était en classe chez 
les Sœurs de Notre-Dame, elle faisait fort convenablement, à l'a- 
quarelle, les fleurs, le paysage et la marine. 

Elle était une écolière très appliquée, et l'on ne pouvait lui 
reprocher que la seule fantaisie de remplir de dessins ses cahiers, ce 
qui est, du reste, un peu la manie enfantile de presque tous les 
futurs artistes. 

Cette vie peu mouvementée se prolongea jusqu'à l'âge de 16 ans. 
Alors la jeune fille fut envoyée en pension aux Dames Anglaises 
à Paris-Neuilly. 

Là, il y avait un excellent professeur de dessin et peinture, M. 
Auguste Herst, dont elle suivit avec zèle les cours, étant même la 
seule élève que comptait la classe de peinture. 

En présence des grandes dispositions de la jeune fille pour cette 
dernière branche, M. Herst l'engagea à s'y consacrer; et bien 
qu'elle n'eut aucune idée de se faire artiste, elle s'appliqua si assi- 
dûment à la peinture à l'huile que bientôt elle y fit des progrès 
marquants. 

Rentrée à Anvers, en 1884, le goût lui vint de traiter le genre 
animalier et, dans ce but, elle prit des leçons de Moerenhout, 
durant une année. 



Mais une circonstance fortuite vint donner à son pinceau une 
destination définitive. 

Pendant un voyage à Londres, qu'elle fit avec ses parents, le jeu 
des vagues, la splendeur des ciels, et la beauté des immensités salines 
firent sur son esprit une impression telle qu'elle se sentit indomp- 
tablement entraînée vers la peinture marine. 

Cette influence s'accentua encore au cours d'une excursion qu'elle 
fit aux Bords du Rhin où, complètement dominée par la richesse de 
la nature fluviale, elle se prodigua dans une série d'intéressantes 
études. 



ANVERSOIS 



219 



Désormais sa voie artistique était trouvée. Elle ne la quitta plus. 

Elle devint élève du mariniste Wolters, dont elle suivit active- 
ment les leçons pendant un an. 

Dans la demeure paternelle elle s'était ménagée un atelier, 
qu'avec la grâce propre à toutes les femmes, elle avait orné de ces 
mille et un riens qui donnent un relief si grand aux choses ar- 
tistiques. 

Or, il arriva qu'en vue de la décoration intérieure de la maison, 
une nuée de peintres avaient envahi le terrain. Dans ce brouhaha 
de couleurs, la jeune 611e eut son idée : elle demanda à ses parents 
de lui laisser, à elle, le soin de décorer l'atelier, ce qui lui fut natu- 
rellement accordé. Et on la vit alors, gravissant les échafaudages, 
travaillant à bras que veux-tu, orner les murs de panneaux de 
grande dimension (5 mètres sur 7), où différentes vues des environs 
d'Anvers furent reproduites. 

Ce travail laborieux, qui existe encore intégralement en l'hôtel du 
notaire De Duve, fut admiré par tous ceux qui vinrent le voir, ce 
qui eut pour effet qu'unanimement on conseilla à l'auteur de per- 
sister dans le chemin déjà parcouru. 

Elle ne demanda pas plus et se complut dans un labeur artis- 
tique incessant, qui développa si bien ses moyens qu'en avril 1886 
elle fit, à la Salle Verlat, une exposition de ses œuvres au profit 
d'une veuve avec plusieurs enfants. Cette profession de foi publique 
fut accueillie par un plein succès ; les visiteurs furent aussi nom- 
breux que charmés, et la pauvre veuve recueillit une respectable 
somme d'argent. Ainsi l'art s'allie à la charité, pour qui sait la 
comprendre, surtout avec un cœur de femme. 

Depuis cette époque elle produisit régulièrement et activement, 
exposant beaucoup à Anvers, au Cercle Catholique, ainsi que dans 
différentes villes de la Belgique. Les beautés de notre Escaut l'ont 
toujours tentées. Elle fit une grande quantité de vues de ce fleuve. 

En 1887, le 12 février, elle se maria avec Emile Wambach, le 
musicien-compositeur dont la réputation est solidement établie, et 
au talent duquel nous devons plusieurs œuvres de mérite. Cette 
union est d'autant plus artistique que Marie Wambach- De Duve 
est elle-même musicienne consommée et intelligente. 



220 



NOS ARTISTES 



Elle se trouve ainsi placée dans un milieu qui est de nature à 
soutenir ses aspirations picturales, d'autant plus qu'elle devint 
bientôt élève de Rik Schaefels, le vaillant artiste que nous savons, 
aux conseils duquel elle a puisé d'excellents enseignements. 

Depuis plusieurs années elle étudie et peint la marine sur le vif ; 
la plage d'Ostende et environs n'a pas de plus assidue visiteuse 
qu'elle, même durant l'hiver. 

A l'avant dernière Exposition d'Anvers elle se fit remarquer par 
une grande toile, qui fut placée au salon d'honneur et au sujet de 
laquelle le Roi la félicita. 

La généralité de ses œuvres trouva acquéreurs à Anvers, notam- 
ment MM. Jos. Van Put ; De Winter-Lauwers ; P. Van Aken ; 
Frans Gittens ; Rondeau ; Verelst ; Louis Coetermans ; Van 
Kuyck ; Robyns ; Roels ; le Baron de Grûben et autres. M. Robert 
de Bosschaert de Bouwel possède également un de ses tableaux. 

Et malgré tout ce labeur pictural, elle trouve le temps de se con- 
sacrer à l'éducation de ses enfants, trois êtres mignons qui, grandis- 
sant dans une atmosphère vraiment artistique, sont clairement 
destinés à perpétuer les qualités si spéciales distinguant leur père et 
leur mère. 

Question d'hérédité, mais aussi de principes. 



ANVERSOIS 




Eugène Wolters 

ÉTÉ caractéristique plantée sur des épaules solides. Le regard 
, calme et profond de cette bonne figure d'homme aimable est 
de nature à lui concilier les sympathies de tous. Le nez large 
et bien dessiné, le front de grande dimension, la bouche correcte, 
forment un ensemble d'où toute vulgarité est exclue. Barbiche et 
moustaches luttant contre l'envahissement de quelques poils grison- 
nants qui, loin de déparer l'aspect général, semblent en souligner 
le côté sérieux. Conversation agréable, empreinte d'une pointe de 
bonhomie, et se prélassant dans des données puisées aux sources de 
la logique parfaite. 

Eugène Wolters naquit à Venloo (Limbourg hollandais), le 22 
octobre 1844. Son père était banquier. 

L'enfance de Wolters fut marquée d'un accident terrible : à l'nge 
de 2 ans il eut des convulsions telles qu'il lui en resta des pieds bots. 
Cette difformation priva le pauvre être de toutes les distractions 
indispensables à la première jeunesse. On lui fit construire une petite 



Ii2 



NOS ARTISTES 



voiture à traîner par un bouc, et ce fut dans cet équipage qu'il se 
rendait journellement en classe, au Collège de Venloo, quand il fut 
arrivé à l'âge de l'éducation primaire. 

Ce manque de mouvement avait concentré le cerveau de l'enfant 
sur un seul point, l'amour du dessin. Dès qu'il put tenir un crayon, 
il dessinait d'instinct et toujours ; sans avoir jamais eu des enseigne- 
ments, il faisait, à l'âge de 7 ans, de la peinture d'après photographie. 

Au Collège, pour n'être précisément pas un mauvais élève, il con- 
sacrait néanmoins plus de temps à crayonner qu'à étudier; vers l'âge 
de 10 ans, il reçut des leçons particulières d'un brave habitant de la 
commune, un peintre en bâtiments^ qui se piquait d'art parce qu'il 
avait fait quelques méchantes compositions picturales pour des églises. 

Au bout de six mois il dut quitter ce professeur improvisé, celui- 
ci déclarant carrément que l'élève en savait plus long que lui-même. 

Dès lors, Wolters se mit à peindre avec une vraie furie. La maison 
paternelle s'encombra de ses productions, auxquelles sa bonne mère 
surtout prenait goût, les faisant encadrer et les collectionnant 
comme des reliques. 

Ainsi l'enfant arriva à sa douzième année. 

On décida de l'envoyer à Louvain, à l'effet d'y subir le redresse- 
ment de ses pieds bots, par le célèbre docteur Michaux. L'opération 
(la deuxième qui eut jamais été faite) réussit à merveille : l'enfant 
rentra à Venloo complètement retapé. Au bout de peu de temps 
son infirmité avait complètement disparu, ce qui en fit le dextre et 
bien râblé mortel que nous connaissons. 

Il continua ses études de classe au Collège, de même que ses 
essais, de plus en plus heureux, dans le domaine artistique. 

Vers l'âge de 16 ans lui vint le désir d'aller à Anvers ; mais ses 
parents, le trouvant trop jeune encore, s'y opposèrent et l'envoyèrent 
à Rolduc (près d'Aix-la-Chapelle) pour compléter ses études, à 
l'Ecole Industrielle. 

Le jeune homme y travailla avec assiduité, sans pourtant négliger 
une seule minute les études artistiques, auxquelles il s'acharnait plus 
que jamais. La chose était néanmoins fort aride, car n'ayant aucun 
professeur spécial, il ne pouvait compter que sur ses propres forces. 
Aussi était-il continuellement à la tâche, et lorsque ses camarades 
d'école allaient en promenade ou en congé, lui, l'artiste futur, s'isolait 
dans sa chambre pour peindre et se faire la main. 



ANVERSOIS 



223 



Enfin en 1864, ayant terminé ses études classiques, il obtint l'auto- 
risation de se rendre à Anvers, pour suivre les cours de l'Académie. 

Après une épreuve satisfaisante, il fut admis, au bout d'une couple 
de mois, dans la classe du grand antique et modèle vivant, profes- 
seur Beaufaux, puis dans celle de peinture d'après nature, professeur 
Van Lerius. Au bout de sept mois il quitta ce cours pour passer 
dans la classe de paysage de Jacob Jacobs. Peu après il abandonna 
l'Académie et devint élève de Lamorinière. Durant trois années il se 
développa sérieusement chez ce professeur, qu'il accompagnait en été, 
danstousses voyages. Par le mêmecoup, ils'était intimement liéavec 
ses anciens maîtres Beaufaux et Van Lerius, et ces trois guides artis- 
tiques contribuèrent énormément à raffermir ses qualités naissantes. 

Bientôt son esprit se dégagea. En i86q il fit une tournée en Alle- 
magne, se fixant à Moyland (près de Clèvesj, où il séjourna pendant 
deux étés successifs, revenant à Anvers, l'hiver. Dans ce pays 
admirable, il fit plusieurs tableaux, de préférence des étangs bordés 
d'arbres, qu'il vendait avec succès, sans même les avoir exposés. 

Dès ce moment Wolters avait acquis sa place au soleil. 

Il envoya, en 1870, un tableau. Vue aux environs de Givct, au 
Concours International de Sydenham ; un autre, Vue des environs 
d' Hastières, à l'Exposition de La Haye. Le premier obtint la 
médaille de bronze et fut vendu, à l'ouverture du Salon, au prix de 
100 livres sterling ; l'autre fut acquis par M. Pop Smith de Rotter- 
dam, pour 1200 florins des Pays-Bas. Ce fut pour le jeune peintre 
un véritable triomphe, une de ces poussées qui mettent de l'enthou- 
siasme au cœur et de l'élan au pinceau. Il se prit alors à envoyer un 
peu à toutes les Expositions : Bruxelles, Anvers, Gand, en Hollande, 
en Allemagne, fréquemment à Londres; partout ses toiles eurent un 
excellent accueil. En dehors de ces exhibitions publiques, le succès 
le suivait dans son atelier, d'oi!i bien des amateurs enlevèrent plus 
d'un tableau à coups de billets de banque. 

Cependant, un jour, le peintre Bource lui donna le conseil de se 
vouer à la peinture marine. Presque séance tenante, Wolters s'en 
alla étudier aux bords de l'Escaut, ce cénacle des plantureuses 
inspirations. Il se sentit bien vite dominé par cette nature si enva- 
hissante et si spéciale qui illustra tant de palettes. Une circonstance, 
importante pour lui, vint imprimer à ses idées nouvelles un déve- 
loppement rapide. Il avait fait la connaissance de M. Petit, ingénieur 



224 



NOS ARTISTES 



hydrographe du Gouvernement belge, chargé des sondages de 
l'Escaut et de la Mer du Nord. Ce fonctionnaire accueillit avec 
empressement Woliers qui obtint de l'accompagner dans ses excur- 
sions maritimes. Pendant plusieurs années l'artiste se forma de la 
sorte à l'étude approfondie des différents aspects de la mer et du 
fleuve, ce qui en fit un mariniste ferré en la matière. Au surplus, 
il continuait ces ballades nautiques avec M. Rochet, le successeur 
de M. Petit. Le premier tableau de marine qu'il peignit iutLa Visite 
de la douane à Lillo, qui eut beaucoup de succès à l'Exposition 
de Bruxelles et fut acquis pour la tombola. 

Tout le littoral de l'Escaut fut exploré par Wolters qui fit, aux 
environs de Baesrode, une grande quantité d'études d'où sont nées 
beaucoup de toiles. Il parcourut aussi le Rhin, dont il rapporta des 
tableaux ; ainsi que la Suisse qui, soit dit en passant, ne le tentait 
guère. Il faut encore ajouter qu'avant d'être mariniste, il travaillait 
assidûment aux bords de la Meuse, où il trouva d'heureuses inspi- 
rations. Il peignit également quelques portraits, parmi lesquels 
celui, fort remarquable, de Mme Heye, d'Anvers. 

Outre ce qu'il envoya et envoie encore régulièrement aux grandes 
Expositions, il eut trois exhibitions personnelles à Anvers, dont deux 
à la Salle Verlat en 1894 et i8g6, et une au Cercle Artistique en 1897. 
Un succès brillant échut à ces salonnets. En 1890 il fut décoré de 
l'ordre de la Rédemption Africaine, à l'occasion de la vente de son 
tableau Lever de lune en pleine mer, au Président de la République 
de Libéria. En 1892 il obtint, par Le Quai aux moules à Haesrode, 
une médaille en bronze, à l'Exposition Universelle de Scheveningue, 
où il eut encore un Lever de lune, à Lillo. Il vendit beaucoup dans 
les Expositions, notamment à Bruxelles, en 1894, un Lever de lune, 
à M. Galpin, de Roubaix. 

La même année de 1894 il obtint la grande naturalisation belge. 

Dans les collections anversoises il est largement représenté par 
des œuvres d'importance, entre autres chez MM. Paul Strybos, 
Julien de Meester, baron de Stein, Rooman, Spelten, Jacques 
Langlois. — M. Lion, de Mannheim, possède de lui plusieurs toiles. 
D'autres sont allées en Amérique; d'autres encore, assez nombreuses, 
aux Indes Néerlandaises. Ce qui permet de dire que l'œuvre de cet 
artiste a lait du chemin. 

Eugène Wolters est célibataire. Il ne s'en plaint nullement. 



ANVERSOIS 




Piet Verhaert. 

t^tN de ces hommes qui, comme on dit vulgairement, mettent 
(tM^J les pieds dans le plat. Geste exubérant, criant haut et fort ce 
qu'il pense, sans y mettre des formes. Toujours en mouve- 
ment, parfois d'une certaine brusquerie, sans méchanceté aucune, 
car en général (et c'est ici le cas), les plus grands orages s'apaisent 
plus aisément que les coups de tonnerre sourds et latents. Dans 
cette figure très bistrée, toute faite de nerfs, brillent des yeux noirs, 
scrutateurs, perçants comme une vrille ; tandis qu'un petit nez, 
agréablement insolent, domine le bas de la face ornée d'une barbe 
noire, en fer à cheval, et de moustaches qui n'ont pas la prétention 
d'être fin de siècle. En somme, un gaillard redoutable en apparence, 
mais qui récèle d'appréciables qualités du cœur. 

Piet Verhaert naquit à Anvers, le 26 février 18.S2, de parents aisés. 

De très bonne heure, l'enlant fut mis à l'école primaire ; de très 
bonne heure aussi, son inclination pour la carrière artistique se 

i5 



226 



NOS ARTISTES 



manifesta. Il dessinait toujours et lisait beaucoup, si bien qu'à l'âge 
de 9 ans déjà, il fréquentait les cours de l'Académie d'Anvers, 
alors qu'il ne connaissait encore qu'imparfaitement les rues de la 
ville et que, pour se rendre de la maison paternelle à l'Académie, 
il s'orientait sur la pompe de St. Jean Népomucène qui se trouve 
au Canal des Récollets. A l'Académie il resta deux ans dans la 
classe d'ornement, de Luc Schaefels. Quand il eut terminé ses 
études à l'école primaire, il fut envoyé au collège des Jésuites, 

d'où bientôt il fut renvoyé pour cause d'incompatibilité 

d'humeur. Il passa à l'Ecole Moyenne, où il étudia avec ardeur et qu'il 
quitta à l'âge de i5 ans, à l'effet de se consacrer à la statuaire. Il 
entra comme élève chez M. Verbucht, un sculpteur qui faisait des 
travaux pour les églises, et chez lequel il s'appliqua spécialement 
au modelage ainsi qu'au dessin. 

Ceci n'empêchait pas le jeune homme de continuer la fréquenta- 
tion des cours de l'Académie, dont il parcourut tout l'enseignement 
élémentaire en une année et demie. Après un stage d'un an chez 
Verbucht, il alla, pendant le jour, aux classes du petit et du grand 
antique, professeur Beaufaux. Là, il se rencontra avec Struys, Jef 
Lambeaux, Van Beers, Van Kuyck, Joors. Cette phalange de jeunes 
et ardents artistes forma bientôt un cénacle spécial, d'une grande 
indépendance d'idées, insouciants des choses officielles, ne désirant 
relever que de leur élan personnel. 

Tout naturellement Verhaert se détacha de la sculpture pour 
diriger ses efforts vers la peinture. A l'âge de 20 ans il quitta l'Aca- 
démie, et prit avec De Bleye, un peintre gantois, l'atelier 
qu'il occupe encore actuellement, mais que depuis lors, il a notable- 
ment agrandi. Aussitôt installés, l'envie vint aux deux amis de faire 
un voyage en Italie. Mais pour cela il fallait de l'argent. Dans ce 
but, ils se mirent à fabriquer des portraits qu'ils vendaient à 
tous prix. Néanmoins Verhaert n'oublia pas l'art sérieux, car il 
peignit sa première œuvre, un grand tableau allégorique-philosophi- 
que intitulé Vanitas. D'autre part, il fit un séjour de quelques 
semaines en Hollande, à l'effet d'y étudier Frans Hais et les maîtres 
neérlandais. 

Au bout d'un temps relativement court, les fonds nécessaires au 
voyage d'Italie se trouvèrent réunis et Verhaert, appuyé encore 



ANVERSOIS 



227 



d'une certaine somme que lui avait donnée son père, s'embarqua 
pour le pays des orangers, en compagnie de son copain De Bleye. 
Une aventure les attendait à la frontière : Verhaert, avec ses 
cheveux longs (ils ne le sont plus), sa cravate au vent, pouvait être 
pris tout aussi bien pour un bohème de l'anarchie que pour un 
bohème de l'art. Or, comme on était en pleine guerre franco- 
allemande, les gouvernements avaient l'œil ouvert sur les moindres 
particuliers. Verhaert fut donc retenu jusqu'à production des 
papiers d'identité, et l'incident n'eut aucune suite fâcheuse. 

A Portici on rencontra un autre peintre, M. Van Biesbroeck, 
ami de De Bleye. Celui-ci décida de rester sur les lieux, laissant 
Verhaert continuer seul le voyage. 

Toute l'Italie fut parcourue : il alla admirer Venise, rendre 
visite aux Musées de Rome, faire des copies à Naples, croquer des 
études dans les ruines de Pompéï, et même voir les superbes 
temples de Pestum, en dépit du voisinage alarmant des bandits 
de la Calabre, qui n'eurent aucunement le don de l'effrayer. 

Son séjour là-bas fut artistiquement productif et lorsque, les 
fonds épuisés, il rentra à Anvers en 1873, il se trouva armé d'un 
respectable bagage de connaissances en la matière. 

A peine réinstallé ici, il se mit à peindre une série de ces tableau- 
lins auxquels il doit une large part de sa réputation, et qui ont 
toujours, auprès des amateurs, une vogue justifiée. 

A l'Exposition d'Anvers de 1873 il envoya sa grande toile Vaitt- 
tas, qui fut singulièrement méconnue. Et, comme il restera éter- 
nellement établi que nul n'est prophète en... sa ville, le même 
tableau eut plus tard une place d'honneur à l'Exposition de Namur, 
où il fut princièrement payé dès l'ouverture. 

Après avoir fait quelques portraits, Verhaert s'en alla, en 1876, 
à Paris, non seulement pour étudier les chefs d'œuvre des musées, 
mais encore pour se familiariser avec l'école française. 

En 1877 il revint à Anvers, où il se maria, le i"" septembre de la 
même année, avec la fille du peintre Florent Claes. 

Depuis lors il a peint des œuvres de tout genre et collaboré à 
presque toutes les marquantes Expositions de la Belgique. 

En 1881 il créa un grand tableau, Cour de ferme en Flandre, 
qui obtint la première médaille à l'Exposition de Bruxelles, 



228 



NOS ARTISTES 



En 1882-83 la ville d'Anvers lui alloua un subside de 1000 francs 
(trop maigre, en vérité) aux fins d'aller, à Madrid, faire des copies 
de Velasquez. Il en rapporta deux copies, dont l'une. Le Sculpteur 
Alonio Cano, se trouve au Musée d'Anvers. 

Le même Musée lui acheta, en i883, La Marchande de marée, 
troquée plus tard contre Le Sceau du mari}!. Ce dernier obtint 
une médaille d'argent à l'Exposition Universelle de Paris. 

A la réorganisation de l'Académie d'Anvers, Verhaert y fut 
nommé professeur. Alternant ses aspirations artistiques avec celles, 
plus arides, de la politique, il fut élu conseiller provincial libéral à 
Anvers, en 1892, mandat renouvelé en 1898. 

Lors de l'Exposition Universelle d'Anvers, en 1894, il écrivit et 
publia (chez l'éditeur Buschmann) deux brochures très intéressantes 
comme texte et comme dessins, intitulées Croquis et impressions 
de la vieille ville d'Anvers. La deuxième de ces œuvres traite 
spécialement de l'histoire de l'Escaut, depuis les temps les plus 
reculés, et c'est elle, à coup sûr, qui suggéra l'idée des fêtes admira- 
bles organisées par l'édilité anversoise, à l'occasion du centenaire 
de l'affranchissement de notre beau fleuve. 

Une médaille d'argent échut à Verhaert à l'Exposition de Bruxel- 
les de 1897, pour son Portrait de ma mère, et le g février 1898 
il fut nommé chevalier de l'Ordre de Léopold. Enfin il est un des 
artistes chargés de la laborieuse création des peintures qui orneront 
l'escalier d'honneur de l'hôtel de ville d'Anvers. Le sujet lui imposé 
est La Navigation. Les œuvres de Verhaert sont très nombreuses. 
Il est représenté dans presque toutes les galeries importantes, même 
en Amérique, mais surtout en Belgique. 

Il adore la Hollande, où il fait constamment des voyages par 
eau, en compagnie de son ami M. Théodore Cupérus. 

Et, non content de ces ballades à deux, il lui arrive de fréter 
un bateau d'intérieur, de le transformer en habitation, avec atelier, 
d'y embarquer tout son ménage, femme, servante, même son chien, 
et de s'en aller ainsi, pendant des semaines, fîotter au gré de la 
marée, sur les eaux d'Outre-Moerdijk, pour y étudier et peindre 
sur le vif les sujets si intéressants dont les Pays-Bas fourmillent. 
Plus d'une toile de Verhaert doit le jour à ce pittoresque mode 
de voyage. 



ANVERSOIS 



22g 




Frans Simons. 



'h. est vrai que les cœurs simples sont les meilleurs, Frans 
Simons doit être le meilleur des hommes. li en a, du reste, 
tous les signes caractéristiques. Sa figure calme et douce, 
relevée par une barbe blonde, aristocratiquement fine, son front 
large, volontiers pensif, son nez de forme pure, sa bouche aux plis 
bienveillants dans un sourire perpétuel, et ses yeux réflètant une 
sorte de caresse de vision, tout cela lui donne un air d'attirance. 
Sa parole mesurée, avec des accents de tribun, est convaincante et, 
tout en respectant les opinions d'autrui en matière d'art, elle plaide 
avec autorité les siennes. En résumé, Frans Simons est un gars 
bien campé au physique et solide comme principes. 

Il naquit à Anvers, à minuit précis, entre le 4 et le 5 septembre 
de l'année i858, ce qui lui fait dire, à Juste titre, que son anniver- 
saire est diflficile à établir légalement. 

Son père était l'un des plus riches négociants en grains de la 



23o 



NOS ARTISTES 



place, mais le terrible incendie de l'Entrepôt St. Félix d'Anvers fut 
pour lui d'un effet désastreux et le ruina presque complètement. 

Vers l'âge de 7 ans, le jeune Frans, qui allait en classe à l'école 
primaire de Berber, dessinait toujours et toujours, s'exerçant à faire 
les portraits de ses professeurs et de ses camarades, encouragé en 
cela par sa mère, qui lui achetait des boîtes à couleurs et des 
pinceaux. 

A cette époque la guerre de la Pologne battait son plein. L'esprit 
de l'enfant fut frappé par les récits homériques qu'en faisait jour- 
nellement le barbier qui venait raser le père Simons (lequel barbier 
rasait aussi le père de l'auteur de ces lignes) ; et un beau jour cette 
impression fut si vivace que le jeune Frans, donnant libre carrière à 
sa fougue, remplit de dessins guerriers, les deux battants d'une 
belle armoire en couleur claire, qui se trouvait dans une des cham- 
bres de la maison. Naturellement, le résultat de cette équipée ne se 
fit pas attendre : son père lui défendit formellement de toucher 
encore à un crayon. 

Mais autant en emporte le vent. Sur sa onzième année, l'enfant 
fut envoyé en pension au Séminaire de Hoogstraeten où, plus libre, 
il continuait à exercer sa passion pour le dessin. Il croquait des 
autels, des prêtres et tout ce qui s'en suit, qu'il découpait ensuite 
pour être distribués à ses petits camarades. 

Cependant, comme il était d'une santé excessivement chétive, il 
rentra bientôt à Anvers où, ayant fréquenté successivement le Col- 
lège des Jésuites et l'Athénée Royal, on finit par lui donner un 
professeur particulier à domicile. 

Simons avait alors 14 ans, et ses aspirations artistiques se déve- 
loppèrent, en dépit de tout, avec une persistance opiniâtre. 

Il achetait des couleurs chez le droguiste, et comme fréquem- 
ment la famille Simons faisait des séjours à la campagne, à Bras- 
schaet, il s'y amusait à portraicturer les paysans qui voulaient se 
prêter à son étude rudimentaire. Il peignit également, à l'insu de 
son père, le portrait de celui-ci, ainsi qu'une statue pour monument 
funéraire. 

Même, fier du talent qu'il se croyait déjà, et avec cette audace qui 
caractérise la jeunesse^ il alla copier au Musée d'Anvers, La Vierge 
au perroquet, de Rubens. 



ANVERSOIS 



23l 



Or, à cette époque le docteur de la famille, M. De Beys, venait 
très souvent chez les Simons. On lui montra les trois productions 
susdites, dont il fut enthousiasmé, et il conseilla d'envoyer l'enfant 
chez le peintre Luc Schaefels,à l'effet de soumettre à celui-ci le fruit 
de son travail. La chose fut faite, et, en dépit de l'opposition de son 
père, le jeune Frans reçut l'autorisation de prendre des leçons parti- 
culières de Rumfels. 

Dès lors, il se crut permis de diriger tous ses efforts dans le sens 
de l'art. Les études à l'Athénée furent négligées et notre aspirant 
peintre trouvait constamment moyen de faire l'école buissonnière 
pour aller aux environs de la ville, principalement aux polders, 
exercer ses pinceaux. Des camarades de classe l'accompagnaient 
fréquemment, et l'on avait choisi comme quartier général, un 
petit cabaret aux abords de l'Abattoir, tenu par une brave vieille 
femme. On y buvait sans compter, on y jouait au billard, si bien 
qu'à un moment donné les dettes étant criardes, Simons acquitta le 
tout en faisant le portrait de la cabaretière. 

Entretemps les leçons chez Rumfels fructifiaient admirablement ; 
mais cela ne suffisait point à l'ardeur de l'élève. Arrivé à l'âge de 
i5 ans, il déclara à ses parents qu'il voulait absolument aller à 
l'Académie, donnant comme raison indiscutable que, puisqu'on 
permettait à ses sœurs de prendre des leçons de danse, i! n'y avait 
aucun motif pour qu'il n'allât pas, lui, prendre des leçons d'art. Il 
faut croire que l'argumentation fut convaincante, car on lui accorda 
ce qu'il demandait. A l'Académie, après avoir fait la classe de Luc 
Schaefels, il passa dans celle de Dujardin et parcourut ensuite tous 
les cours jusqu'à l'enseignement moyen. 

A l'âge de i8 ans, une désagréable surprise l'attendait : son père, 
très éprouvé dans ses affaires, décida que Frans Simons entrerait 
dans ses bureaux ; et voilà envolés les rêves artistiques. Le jeune 
homme devait passer son temps à surveiller aux bassins les expédi- 
tions, à fréquenter la Bourse, où il dormait littéralement debout, 
tant il s'ennuyait. Mais il se rattrapait le soir, et il lui arrivait de 
se livrer, bien tard dans la nuit, à ses études du dessin. 

Cette vie-là dura jusqu'en 1874, époque à laquelle de nouveaux 
malheurs frappèrent la firme paternelle. On émancipa le jeune 
homme, qui fut placé, à titre de négociant, à la tcte de ce qui 



232 



NOS ARTISTES 



restait encore de la primitive raison sociale. On transforma celle-ci 
en négoce de fruits pour l'exportation, et Frans Simons fut envoyé 
au pays wallon pour y acheter des cargaisons de pommes. Seule- 
ment les beautés de la nature ardennaise le subjugèrent si bien qu'il 
s'oublia dans les vergers à peindre ce qui le tentait, au lieu de 
s'occuper de son commerce. Décidément la négoce n'était pas de 
son ressort. Il n'y fit que des bévues. 

Par bonheur des changements survinrent. La famille Simons 
émigra vers Brasschaet, où elle entreprit l'exploitation d'une bras- 
serie. D'abord Frans s'en occupait un peu, mais bientôt il donna 
libre cours à ses inspirations, passant son existence dans les bois et 
les champs, à copier la nature. Depuis quelque temps il connaissait 
Eugène Joors, le brillant artiste peintre, qui lui voulait beaucoup 
de bien. Ce brave garçon venait constamment à Brasschaet aider 
de ses précieux conseils le Jeune Simons, corriger ses productions, 
encourager ses efforts, ce qui fut pour ce dernier d'une efficacité 
immense. Les progrès qu'il réalisa furent sensibles et créèrent dans 
son cœur une ineffaçable reconnaissance pour son bienveillant et 
désintéressé professeur. 

Il étudiait donc ferme, faisant des paysages, des portraits, ainsi 
que des dessins qu'il vendait couramment. 

Mais sa chétivité corporelle se prononça de si inquiétante façon 
que les médecins l'abandonnèrent. Ce ne fut que grâce aux soins 
dévoués du docteur De Ligne, de Brasschaet, que petit à petit il 
échappa aux griffes de la mort et qu'il devint, plus tard, le solide 
gaillard que nous savons. 

Néanmoins, ses débuts artistiques se ressentirent de son état 
maladif. La première toile réellement sérieuse qu'il fit fut un sujet 
triste, une jeune fille poitrinaire. Ce tableau, intitulé Le Printemps, 
terminé en 1881, fut envoyé à l'Exposition de Bruxelles, où il fut 
proposé pour la médaille ; mais un de nos délégués anversois argu- 
menta que le peintre était trop jeune pour semblable distinction et 
insinua qu'un subside de 3oo francs suffisait. La revanche ne se fit 
pas attendre : Simons obtint un subside de 5oo francs (donc 200 
francs de plus) et son tableau fut vendu, dès l'ouverture du Salon, à 
M. Van Cutsem de Bruxelles, pour i5oo francs. 

Ceci lança le jeune artiste qui, du reste, avait déjà auparavant 
envoyé à l'Exposition d'Anvers, une grande toile Jo heur lieveling. 



ANVERSOIS 



233 



en opposition avec celle de même genre, de Jan Van Beers, La 
Trayeuse. Cette oeuvre fut acquise plus tard pour la tombola, à 
l'Exposition de Courtrai. 

Entretemps, Frans Simons étant définitivement revenu à la vie, 
sauvé par le docteur De Ligne, son esprit se modifia en consé- 
quence et, des sujets tristes, il passa à d'autres, plus souriants. 

Il alla beaucoup peindre au camp de Brasschaet, des scènes 
militaires et y donna en présent, au mess des officiers, un nu qui, 
un jour, fut enlevé par ordre du ministre de la Guerre. 

La réputation de l'artiste allant grandissante, il se mit à produire 
des œuvres de belle envergure. 

Telles : Course aux bœufs, qui eut beaucoup de succès aux 
Expositions d'Anvers, Bruxelles, Amsterdam, oii elle obtint une 
médaille ; Le Loup et l'Agneau, tableau qui fut critiqué fortement, 
mais récolta un éclatant succès à différentes Expositions de la 
Belgique, de la France, de la Hollande et de l'Allemagne ; Voir si 
Jean ne ment pas, médaillé à Munich, après avoir figuré favorable- 
ment dans plusieurs Salons ; Batterie au feu (camp de Brasschaet), 
qui faillit être refusée à l'Exposition de Bruxelles. Meissonnier, qui 
n'était pas un âne, engagea l'artiste à envoyer cette toile à Paris. 
Simons le fit en i88g (Exposition Universelle) et obtint un succès 
enthousiaste de même qu'une médaille. Il est à remarquer que, 
malgré tout, cette œuvre fut acquise à Bruxelles pour la tombola. 
Actuellement elle est au Musée de Wavre ; La Vendange, qui 
décrocha une mention honorable à Barcelone ; Korenbloemen et 
Le Vainqueur de la course aux bœufs, qui furent médaillés à 
Port-Adela'ide. 

Frans Simons s'est fait un nom dans la peinture des portraits. 
Son pinceau créa également un nombre considérable d'idyles, qui 
furent vendues à peine terminées. 

Il se maria en i883 à Brasschaet, où, en 1889, il se bâtit ih Maria- 
ter-Heide) une superbe propriété avec atelier, connue de tous les 
touristes. 

En 1894, lors de l'accident arrivé au ballon dirigeable, à l'Expo- 
sition Universelle d'Anvers, Simons se procura un lambeau de la 



NOS ARTISTES 



soie de cet aérostat et y peignit le ballon Sherry Blossom, avec le 
portrait de trois voyageurs aériens, parmi lesquels le vaillant aéro- 
naute Toulet, dont les ascensions sont restées célèbres. Plus tard, 
quand Toulet périt à la suite d'un terrible événement, la dite 
peinture fut exposée au profit de sa veuve et contribua de la sorte à 
soulager l'infortune de celle-ci. 

Frans Simons eut, à la Salle Verlat, une Exposition particulière 
qui provoqua l'admiration. Il se prépara à faire un second salonnet 
personnel, lorsque, dans la nuit du 4 octobre iSgS, des voleurs 
s'introduisirent dans sa demeure et lui détournèrent 17 toiles. Cet 
acte de brigandage, dont les auteurs n'ont Jamais été retrouvés, 
enleva à l'artiste le prix d'un labeur sérieux et l'empêcha d'ouvrir 
l'exposition projetée. 

Simons est un fervent des Expositions du Cercle Artistique 
d'Anvers. Il a été Vice-Président de la section des arts plastiques, 
à la transformation de laquelle il a beaucoup contribué. 

En outre, il a présidé Y Union des Artistes qui, il y a quatre ans, 
fit naître un important et salutaire remaniement des statuts de la 
Société des Beaux-Ans d'Anvers. 

Il est aussi membre correspondant de la Société des Artistes 
français à Paris. 

Enfin, il se trouve à la tête de la société De Heidebloem, de 
Maria-ter-Heide, une phalange orchestrale composée de braves 
campagnards, que Simons mène à une gloire musicale... relative. 

L'histoire dira, plus tard, s'il parviendra jamais à en faire des 
artistes. 



ANVERSOIS 



235 




Albert Baggen. 

E taille moyenne, le regard brillant, les cheveux châtain clair, 
en brosse, la figure osseuse, avec un nez prononcé relié au 
front par une ride profonde et mobile, attestant un perma- 
nent travail de la pensée. Un soupçon de moustaches, avec une 
petite barbiche très blonde plaquée sous une bouche de bonnes 
dimensions. En art, un homme aux idées saines, dont l'épanouisse- 
ment coule de source dans un cerveau stablement équilibré. 

Albert Baggen naquit le 9 Mars 1862, à Geleen (Limbourg), au 
pittoresque pays de Fauquemont, où se placent de sinistres légendes. 

Son père était menuisier et exploitait en même temps un minus- 
cule lopin de terre, pour l'entretien du ménage. C'est assez dire qu'il 
n'avait aucune visée artistique à l'égard de son fils. Au contraire, à 
l'âge de 6 ans, l'enfant fut mis à l'école du village, mais avant et 
après les heures de classe, il devait laborieusement aider aux travaux 
de la famille. Evidemment, dans cette existence prosaïque il y avait, 




236 



NOS ARTISTES 



pour le jeune Baggen, piètre matière à développement intellectuel 
ou artistique, et le maître d'école n'avait guère à se louer dé lui, 
d'autant que l'enfant s'amusait beaucoup plus à dessiner des images 
qu'à étudier ses leçons. Il avait un ami inséparable, son couteau. 
Quand il vaguait dans les prés, il ne manquait Jamais d'enlever au 
taillis une branche dans laquelle il découpait, avec une patience 
bénédictine, de rudimentaires figures d'hommes ou d'animaux. Mais 
quand il arrivait que le père Baggen s'absentait pour une journée 
entière, le petit Albert en profitait pour se glisser dans la cave, et y 
détacher du mur quelque morceau de pierre molle, à l'effet d'y tailler 
des figurines, au gré de son imagination. Loin de désapprouver ces 
tendances manifestes, le père Baggen s'en montrait si satisfait qu'il 
ne manquait jamais, quand il se rendait à Maestricht, d'en rap- 
porter pour son fils un carnet de dessin. 

En 1874 la famille Baggen quitta le village pour s'établir à Anvers. 
On envoya le garçon à l'école communale. Il s'y appliqua tant bien 
que mal ; mais bientôt, dominé par son penchant, il manœuvra si 
bien que ses parents l'autorisèrent à quitter la classe et à se consacrer 
aux études artistiques. Il se mit donc à suivre les cours de l'Aca- 
démie ainsi que ceux du statuaire M. Thissen. 

Le jeune Baggen fut ravi de ce changement inattendu. Cependant 
il n'était pas encore au bout de ses peines, car un événement im- 
prévu vint modifier le cours des choses : un jour, en jouant, il se 
cassa la jambe droite. 

Cette catastrophe fit réfléchir le père Baggen. Il estima qu'elle 
empêcherait son fils de devenir jamais sculpteur, étant donné qu'il 
lui serait difficile de grimper aux échafaudages ou de supporter le 
poids d'un labeur parfois très ardu. Partant de là, il lui chercha 
une autre situation sociale et lui trouva un emploi de garçon de 
magasin chez un de ses amis, M. Delhaize, détaillant de comes- 
tibles et épiceries. Ce fut, pour le jeune Albert, le renversement 
complet de son idéal. Malgré ses pleurs et ses alarmes, il dut céder 
devant la volonté paternelle. Il n'obtint que l'autorisation de con- 
tinuer à suivre, le soir, les cours de l'Académie. Il s'installa donc 
derrière le comptoir de son patron et se mit à débiter gravement 
du sucre, du vermicelle, du savon et autres articles similaires. 
Néanmoins, plus d'une fois, il se surprit à dessiner, sur des chiffons 



ANVERSOIS 



de papier, les têtes de lion qu'on voyait sur les paquets d'amidon- 
Remy rangés dans la boutique, ou autres images de même genre. 
Bientôt encore, le travail du magasin étant devenu trop absorbant, 
son patron lui supprima la permission de suivre les cours de l'Aca- 
démie. En présence de cette mesure excessive, le jeune homme se 
rebiffa pour tout de bon. Ses instances furent si vives, ses prières si 
convaincantes, qu'au bout de trois mois, son père lui permit d'aban- 
donner ses rayons d'étalage et de se consacrer exclusivement aux 
études artistiques. 

Dès lors, Baggen ne se sentit plus d'entraves. Il parcourut triom- 
phalement toutes les classes de l'enseignement, remportant partout 
les prix d'excellence, sous le professorat de De Braekeleer et Geefs. 
En même temps il travaillait avec ferveur, comme praticien, dans 
divers ateliers, notamment chez Verlinden et François De Vriendt. 

En 1888 la société Rubenskring organisa un concours pour un 
monument funéraire en souvenir de feu son président M. Wynen. 
Ce fut Baggen qui obtint la sculpture du portrait ornant le monu- 
ment construit par l'architecte Tyck. Ce portrait fut trouvé si irré- 
prochable par la famille Wynen, qu'elle en acheta immédiatement 
la maquette. Ce fut la première oeuvre d'Albert Baggen que put 
apprécier le public. Ce ne devait pas être la dernière. Sur ces entre- 
faites, le personnel supérieur de la firme anversoise Ed. De 
Beukelaer, voulant offrir à son chef le portrait de celui-ci, com- 
manda cette oeuvre à Baggen, qui l'exécuta en marbre. 

Peu de temps, après il élabora le portrait, en terre cuite, que 
donna à M. Peeters, instituteur en chef, un groupe de professeurs. 
Puis encore le portrait en plâtre de M. Royers, architecte de la 
ville d'Anvers; celui du forgeron M. Hansen; un groupe, Ontit^aakt, 
destiné à M. Baetes, trois œuvres commandées par le cercle Rubens- 
kring. Vers la même époque, le dit cercle le chargea de l'exécution 
des portraits buste, en plâtre, à offrir à Mlle Elisa Jonkers et à M. 
Hogguer, artistes du Théâtre Néerlandais d'Anvers. 

Dès ce moment Baggen se mit à participer à des concours, entre 
autres pour le monument de Jan De Laet, où il fut proclamé premier; 
pour le monument Van Beers ; pour celui de De Weerdt, où il fut 
classé second avec félicitations spéciales du jury ; pour celui de 
Thomas à Kempis ; d'autres encore. Il lit une importante série de 



238 



NOS ARTISTES 



portraits pour monuments funéraires, ainsi que le portrait de sa 
mère, qui eut un beau succès ; celui de De Braekeleer, son ancien 
professeur ; de même que ceux de MM. Smeets et Cornélis. 

11 envoya également des œuvres aux Expositions de Bruxelles, 
Gand, Anvers, Lille (où il eut une 2^ médaille par le Portrait de 
ma mère) ; à Amsterdam, où il fut très remarqué. En 1896 il vendit 
à la tombola de l'Exposition de Courtrai, son groupe en terre cuite 
Grand'' mère. Détail pittoresque : la commission de la dite Expo- 
sition lui avait imposé l'achat de 25 billets de la tombola. Ces 25 
billets, Baggen les avait donnés en présent à l'une de ses petites 
amies. Or, le hasard voulut que, lors du tirage, il gagna sa propre 
œuvre, qui fut dès lors expédiée à la demoiselle en question, au 
grand dam du père de celle-ci, stupéfait de voir débarquer une caisse 
d'emballage dont il ignorait absolument la provenance. A part 
toutes ces productions, Baggen créa un grand nombre de sujets de 
fantaisie, qui trouvèrent acquéreurs en Hollande, à Bruxelles, à 
Malines, mais principalement à Anvers. Il participa aussi à certaines 
expositions industrielles, fut un des fondateurs du cercle Eigen 
vorming, de Borgerhout (aux Expositions duquel il est fidèlement 
représenté), eut à l'Exposition de Tervueren une statuette en ivoire. 
Jeune clotpn, et confirma sa réputation par uns belle création. Le 
Nid, qu'on admira à Eigen vorming et a Als ik kan. 

Enfin, en 1897 il fut proclamé lauréat, avec M. François De 
Vriendt, au concours organisé par la ville de Hasselt pour l'impor- 
tant monument de la Guerre des paysans, à inaugurer en cette 
dernière ville le 28 août 1898. Cette distinction est pour Baggen 
une superbe victoire, car non seulement c'est lui qui a, dans 
l'exécution de l'œuvre, la partie vraiment laborieuse et artistique, 
mais encore cette victoire fut remportée sur 14 concurrents. Le 
monument en question sera en pierres d'Euville et aura 10 mètres 
de haut sur 6 mètres de large. Le piédestal comportera 3o mètres 
cubes de pierres bleues. Ce travail de grande allure consacre d'un 
trait le talent du Jeune sculpteur. 

Baggen est célibataire, par le fait peut-êire que son esprit est 
constamment aux choses artistiques. 



ANVERSOIS 



23g 




Eugène Remy Maes. 

E taille élançée, il est ce que l'on peut appeler un bel 
homme. L'œil est vif, le front vaste, la barbe soyeuse est 
noire encore avec seulement de-ci de-là quelques poils 
grisonnants, qui ressortent d'autant mieux que le teint est d'un 
jaune prononcé. Comme ensemble, figure expressive et intéressante. 

Eugène Remy Maes vit le jour à Puers (province d'Anvers), le 
23 janvier 1849. Son père, qui était forgeron, n'avait dans la vie 
qu'un seul but : le travail. 

Aussi le petit Eugène, après avoir fréquenté l'école de la com- 
mune, cessa-t-il toutes études à l'âge de 12 ans, pour se faire 
apprenti chez son père. Jusque là, du reste, aucune disposition 
artistique ne s'était révélée en lui. Il semblait tout indiqué pour 
devenir forgeron. 

Son horizon était donc circonscrit à cet avenir de labeurs, lors- 
qu'en 1864, la famille Maes étant allé s'établir à Bruxelles, il y eut 




240 



NOS ARTISTES 



dans l'existence de l'enfanl une diversion inattendue qui décida de 
sa carrière future. Il y avait, notamment, à Bruxelles, un oncle du 
jeune Eugène, le peintre portraitiste Remy Maesqui, à ce moment, 
avait à exécuter deux figures d'anges pour le compte du grand 
décorateur Charles Albert. C'était dans la maison même du forge- 
ron que le portraitiste élaborait son œuvre. Devant ce travail le 
jeune Eugène ressentit comme une extase, une sorte de fascination 
qui toujours le clouait aux côtés de son oncle peignant. Pour le 
coup il éprouva des velléités d'art et s'essaya si bien que l'oncle 
émit l'idée de l'envoyer suivre les cours de l'Académie de Bruxelles. 

La proposition ne déplut nullement au père Maes, mais il objecta 
qu'il en résulterait pour lui un dommage auquel il faudrait remé- 
dier. En effet, son fils allant à l'Académie, il faudrait le remplacer 
par un autre apprenti forgeron. Or, cela était vraiment trop 
onéreux. On convint donc que l'oncle prendrait chez lui l'enfant, 
et qu'il lui donnerait l'argent nécessaire à son remplacement. 

En conséquence Eugène se prit à suivre régulièrement les cours 
de l'Académie, indépendamment des études qu'il faisait chez son 
oncle, lequel habitait chez un brocanteur de tableaux, M.Veldekens. 
Seulement, comme l'oncle en question menait une existence de vrai 
bohème, il advint que ses absences étaient fréquentes et longues, de 
sorte que le jeune Eugène passait plus de temps à faire les courses 
pour Veldekens qu'à se livrer aux études. Cette situation se continua 
durant une année, quand le père Maes se plaignit d'abord du peu de 
progrès de son fils, ensuite de ce que bien des fois on restait en 
défaut de lui décompter le salaire de l'apprenti-remplaçant. Autant 
valait que son fils rentrât à la forge, toujours et éternellement 
question de gagner de l'argent. 

Fort heureusement ce fut encore l'oncle qui trouva le biais : 
« Nous allons, dit-il, envoyer Eugène au Musée, où il fera des 
copies, qui certainement se vendront à des prix convenables. » Le 
père Maes se laissa prendre à ce raisonnement et le petit bonhomme 
se mit à la besogne. Il copia trois têtes d'après Rubens et fut 
remarqué par le copiste De Fienne, qui travaillait, lui aussi, au 
Musée. Ce monsieur lui proposa de le prendre à son service, à raison 
du salaire archi-royal de 25 centimes par jour. Faute de mieux, 
Maes accepta. Après quelque temps de ce servage, il entra en rela- 



ANVERSOIS 



241 



lions, au Musée, avec un allemand qui y faisait des études et qui 
le prit à son compte, comme copiste, au prix d'un fianc par jour. 
C'était déjà une sensible amélioration pour le jeune homme et qui 
le mettait fort à l'aise à l'endroit de son père. 

On marchait donc tant bien que mal, lorsqu'une circonstance 
inopinée vint encore une fois admirablement changer l'état des 
choses. Le Musée de Bruxelles avait acquis le tableau de Jan 
Steen, que l'on sait. Quelques uns des surveillants conseillèrent à 
Maes d'en faire une copie. Le futur artiste ne demanda pas mieux; 
mais les fonds lui manquaient pour l'achat du nécessaire. Alors les 
surveillants se cotisèrent et l'argent fut réuni. Maes se mit brave- 
ment à la tâche, et lorsque le travail fut presque achevé, un mar- 
chand de tableaux, M. De Bats, qui le vit, proposa à l'artiste de 
venir travailler chez lui à raison de 3o francs par semaine, mais à la 
condition expresse qu'il ne peindrait que des animaux. Ce fut pour 
Maes, une joie en même temps qu'une déception ; une joie pour la 
question financière, une déception parce que lui qui adorait peindre 
la figure, allait maintenant devoir se consacrer à la peinture des 
animaux, ce qu'il détestait. Naturellement, il en parla à ses parents. 
Ceux-ci n'y virent pas d'hésitation possible : leur fils irait chez 
De Bats. Il y alla, en effet, et y travailla quatre années durant. Au 
reste, la chose ne fut pas malheureuse, puisque c'est là qu'il s'initia 
au genre de peinture dans lequel il s'est créé une personnalité. Pendant 
tout ce temps il continuait à fréquenter, lesoir, les cours de l'Académie 
de Bruxelles, oià il remporta dans toutes les classes les premiers prix 
(professorats De Coen, Robert et Stallaert) et où, à l'âge de 19 ans, 
il décrocha la grande distinction au concours de dessin d'après nature. 

Sollicité par M. Alexis De Leeuw, le marchand de tableaux lon- 
donien, il s'engagea avec celui-ci pour une période de trois années, 
passa enf.uite, pendant un même terme, au service de Bernheim 
jeune, et enfin au compte de M. Wilson, alors Consul des Etats- 
Unis à Bruxelles. Tout cela indépendamment de quelques tableaux 
faits pour M. Vander Heyden et autres. 

En 1873, Maes se maria à Bruxelles. Il s'établit pour son compte 
personnel et envoya des œuvres aux différentes Expositions : 



242 



NOS ARTISTES 



Anvers, Bruxelles, Gand etc., ce qui consacra sa réputation dans 
le genre qu'il a adopté. Cependant, tout en peignant exclusivement 
des animaux de basse-cour, il n'avait pas renoncé à son goût pour la 
peinture des figures. Il allait toujours encore dessiner, le soir, à 
l'Académie de Bruxelles d'abord ; ensuite à celle de Schaerbeek- 
St. Josse-ten-Noode, (direction Hendrickx) où il n'y avait aucun 
élève, et où il amena un noyau d'intéressants adhérents parmi 
lesquels Ringel, Reinheimer et Meyer. Pendant une série d'hivers 
il fréquenta ces classes, ce qui lui fut excessivement profitable. 

En 1875, il entra en relations avec M. Albert D'huyvetter, le 
marchand de tableaux anversois, qui acquit de lui jusqu'à ce jour 
au moins 25o toiles, la plupart envoyées en Amérique. Parmi 
celles-ci on peut citer : En collaboration avec David Col : Puits 
d'amour; ^onne instruction; La Guerre; V Aumône; Une 
bonne histoire ; Au Renard ; In den \oeten Inval ; Bon conseil ; 
Joyeux chasseurs ; Popping the question ; Les Chasseurs ; La 
Fleuriste ; Compulsary Education ; Les Voisins ; Les Taqui- 
neurs ; L'Eté de la St. Martin ; Entre le marteau et l'enclume ; 
Les Pêcheurs ; Le Cordonnier ; Les bons amis ; Distraction ; 
Wide aipake and faste asleep. En collaboration avec Jean Por- 
tielje : Chaperon Rouge ; Cendrillon, La Paix, The King of the 
Courtyard, à M. J. G. Moulton, de Chicago ; d'autres encore. Et 
la série continue toujours, résultat d'un travail constant, ininter- 
rompu. — Ajoutons : Combat de coqs, vendu à M. le Baron 
de Zérézo de Tejeda, a. Bruxelles; Le Combat, à M. Kryn 
d'Anvers; Les Orphelins; La bonne mère; L'Instruction obliga- 
toire ; (ce dernier en collaboration avec David Col), tous trois 
acquis par M. Victor Cockx à Anvers. — Il vendit également à M, 
le comte de Beaufort, à M. Franz Arnaut de Contich ; à M. le 
docteur Humblé, de la même commune ; à M. P. E. Nicolié ; à 
M. Henri Thirion ; à M. Slaes de Bruxelles; à la tombola des 
Expositions d'Anvers de 1882 et de i885. 

Il fut membre fondateur de l'Essor, avec Jules Dillens, Herbo, 
Namur, Hoeterickx, Bellis, Comein. 

En 1879, iMaes alla s'établir à Contich (près d'Anvers). Il y vit 
au milieu d'une collection d'animaux de basse-cour qui lui sont un 
aliment continuel pour les sujets de ses tableaux si nombreux. 



ANVERSOIS 243 




Albrecht De Vriendt. 

%L est des hommes qui s'imposent aux masses par leur talent, 
W leur travail, leur caractère : Albrecht De Vriendt est de ceux- 
^ là. A étudier cette tête intéressante, on voit bien qu'elle est le 
siège de multiples et larges idées, naissant sous un front vaste et 
imprimant à deux yeux, qui vous regardent bien en face, une sug- 
gestive expression. Une extraordinaire mobilité de traits distingue 
cette figure hardie, ornementée d'une barbe sur le retour, et dont 
la douceur semble être le fond. La parole est chaude, un peu diplo- 
matique peut-être, jamais emportée, limpide toujours. Dans l'âme 
de De Vriendt l'art a pris une place si envahissante que sans cesse 
sa bouche en parle. Telle une mère caressant son enfant préféré. 

Albrecht De Vriendt vit le jour à Gand, le 8 décembre 1843. 

On peut dire qu'il naquit artiste, car dès le berceau se groupèrent 
autour de lui des influences propres à développer en son cerveau le 
germe que la nature y avait placé comme une sorte de don hérédi- 



H4 



NOS ARTISTES 



taire. Son père, Jean De Vriendt, un peintre de certaine réputation, 
était également un homme très érudit, qui veillait avec soin sur 
l'éducation de ses enfants, Albrecht et Juliaan. 

Et si nous accolons ces derniers noms, c'est que les deux frères 
qui les portent ont presque toujours marché ensemble dans la 
vie artistique comme dans la vie privée. Côte à côte ils ont grandi 
dans une même admiration du beau, une même aspiration d'âme, 
un même but d'avenir; par un de ces sublimes mariages d'idées, 
ils ont combattu pour la même cause, souffert par les mêmes décep- 
tions, partagé les mêmes honneurs. 

En ne nous occupant spécialement que de l'un, ses faits et gestes 
n'en seront pas moins comme une sorte d'évocation de l'autre, parce 
qu'ils sont restés la main dans la main, jusqu'à l'apothéose de leur 
carrière respective. 

L'éducation que Jean De Vriendt donnait à ses enfants était très 
étendue. Elle embrassait tout ce que le savoir humain comporte, 
mais elle avait un côté caractéristique : une profonde adoration pour 
l'histoire de nos Flandres, puisée chez les auteurs du terroir tels que 
Conscience, Ledeganck et autres. 

De bonne heure la jeune imagination d'Albrecht s'en ressentit 
à tel point, qu'à l'âge de i5 ans il avait écrit un roman patriotique, 
pompeusement intitulé Philippe van Artevelde. Ce péché de 
jeunesse repose, du reste, dans l'oubli le plus parfait. 



A cette époque déjà Albrecht De Vriendt peignait, tout en faisant 
ses études de classe, qu'il alternait régulièrement avec des exercices 
d'équitation et d'armes. 

Vers l'âge de i6 ans il se mit à suivre les cours de l'Académie de 
Gand, où il parcourut, avec distinction, tous les degrés de l'en- 
seignement. Il y fit du paysage et s'y initia avec ferveur à l'art 
décoratif, cette source féconde à laquelle on a tort de trop peu 
puiser. 

Ses études artistiques furent renforcées par des leçons parti- 
culières de perspective, de géométrie et des branches positives qui 
servent si merveilleusement l'art pictural en général, et la pein- 
ture historique en particulier. 



ANVERSOIS 



245 



D'autre part, son cerveau se meubla amplement de ce qu'une 
instruction supérieure peut exiger de connaissances philoso- 
phiques, de lectures savantes, de développement littéraire ; et 
lorsque, à l'âge de 20 ans, il quitta l'Académie, il se trouvait 
complètement armé pour la lutte artistique, avec dans le cœur un 
enthousiasme sans bornes pour tout ce qui touche à l'histoire de 
notre intéressante patrie. 

De cette gestation plantureuse devait bientôt sortir une première 
œuvre. 

Ce fut, en effet, en 1864 qu'Albrecht De Vriendl débuta à 
l'Exposition d'Anvers, par Ste Elisabeth de Hongrie, une page 
absolument de tendance, où la manière actuelle de l'artiste est 
fortement visible déjà, ce qui prouve sa constante fidélité à 
son idéal. 

Cette toile obtint un succès qui décida De Vriendt à en créer 
immédiatement une autre, Ste Elisabeth descendant la montagne, 
qu'il envoya, en i865, à l'Exposition de Gand. Elle y fut vendue 
deux fois, d'abord pour la tombola, ensuite à M. John Maxwell de 
Londres. 

A partir de ce moment Albrechl De Vriendt s'absorba dans un 
travail sans relâche. A suivre le nombre considérable des œuvres 
créées par lui, on reste stupéfait, et c'est à perte d'haleine qu'on 
peut les énumérer seulement. 

Cette production est d'autant plus importante qu'en général ce 
sont des compositions très étudiées. Il ne nous reste donc qu'à 
relater les étapes de cette existence qui fut si pleine de labeurs 
qu'ils y ont pris la place entière. 

Au commencement de l'année 1866 on trouva Albrecht De Vriendt 
installé à Anvers, où, sans perdre du temps, il fit St. -Luc peignant 
la Madone, qui fut exposé à Bruxelles à la même époque et obtint 
un grand succès. Il y eut de nouveau double acquisition, d'une part 
par un amateur, de l'autre par les marchands de tableaux bruxellois 
MM. Van der Donck frères. Ces derniers conclurent séance 
tenante avec l'artiste un contrat pour 25 tableaux, devançant 
de quelques heures un autre marchand de tableaux, M. Dhuy- 
vetter père, qui vint lui faire la même offre, trop tard natu- 
rellement. 



246 



NOS ARTISTES 



La réputation du peintre allait grandissant : le docteur De 
Fourchaux, qui possédait un petit Aima Tadema, lui en commanda 
un pendant. Il fit Marguerite regrettant Faust. 

En 1867, il quitta Anvers pour retourner à Gand, où bientôt il 
créa Pèlerinage en Flandre, puis La dernière prière de Marie 
Stuart. Ce tableau, exposé la même année à Anvers, fait partie de la 
collection de M. Adolphe Huybrechts. 

La même année encore, l'artiste envoya à l'Exposition Univer- 
selle de Paris, St. -Luc, que MM. Van der Donck frères vendirent 
à M. Stevens de New-York. 

Enhardi par ses succès, il se mit alors à traiter différents sujets 
de l'histoire de Marie Stuart qui, tous, furent accueillis avec 
faveur. 

Après la mort de son père, en 1868, Albrecht De Vriendt alla se 
fixer à Bruxelles, avec son frère ; puis, l'installation faite, ils entre- 
prirent, à deux, un long voyage en Allemagne. 

Ils n'y travaillèrent point, se bornant à étudier les chefs-d'œuvre 
disséminés dans la patrie de Goethe. Rentré à Bruxelles, plein 
des souvenirs de la majestueuse peinture monumentale, De Vriendt 
créa Le Denier de la Veuve et L Homme heureux, qui fixèrent 
son nom déjà connu. 

A cette période appartiennent également : La Vieillesse de la 
Vierge; Jehan l imagier ; Le j£u d'échecs ; Jeanne et Marguerite 
de Constantinople ; Charles Quint et Marguerite; Un vendeur de 
bibles à Bruges ; Froissart ; V Offrande à la Madone. Puis, en 
1871, son grand tableau Jacqueline de Bavière implorant de 
Philippe le Bon la grâce de son époux, qui, après avoir figuré à 
différentes Expositions, fut acquis par le Musée de Liège. Cette 
même toile valut à son auteur (Exposition de Bruxelles de 1872) le 
titre de Chevalier de l'Ordre de Léopold. 

Une série de tableaux moins importants suivit, jusqu'en 1873, 
alors que furent créés : Dodonée ; Van Eyck peignant le portrait 
d'Isabelle de Portugal et L Anniversaire. En 1875, Danseuse 
Egyptienne ; Le ménage de Thomas Fabri ; Une salle de conseil 
au XV^ siècle, acquis par M. De Kuyper de Rotterdam ; Le Rosier, 
vendu à M. Fransen-van de Putte. ministre des colonies de 
Hollande. Tout ceci indépendamment d'un grand nombre d'aqua- 



ANVERSOIS 



247 



relies de certaine importance, sans compter des toiles de moindre 
envergure. 

Ayant déjà, à cette époque, visité en détail le Nord de l'Italie, 
De Vriendt alternait encore son travail par un voyage d'études 
annuel, de préférence en Allemagne, en compagnie de son frère ; 
puis il peignit, en 1877, Bouchard d'Avesnes, qui est au Musée 
de Bruxelles; de même que L' Angélus, dont le Roi Léopold II est 
propriétaire. 

En 1878 son pinceau élabora deux pendanls, La Cigale el La 
Fourmi, qui appartiennent à la famille Modave de Bruxelles. 

En 1879 il exposa une oeuvre de première importance, Othello, 
acquise par M. Maswiens, de Bruxelles. 

A côté de ces toiles, il en fit une quantité d'autres, passées en 
Angleterre, notamment Les Colombes, vendu à M. Samuel, de 
Liverpool. 

Le tour vint, en i88o, à Philippe le Beau armant son fils Che- 
valier de la Toison d'Or, exposé à Paris (Champs Elysées) en 1882, 
où il fut acquis par M. Herrman de Rome. 

Ce tableau vient d'être reproduit en gravure par Lenain de Paris. 
Il fut vendu deux fois et, avec l'autorisation du premier acheteur, 
l'artiste en fit une copie un peu modifiée, pour M. Wolf, de New- 
Yoïk. 

Afin de se reposer l'esprit. De Vriendt entreprit, en 1880, un 
nouveau voyage en Italie, voyage au retour duquel il s'embarqua, 
avec son frère, pour l'Orient, où ils travaillèrent beaucoup. 

Rentré à Bruxelles, il s'y maria et peignit deux ou trois tableaux, 
sujets orientaux ; mais comme ce genre ne lui plaisait que fort 
médiocrement, il se rabattit sur l'aquarelle, dont il fît toute une suite. 

Cependant son cerveau tourmenté lui suggéra des compositions 
plus mouvementées. 

En i883, il eut la paternité de Le Pape Paul III devant le por- 
trait de Luther, qui tut exposé à Paris, Munich, Anvers, et gravé 
par Lenain, un autre maître. Ce tableau fait partie du Musée 
d'Anvers. 

Du même coup. De Vriendt peignit, pour les frères Van der 
Donck, Les Esclaves mérovingiennes . 



248 



NOS ARTISTES 



Par une de ces transitions qu'on constate fréquemment dans les 
élans d'un artiste, Albrecht De Vriendt se prit d'amour, en 1884, 
pour une série de sujets mettant en scène des Bouffons, ces person- 
nages philosophiques par excellence. 

Les amateurs se jetèrent avec acharnement sur ces toiles qui 
toutes passèrent à l'étranger, sauf Le Fol du roi, acquis par M. De 
Wael, d'Anvers. 



En i885, l'artiste engendra le grand tableau qui se trouve au 
Musée de Bruxelles : Comment ceux de Gand rendirent hommage 
à Charles-Quint enfant ; puis, en 1886, naquit en lui une de ces 
audacieuses entreprises artistiques qui, à elle seule, est susceptible 
d'absorber la vie d'un homme : la peinture murale de l'Hôtel-de- 
Ville de Bruges. 

Il en commença les premières esquisses en 1889. Depuis lors, en 
dépit des charges incommensurables qui l'assaillissent, il se dévoue 
corps et âme à ce travail gigantesque ; et, quand on pense qu'il 
faudra encore deux années pour le terminer, on est saisi d'admira- 
tion devant tant de persistance unie à tant de talent. 

Ce travail, le plus vaste et le plus important qui ait jamais été 
entrepris en Belgique, comporte la synthèse de l'histoire des 
Flandres, et formera i3 compositions et 35 figures historiques. 
Déjà les esquisses ont été exposées à Munich et Berlin, où elles 
furent proposées pour la plus haute récompense, qui ne pouvait 
être décernée, le peintre s'étant placé hors concours. C'est d'ailleurs 
une décision que De Vriendt a prise depuis 1869. 

Pendant ce temps, l'infatigable artiste a commencé la peinture 
murale du Palais de Justice de Furnes. Jusqu'ici l'un des panneaux 
est achevé, celui intitulé Philippe le Beau jurant fidélité aux 
privilèges de la ville de Furnes. 

N'oublions pas qu'Albrecht De Vriendt est également l'auteur 
des panneaux représentant les quatre Evangelistes, au Kristuskirche 
à Anvers. 

Mais le destin lui réservait d'autres honneurs encore : deux mois 



ANVERSOIS 



249 



après la mort de Verlat, le gouvernement l'appela aux importantes 
fonctions de Directeur de l'Académie d'Anvers, et ce fut en 1891 
qu'il vint définitivement prendre possession de son emploi. Sa 
Direction savante a imprimé à l'enseignement de notre Ecole un 
superbe mouvement. 

En i888, il avait eu, à l'Exposition d'Anvers, Vondel, apparte- 
nant à M. Léon Van Roey ; en 1894, Exposition Universelle de la 
même ville, il eut Le Triptyque, placé à Notre Dame d'Anvers; 
la même année il fut nommé Commandeur de l'ordre de Léopold et 
professeur à l'Institut supérieur des Beaux-Arts, remplaçant dans 
ces fonctions son frère, qui démissionna à la suite de son élection 
comme membre de la Chambre des Représentants. 

En i8g5, il créa Les jeunes filles de Bruges, propriété de la 
Pynacothèque de Munich ; et en 1898, les esquisses, complétées, 
de sa peinture murale de Bruges, lui valurent, à Vienne, la grande 
médaille du Gouvernement. 

Ce que De Vriendt a fait partie de jurys des récompenses est 
indéfinissable ; il semble destiné tout particulièrement à la présidence 
des assemblées auxquelles il collabore. 

Dans cet ordre d'idées, ses titres sont nombreux : depuis 
de longues années il est Président de la Société Royale des 
aquarellistes ; en outre, Membre de l'Académie de Belgique ; 
Associé étranger (le plus haut grade) de l'Institut de France ; 
Membre effectif de la Commission des Monuments ; Président 
de la Commission de Perfectionnement de l'art du dessin ; 
Membre de la Commission de la réorganisation des concours 
de Rome ; Membre de l'Académie Royale de Munich et de 
diverses autres ; Vice- Président de la Société Royale des Beaux- 
Arts d'Anvers. 

Il fut aussi Président des jurys internationaux aux Expositions 
de Bruxelles de 1894 et 1897. 

D'autre part, il est fortement constellé : outre son grade de 
Commandeur de l'ordre de Léopold, il possède ceux de Com- 
mandeur de l'ordre d'Isabelle la Catholique ; Commandeur de 
l'ordre du Mérite de St. Michel de Bavière ; Officier de l'ordre 
d'Orange-Nassau ; Chevalier de la Légion d'honneur. 



25o 



NOS ARTISTES 



Et comme si toutes ces dignités n'étaient pas encore suffisantes, 
Albrecht De Vriendt a formé un projet d'avenir qui clôturera 
admirablement sa laborieuse carrière. 

Il créera un Guldenboek van Vlaanderen, publication de grand 
intérêt, avec texte et gravures, relatant tous les épisodes de 
l'histoire des Flandres, depuis les époques les plus reculées jusqu'à 
nos jours. 

Il n'y aura pas de meilleur enseignement pour les jeunes et les 
vieux, que ce Livre d'Or, qui sera à la portée de tous, puisqu'on 
en publiera une édition de luxe et une édition populaire. 

Voilà ce que fit et ce que fera Albrecht De Vriendt, dont la 
mission artistique n'a donc certainement pas été une sinécure. 



ANVERSOIS 



25l 




Jef Van de Roye. 

^^^U premier coup d'œil on voit en Van de Roye un homme 
décidé : lignes de la figure fortement caractérisées, regard 
profond, nez arqué solidement, front dessiné avec ampleur. 
Le teint est excessivement hâlé, évoquant une continuelle caresse 
du soleil. Les moustaches, portées militairement, font pendant à une 
barbiche sans prétention ; et, si la parole est brève, elle n'en est pas 
moins avenante. 

Jef Van de Roye naquit à Anvers, le 14 Mars 1861. 

Son père, courtier en sucres, ne se préoccupait point des questions 
d'art. 

Son frère était peintre décorateur, ce qui intéressait surtout le 
petit Jef, en ce sens, qu'il était constamment en admiration devant 
les travaux de son aîné. Ce dernier ne lui épargnait, du reste, pas ses 
encouragements, car bientôt, sous sa conduite, l'enfant s'essayait 



253 



NOS ARTISTES 



avec bonheur à la peinture de l'aquarelle, les fleurs l'attirant 
surtout. 

Dans sa première jeunesse, Jet" Van de Roye était un enfant 
indomptable, se refusant à toute étude, et préférant battre le pavé 
ou, amateur précoce d'équitation, monter les chevaux d'un louageur 
du voisinage. 

Ce fut seulement à l'âge de 12 ans qu'il se décida aux études; il 
resta à l'Ecole Moyenne, jusqu'à l'âge de i5 ans. 

Alors il s'en fut à l'Académie suivre le cours de Luc Schaefels, le 
soir, tandis que, pendant le jour, il était chez le décorateur 
M. Van Edom. Mais chez ce dernier il ne fit pas longue carrière, 
parce que ses fonctions y consistaient généralement à faire les 
courses. 

Promptement il dit adieu à son patron, en vue surtout de suivre 
les cours du jour de l'Académie. 

Dès ce moment il fit au complet, et ce pendant une année, la 
classe de nature morte de Luc Schaefels, où il étudia avec un véri- 
table acharnement. 

Non seulement il s'y fit une réputation de bon élève, mais encore 
il y conquit des palmes de bravoure pour avoir rossé un jour, sur 
toutes les coutures, lui, gamin, un élève d'un autre cours, gaillard 
bien musclé et beaucoup plus âgé, qui s'était permis certaine 
algarade. 

Jef Van de Roye avait 17 ans quand il quitta l'Académie, pour 
entrer chez son frère, à titre de peintre-décorateur. 

Il y resta jusqu'à l'âge de 20 ans, époque du tirage au 
sort. 

Ayant amené un mauvais numéro, on l'incorpora au régiment du 
Génie, où il fut bientôt appelé au grade de caporal instructeur 
de la gymnastique. 

Autorisation lui fut donnée de reprendre la route de l'Académie, 
aux jours non requis par le service militaire, jusqu'à ce que, libéré en 
1884, il rentra définitivement dans la classe de Luc Schaefels, avec 
la décision bien arrêtée de devenir artiste peintre, au lieu de simple 
décorateur. 



ANVERSOIS 



253 



Après la mort de son professeur, il obtint un atelier à l'Académie 
et se mit franchement au travail. 

Il fît une série de petites toiles, qui se vendaient avec une infinie 
facilité, et fut remarqué par le marchand de tableaux Nicolié, qui 
lui avait déjà acheté sa première œuvrette : Fruits. 

Nicolié le poussa sérieusement et lui acquit encore, par la suite, 
plus d'une œuvre. 

Mais ce ne fut qu'en 1888 que Van de Roye se révéla. A l'Expo- 
sition d'Anvers de cette année-là, il envoya un grand tableau. 
Fruits, acheté pour la tombola au prix de 600 francs et qui tomba 
en partage à M. Julien De Meester d'Anvers. 

En dehors de Nicolié. il avait trouvé un protecteur en Lamori- 
nière, qui lui prodigua sans cesse de précieux conseils. 



Sous l'impulsion de son premier succès, l'artiste travailla avec 
constance et succès. Les deux tableaux qu'il envoya à l'Exposition 
d'Anvers de i8gi, furent vendus, l'un. Fruits, au Roi Léopold II ; 
l'autre, Homards, à la tombola. 

A cette époque il fit un voyage en Hollande, à l'effet de visiter 
les Musées. 

L'Exposition de Gand, de 1892, eut de lui un grand tableau, 
Fruits, auquel on donna une place exécrable. L'artiste fut pronip- 
tement vengé de cette injustice, car la même toile ayant été 
envoyée à Munich, y eut un brillant succès et trouva acquéreur à 
1800 Marks. 

Pendant toute cette période. Van de Roye acheva un grand 
nombre de toiles de moindre importance, qui se débitèrent avec une 
facilité extraordinaire. 

En 1894, Exposition d'Anvers, il se fit remarquer par un tableau 
de belle dimension. Fruits, que lui acheta le Musée de notre ville 
et qui lui valut la médaille d'argent. 

A son tour le Musée d'Ypres acquit, en 1897, sa toile importante, 
Lilas, exposée cette année-là dans la dite localité. 

D'ailleurs, à toutes les grandes Expositions de Belgique on a vu 
des œuvres de Van de Roye ; et, les trois fois qu'il a exposé à 
Munich, il y trouva acquéreur. 



254 



NOS ARTISTES 



Aux salons de Als ik kan il fut également collaborateur assidu. 
A Anvers, plusieurs amateurs possèdent de ses tableaux, notam- 
ment Madame délia Faille et M. Everaerts. 
Jef Van de Roye est célibataire. 

Depuis plusieurs années il souffre d'une maladie nerveuse ; 
mais ceci n'a pu, un seul instant, abattre son courage et son 
ardeur au travail. 

L'art est pour lui un ange consolateur. 



ANVERSOIS 



255 




Frans Van Kuyck, 

E regard scrutateur sous ses lunettes, bienveillant et doux ; le 
front haut et d'une grande mobilité de lignes ; la bouche 
souriant volontiers ; la barbe largement parsemée de stries 
grisonnantes. Tête caractéristique sur un corps de solide envergure, 
un vrai spécimen de la bien membrée race flamande. Au reste, 
homme de conviction, tant en matière artistique que sociale, esprit 
droit défendant avec énergie ses principes, et dont on peut dire que 
quand il veut une chose il la veut bien. Une de ces natures qui 
mettent dans l'exécution de leurs plans une persévérance extraordi- 
naire, un de ces travailleurs infatigables qui se dépensent sans 
compter, dans l'intérêt de la cause commune. Esprit remuant, 
chercheur, débordant de projets et rêvant toujours une innovation 
quelconque dans le domaine artistique. 

Frans Van Kuyck, naquit à Anvers, le 8 juin i852. 
Son père, Louis Van Kuyck, était un peintre de valeur. 



256 



NOS ARTISTES 



Il n'est donc pas étonnant que, dès son enfance, Frans Van Kuyck 
se sentait porté vers l'idéal esthétique. 

Aussi dessinait-il d'instinct à l'époque où les enfants ne pensent 
encore qu'à leur nourrice ou à leur bâton de sucre d'orge. 

D'ailleurs, son père encourageait hautement ses dispositions nais- 
santes, et guidait ses premiers pas. Il s'en suivit que lorsque le jeune 
Frans était à l'école, ses efforts se dirigeaient bien plus vers les 
envolées artistiques que vers les données grammaticales. De prime 
abord sa carrière se trouvait ainsi définie. 

On l'envoya à l'Athénée Royal d'Anvers, où sa passion du dessin 
continuait à le tenailler avec persistance. 

Mais s'il était doté de l'instinct artistique, il était affligé d'un mal 
dont les effets lui furent et lui sont restés une gêne permanente : une 
inguérissable faiblesse des yeux. Naturellement, tous les secours de 
la science furent tentés; rien n'y fît, et à l'heure actuelle encore, 
Frans Van Kuyck reste sous le coup de ce mal peu enviable. 

A l'âge de i5 ans, le jeune homme quitta l'Athénée Royal, à 
l'effet de se consacrer exclusivement aux travaux artistiques. 

Il entra à l'Académie, dont il suivit successivement tous les 
cours, jusqu'à ce que, arrivé à l'âge de 19 ans, il fut admis comme 
élève chez son père. Cependant, ce dernier étant décédé peu de 
temps après, Van Kuyck s'en fut à l'atelier de Lamorinière, dont il 
devint bientôt un des plus fervents admirateurs. 

Voulant étudier sur le vif la nature, il séjournait presque 
constamment à la campagne, avec une prédilection pour notre belle 
Campine, où les champs de bruyère s'offrent si abondamment à 
l'inspiration des artistes. 

Van Kuyck y fit une ample moisson d'études et, en 1873, 
il envoya à l'Exposition d'Anvers, son premier tableau : Les 
Moissonneurs. L'œuvre attira sur lui l'attention et fut vendue pour 
la tombola. Dès ce moment le travail du jeune artiste s'accentua. 

Il produisit, coup sur coup, La Sorcière, acheté par M. Cockx 
d'Anvers ; Le Roulage, également vendu ; ainsi que Heideoogst, 
acquis par M. Moons. Toutes ces toiles eurent du succès à l'Expo- 
sition d'Anvers. 

En 1875, Frans Van Kuyck se maria en cette dernière ville. 

Peu auparavant, il avait fait un charmant petit tableau, intitulé : 



ANVERSOIS 



257 



Le Soir d'une belle journée, une idylle très personnelle à l'artiste, 
dont l'action se déroule au milieu de la bruyère, près du Stappers 
Ven, sous Calmpthout. Cette toile fut acquise par M. Jos. Isenbaert, 
d'Anvers. Le même collectionneur possède le grand tableau L Au- 
tomne en Flandre, par Lamorinière (oncle de Frans Van Kuyck), 
étoffé en 1 87 1 , par l'artiste qui nous occupe. Dans toutes les œuvres 
qui précèdent le jeune peintre avait établi sa personnalité par une 
manière toute particulière d'interpréter la nature, appuyée d'une 
grande correction du dessin et d'un excessif souci des détails. 

A peine marié, Van Kuyck élabora l'important album du cortège 
de YOlijftak, travail qui fixa sa réputation comme dessinateur. 
Bientôt M . Victor Lynen d'Anvers lui fit la commande de deux 
grands tableaux, La Fenaison et La Moisson. 

Quelque temps après, Frans Van Kuyck quitta Anvers, pour se 
fixer à Buggenhout. Là, en face de la grande nature, et en compa- 
gnie de Théodore Meyers,il se mit à étudier avec ardeur et peignit, 
entre autres L'Automne, appartenant à M. Hertogs d'Anvers. 

En 1879 il s'installa à Hoboken, oij il fut nommé professeur de 
l'Ecole Normale des filles, actuellement supprimée. En 1880 on 
lui confia le mandat de professeur de l'Ecole Normale des garçons 
à Anvers (également supprimée), ainsi que les fonctions de profes- 
seur à l'Ecole professionnelle pour jeunes filles, de la même ville. 

A Hoboken commença pour Van Kuyck une période de labeur 
opiniâtre, de travail continu. Il s'y attacha surtout au plein air, et 
les plantureux horizons des polders avaient pour lui un attrait 
manifeste. Il y peignit La Moisson, commandé par .M. Victor 
Lynen, tableau qui obtint à l'Exposition de Gand, de 1880, la 
médaille d'or. Il y fit aussi Dans mon jardin, vendu à M. De 
Bruyn, d'Anvers, Sur la Digue, L'Hiver et L'Eté, ces deux 
derniers acquis par l'imprimeur Ratinckx, qui en prit en i885 et 
1886, les sujets pour ses riches calendriers annuels. Ce fut encore 
à Hoboken, que Van Kuyck élabora l'adresse aquarellée offerte par 
les exposants italiens au marquis de MafFéi ; puis encore un grand 
tableau, Retour des champs, exposé avec succès à Anvers et acquis 
par M. Florent Joosteiis ; Paysanne Flamande, vendu à M. Maurice 
Elsen. En plus il s'y occupait non seulement d'ornementation, de 
peinture sur porcelaine, d'eau-forte, de dessins pour menus, mais 

■7- 



258 



NOS ARTISTES 



encore il y faisait des illustrations, notamment pour l'ouvrage Les 
Kermesses, de Georges Eeckhout, et pour les œuvres de Virginie 
Loveling. Ce fut là encore qu'il composa l'afïiche pour l'Exposition 
d'Anvers de i885, travail qu'il dessina sur les pierres mêmes que 
l'imprimeur Ratinckx lui faisait apporter de la ville. 

En 1884, les amis d'Anvers, se souvenant toujours de lui, lui 
offrirent la Présidence de la Section des Arts Plastiques de notre 
Cercle Artistique, qu'il accepta. 

On voit qu'alors le travail s'accumulait déjà autour de Van Kuyck, 
comme une sorte de prélude au labeur énorme dont ses épaules se 
sont chargées plus tard, quand il entra d'une manière si militante, 
dans la vie publique. 

Et cependant, à l'instar de Pierre-le-Grand, il trouvait encore 
moyen de prendre quelques heures sur son travail artistique pour 
se livrer à un amateurisme aussi utile que prosa'ique : la menui- 
serie. Outillé comme le plus soucieux praticien, il sciait, rabotait, 
ajustait et exécutait toutes sortes d'ouvrages en ce genre ; il est 
resté fidèle à ses outils, puisque, à l'heure actuelle, il possède 
encore, au grand complet, son atelier de menuiserie. Il est à 
supposer pourtant que, vu ses multiples occupations artistiques 
et politiques, le menuisiei^-peintre chôme assez fréquemment 

En i885, Van Kuyck retourna à Anvers, oià il organisa, chez lui, 
un cours de dessin et peinture pour jeunes filles. Ce cours marcha 
admirablement durant trois ou quatre années, lorsque, à la demande 
d'un groupe de demoiselles, il fut institué dans les locaux mêmes de 
l'Académie, en 1889, et que Van Kuyck en devint le professeur. 

Ce fut également en i885 qu'il organisa, chez M. Victor Lynen, 
en raison de l'Exposition d'Anvers, une série de tableaux vivants, 
dont le souvenir n'a pas été perdu par les privilégiés qui ont pu les 
voir. En 1887, il fit une frise à l'aquarelle représentant le Cortège 
de l'amour, et ce à l'occasion du mariage de M. Lynen, fils. 

En 1888, Frans Van Kuyck fut élu conseiller provincial libéral ; 
en 1891, conseiller communal d'Anvers ; et en 1892 il fut nommé 
chevalier de l'Ordre de Léopold. 

Pendant toute cette période, à part naturellement bon nombre 
d'œuvres moins importantes, il avait peint: en 1888, Famille de 
Bûcherons, appartenant au Musée d'Anvers ; Idylle campinoise, à 



ANVËRSOlâ 



M. Rautenstrauch. — En 1889, Bruyère, a M. Karcher. — En 
1890, Portrait de Mlle Castelot, œuvre qui a péri dans un incendie ; 
portrait de Mlle Bauss ; Braconnier à l'affût (Exposition de 
Bruxelles) à M. Heirman. — En 1891, Scène de braconnage 
(Exposition d'Anvers), acquise pour la tombola. — En 1892, 
Jardin de ferme campinoise, envoyée à l'Exposition de Munich, 
et achetée par M. le Procureur du Roi de la dite ville ; Halte dans 
la Bruyère, à M. Auban-Moët, d'Epernay ; La Récolte des 
pommes de terre (Exposition de Chicago), vendu à un parti- 
culier. 

La même année de 1892, lors des célèbres fêtes du Landjuwcel à 
Anvers, Van Kuyck fit pour la Société De Verbroedering, qui 
représentait L'arbre croissant de Lierre, le char de La Paix et 
celui de L'Histoire. Ce travail fut remarquable, puisque le rapport 
officiel du jury disait que si l'on avait eu à délivrer une récom- 
pense pour la composition des chars, ceux du Verbroedering 
eussent obtenu le premier prix. Van Kuyck fit également le scintil- 
lant Groupe des Violieren, représenté par la noblesse d'Anvers. 

En 1893 Van Kuyck envoya à Munich, Dimanche dans un 
village de la Campine ; et la même année il se mit à élaborer, 
avec quelques collaborateurs, le projet du sensationnel Vieil- 
Anvers, qui fut un des coins les plus intéressants de l'Exposition 
Universelle d'Anvers de 1894. Le nom de Frans Van Kuyck est 
resté accolé à cette innovation, car la part qu'il y a prise est d'une 
importance capitale. C'est lui qui composa tout, en fait de 
constructions (M. Eugène Geefs en était l'architecte), costumes, 
meubles, cortèges, organisation de festivités ; en un mot, il fut la 
cheville de cette admirable cité artistique qui provoqua l'enthou- 
siasme, et qu'on a vainement essayé d'égaler dans d'autres World- 
fairs. Pour cette entreprise si brillante, Van Kuyck avait accumulé 
un nombre considérable de dessins, dont une grande partie a été 
dévorée par les flammes, lors d'un incendie partiel au Vieil-Anvers. 
Parmi les objets brûlés se trouvent les dessins ayant trait aux 
costumes etc. du cortège de Charles-Quint. 

En 1894, à l'Exposition d'Anvers, (section d'architecture) Van 
Kuyck obtint le grand diplôme d'honneur, pour son Vieil-Anvers. 

En 1895 il fut appelé aux difficiles et arides fonctions d'Echevin 
des Beaux-Arts de la ville d'Anvers. 



26o 



Nos ARTISTES 



Il est compréhensible, il est même naturel, que depuis son inves- 
titure dans cet important mandat officiel, la production des tableaux 
de Frans Van Kuyck se soit notablement restreinte ; car la vie 
publique, pour celui qui la comprend véritablement, est absorbante 
au premier chef. Van Kuyck est un de ces mandataires-là. Avec 
son esprit chercheur, préoccupé d'innovations artistiques, il ne cesse 
de mettre son Echevinat à profit pour doter la ville d'Anvers, et 
spécialement l'hôtel communal, de choses nouvelles, marquées au 
coin d'une vision et d'un but essentiellement esthétiques. Mais tout 
cela n'est pas encore suffisant à l'ardeur de Frans Van Kuyck. 

C'est lui qui fut le plus actif organisateur du cortège de la Presse, 
au Théâtre Royal d'Anvers, en 1897, fête pour laquelle il dessina 
des choses exquises. C'est encore lui qui composa une interminable 
série de drapeaux pour cercles et sociétés, notamment celui du 
Bond der Belanghebbenden van Dokken en Kaaien, travail qui 
obtint le i'' prix à l'Exposition de Bruxelles de 1897. C'est encore lui 
qui fut l'auteur du Bijou Académique, qu'en 1897 un arrêté royal 
adopta officiellement. C'est de lui aussi qu'on admira au Cercle 
artistique d'Anvers, à l'Exposition de l'Art dans la vie publique, 
en 1898, deux superbes dessins à la plume enluminés : L'Entrée de 
Charles Quint à Anvers et Le Tournoi. C'est lui, toujours lui, qui 
élabore l'Album du Vieil-Anvers, intitulé Oud Antwerpen 1894- 
Cette œuvre de grande allure, éditée par la Maison Lyon-Claessen 
de Bruxelles, est en cours de publication. Déjà trois livraisons ont 
vu le jour, et ces livraisons donnent l'idée du labeur énorme qu'y 
dépense Frans Van Kuyck, étant donné que c'est lui-même qui 
compose les lettrines, les culs de lampe, les vignettes du texte, et 
naturellement les grands et magnifiques dessins. Cette publication 
seule prend des années de travail, et lorsqu'elle sera terminée, Van 
Kuyck pourra se vanter d'avoir fait une création marquante. 

A part son titre de Membre agrégé du Corps Académique, Frans 
Van Kuyck est Chevalier de la Couronne de Roumanie et Chevalier 
de l'Ordre d'Orange-Nassau. 

Voilà donc encore un artiste qui n'aura pas passé son existence 
dans le « far niente » auquel notre siècle sacrifie si communément. 



ANVERSOIS 



a6i 



r 




l . J 

Léon Abry. 

E maintien militaire, avec un air de sévérité, moins réel qu'ap- 
parent, car l'artiste qui va nous occuper n'a absolument 
rien d'un Brutus ou d'un Néron. Au contraire, son langage 
est tout de courtoisie ; ses manières d'excellente société appellent la 
sympathie de ceux qui savent apprécier son caractère. Il a ses prin- 
cipes résolus sur les hommes et les choses et ne transige point avec 
ses appréciations sur l'art. D'ailleurs, à voir son regard profond 
s'allumant volontiers au feu de la conversation, on sent en lui un 
tempérament d'action, un de ces mortels dont le vaste front ne 
contient pas que des idées, mais encore de la décision, de l'entête- 
ment même, quand ces idées sont arrêtées. Tout, dans l'ensemble 
de cette figure, concourt à une impression fière ; le nez dessiné forte- 
ment, la bouche aux lignes martiales, la tête bien droite sur les 
épaules, et jusqu'aux moustaches à la russe, qui semblent trôner 
allègrement sur une barbe un peu revêche. 



262 



NOS ARTISTES 



Léon Abry naquit à Anvers, le 6 mars iSSy. 

Son père, qui avait combattu pour notre indépendance, en i83o, 
était officier de l'armée belge. 

Sa mère était de la famille des Damry, qui avait compté plusieurs 
artistes-peintres, dont quelques œuvres se trouvent encore conser- 
vées dans les églises dt Liège et de Rome. 

Presque immédiatement après la naissance de Léon, la famille 
Abry partit pour Mons, d'où elle rentra à Anvers lorsque le jeune 
Abry avait l'âge de 4 ans. 

Dès sa plus tendre enfance il crayonnait avec une persistance à 
toute épreuve, noircissant de dessins tout ce qui lui tombait sous la 
main, allant surtout au port étudier les bateaux, dont il essayait de 
reconstituer ensuite les silhouettes. Il trouvait toujours moyen de se 
faufiler dans le bureau de son père, où les crayons disparaissaient 
comme par enchantement, de quoi gréver sérieusement le budget 
des fournitures administratives. 

En i865, la famille fut déplacée pour Ypres, et l'enfant y fut 
envoyé à l'école communale, dessinant toujours bien plus qu'étu- 
diant. 

En 1866, le père Abry étant nommé général, on alla habiter la 
ville de Gand. Là, l'enfant suivit les cours de l'Ecole Moyenne et de 
l'Athénée, mais sa grande préoccupation continuait à être le dessin. 
La cité de Van Artevelde, avec ses coins pittoresques, l'inspirait 
beaucoup et il en ressentait comme une sorte de poussée roman- 
tique. Aussi dessinait-il de plus en plus et, comme on vivait très en 
famille, son goût artistique pouvait se développer à l'aise. Bien 
qu'en principe ses parents le destinaient à la carrière militaire, ils 
s'intéressaient énormément à ses efforts et ne les contrariaient nul- 
lement. 



A plusieurs reprises, l'enfant était allé voir son père au Camp de 
Beverloo et, par le fait même, les scènes militaires avaient grande- 
ment impi-essionné son esprit. Les chevaux le tentaient bientôt et il 
s'acharna sur la peinture d'histoire, à laquelle il tâchait de s'initier 
en dessinant spécialement des chevaliers. 

Survint la guerre franco-allemande ; le général Abry fut appelé à 
la frontière. Le jeune Léon lui rendit visite, plusieurs fois, là-bas, et 



ANVERSOIS 



263 



ressentit une ineffaçable innpression des scènes qui se déroulèrent 
sous ses yeux pendant la terrifiante canonnade, tels que le transport 
des prisonniers, les convois de blessés, et d'autres fragments du 
drame sanguinaire ; si bien que dès ce moment la peinture militaire 
paraissait vouloir, de force, s'inculquer en son cerveau. 

La guerre terminée, le général Abry demanda sa retraite et l'ob- 
tint ; puis rentra se fixer à Anvers, avec l'idée bien nette de faire 
embrasser par son fils la carrière militaire, aux fins de quoi ce der- 
nier suivit les cours de l'Athénée. 

Le lo juin de l'année 1872, le Général mourut, et le petit Léon 
resta seul au monde avec sa mère, qu'il affectionnait comme une 
sainte. A cette époque, sans avoir précisément une idée artistique 
arrêtée, il n'en éprouva pas moins une tendance singulière vers un 
idéal qui ne ressemblait pas à la pratique des armes. Et, lorsqu'à 
l'âge de 18 ans, il fut sur le point d'entrer à l'Ecole Militaire, un 
revirement soudain s'opéra en lui : il confessa à sa mère que son 
désir impérieux était de devenir artiste. On alla trouver De Keyser, 
auquel on exhiba quelques uns des dessins du jeune homme. 
Le grand peintre en fut satisfait, mais s'empressa d'ajouter : 
« Mon ami, j'ai 65 ans, et tous les jours j'apprends encore. Vous 
voyez donc que la carrière est ardue. Réfléchissez. » 

Mais il n'y avait plus à réfléchir. La conquête du monde parais- 
sait aisée au débutant, comme à tous les jeunes du reste, et il entra 
à l'Académie, directement au cours du grand antique, professeur 
Beaufaux, où la première année, il lut second et où la deuxième 
année, il obtint le prix d'excellence. 

De là, il passa à la classe de peinture d'après nature, dirigée par 
De Keyser, et, après ) être resté un an, il quitta l'Académie, pour 
prendre un atelier à son compte personnel. 

Bientôt son premier tableau vil le jour. Ce fut Le Cheval qui 
gagne f avoine, exposé au Cercle Artistique d'Anvers, en 1878, avec 
beaucoup de succès. 

Vers cette môme époque, il fit Les Emigrants, ainsi qu'un grand 
portrait équestre de son père, qu'il exhiba avantageusement à l'Ex- 
position Historique de Bruxelles 1880, en compagnie de quelques 
uns de ses premiers sujets militaires. 



Sur ces entrefaites, Vcrlat ayant été appelé à la Direction de 



264 



NOS ARTISTES 



l'Académie d'Anvers, fit exprimer à Léon Abry le désir de le voir 
participer au concours pour le prix de Rome. Mais le jeune artiste, 
carrément opposé à cette institution, refusa, ce qui créa entre Verlat 
et lui une animosité dont il subit malheureusement, durant plu- 
sieurs années, les conséquences. Celles-ci se firent manifestement 
sentir, peu de temps après, quand l'artiste créa son tableau Gilbert 
à l'Hôtel-Dieu. Cette toile, envoyée à l'Exposition de Bruxelles, 
fut très mal placée, grâce à des manigances officielles ; l'année 
suivante elle fut refusée à Munich ; mais la même année, le peintre 
eut une brillante revanche à Paris (Champs Elyséesl, où son œuvre 
obtint un éclatant succès ; puis elle eut une place d'honneur à 
une autre Exposition de Munich, là oii quelque temps auparavant 
elle avait essuyé un refus. Seulement, cette fois-ci, elle n'avait pas 
passé par le comité belge. 

Ce fut alors pour Abry une période de gestation nouvelle :il avait 
retrouvé un cercle d'officiers, et au milieu de ces influences spécia- 
les, il entama définitivement le genre dans lequel, depuis lors, il a 
affirmé sa personnalité. Ce furent surtout le petit sujet militaire, 
les mœurs de caserne, qui fixèrent son intention. Il en exposa 
un peu partout, avec un succès soutenu, non seulement en Belgique, 
mais encore à l'étranger. 

En 1882 il envoya à l'Exposition de Madrid, le portrait équestre 
de son père, qui lui valut le titre de Chevalier de l'ordre de 
Charles ill. 

Cependant, après avoir produit une série considérable de tableau- 
tins militaires humoristiques, il résolut d'élargir son cadre d'action et 
se mit à suivre nos troupes à leurs différents champs de manœu- 
vres. Naturellement, dès ce moment le cheval commença à jouer 
un grand rôle dans ses conceptions, et une tendance nouvelle se 
manifesta chez lui, faite de plein air et d'impressionnisme. Il 
poussa ardemment ses études sur ce terrain et se mit à créer des 
toiles de plus grande dimension. Telles : Le Pansage, qui se 
trouve au Musée d'Anvers ; Batterie gravissant une côte, Exposi- 
tion d'Anvers de 1884 ; Avant-poste (Guides), Exposition de Gand 
1890 ; la même année, Exposition de Bruxelles, Le Roi et la 
Reine aux grandes manœuvres, tableau appartenant au Gouverne- 
ment Belge ; Contre la cavalerie à 1,200 mètres. Exposition de 
Bruxelles de 1892 ; Patrouille de découverte, exposée à Anvers 
en 1894. 



ANVERSOiS 



265 



A la suite de cette œuvre, la Comtesse de Flandre fit mander 
Léon Abry et lui commanda le portrait de S. A. R. feu le Prince 
Baudouin. L'artiste y trouva un prétexte à tableau et composa 
de ce chef, une œuvre de marque, représentant le Prince au milieu 
d'une action militaire qui eut pour titre Renfoncement d'une ligne 
de tirailleurs. 

Lors de l'Exposition Universelle d'Anvers, en 1894, Abry fut 
désigné pour peindre et élaborer le Diorama, au compartiment 
militaire. Le sujet imposé était l'Armée Belge. L'artiste y reproduisit 
le général Wauters et tous les uniformes de l'armée belge. Ses 
collaborateurs furent Hippolyte Leroy, sculpteur, et Philippet, qui 
fit le paysage de la toile de fond. 

Léon Abry se maria à .Envers, le 23 août 1897. 

La même année il eut à l'Exposition de Bruxelles, Position 
d'attente (chasseurs à pied) ; en 1898, à Namur, Pointe d'officier 
poursuivie ; a l'Exposition d'Anvers, de la même année, il eut 
Sentinelle double et Le Ralliement après le combat à pied. 

A différentes époques, l'artiste fit d'importants portraits équestres, 
parmi lesquels ceux du général Van der Smissen, du commandant 
Van Strydonck, du colonel Montegnie, du colonel Chevalier 
Marchai, du Major Heimburger, du colonel Vidrequin, du général 
baron Jolly. 

En dehors de cela, les portraits de M. Camille Coquilhat ; 
M. Charles Dumercy ; feu Mme Dumercy ; le général Poplimont ; 
l'avocat De Maertelaere, d'Anvers, et Mme De Maertelaere ; Mlle 
Dupont; les enfants de M. De l'Arbre ; M. Rouvet; le commandant 
Langrand ; M. Orban, de Bruxelles, etc. 

Léon Abry est également un fervent aquarelliste, et dans cet 
art spécial, on peut citer de lui : Le Rassemblement (rues de Diest) ; 
Sentinelles conduites à leur poste, appartenant à M. Charles Le 
Jeune d'Anvers ; Officier de cavalerie marquant un plan ; Tripty- 
que du soldat belge ; La Mère ; Marche en avant (chasseurs à 
pied) ; Tactique des trois armes ; Cavalerie d'exploration ; En 
terrain varié. Puis les portraits à l'aquarelle du capitaine Muller ; 
du colonel Pecquerau ; du commandant Algrain ; de l'avocat 
Wouters ; du capitaine Van den Eynde ; du général Fischer et 
son Etat Major ; de M. G. Caroly ; de M. Victor Van Strydonck ; 



266 



NOS ARTIStES ANVERSOIS. 



de la mère de l'artiste ; de Mme Duckerts. — Les portraits au 
pastel de Mme De Maertelaere et de Mlle Gevers. Ensuite quel- 
ques sujets de femmes, telles que Sportipomen. 

Il faut encore relever une série de sujets de genre, tels que Lévrier 
russe; Le Chemin perdu (guide), appartenant à M. Havenilh ; 
Curieuse ; différentes vues de La Roche ; Infanterie enlevant un 
village (Loenhout) ; A l'Etape; Bien gardé, ('chien danois). De 
garde el Cantine, achetés par l'Etat. 

Léon Abry est chevalier de l'ordre de François Joseph et cheva- 
lier de l'ordre de Léopold, (1894). 

Il n'existe pas de plus convaincu adversaire des médailles aux 
Expositions que Léon Abry. Il y a sept ans il refusa celle qui lui 
fut octroyée au Salon d'Anvers ; et s'il a accepté celle qui lui fut 
décernée, l'année dernière, à Bruxelles, c'est qu'elle était votée 
par un jury international. 

Ainsi, chaque artiste, comme chaque homme, a son appréciation 
personnnelle des choses de ce monde. 



TABLE DES MATIÈRES : 



PAGE 

Préface 5 

Abry, Léon 2G1 

Doks, E. J 2 3 

Bource, Henri-Jacques 33 

Boom, Charles ......... 69 

Brunin, Léon 73 

Baggen, Albert -2 35 

Col, David .......... 9 

Carpentier, Evariste io3 

Cap, Constant ......... 127 

De Lathouwer, Auguste 43 

De Braekeleer, Jacques 83 

Dupon, Josué <j3 

Dierckx, Jacques 173 

De Jans, Edouard iy3 

De Vriendt, Albrecht 24! 

Elsen, Alfred 207 

Tarasyn, Edgar ib 1 

Godding, Emile Pascal 49 

Guiette, Jules i23 

Houben, Henri ......... 187 

Jlespers, Emile 145 

Joors, Eugène 1 33 

Joris, Frans 169 

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lilllllllllllllllllllllllllll 

3 3125 01409 7352 



II — 



PAGE 

t.atnorinière, François 29 

Luyten, Henry 199. 

Lauwers, Frans 211 

Mois, Robert 5g 

Meyers, Isidore 107 

Marcotte, Marie-Antoinette i33 

Mortelmans, Frans 179. 

Maes, Eugène-Remy 239 

Ooms, Karel 3j 

I*ortielje, Jean 21 

Portielje, Gérard 1 59. 

Portielje, Edward i65 

Plumot, André 41 

Rosier, Jean-Guillaume 97 

Rul, Henry . . 2o3- 

Schaefels, Rik 17 

Siberdt, Eugène- François 79. 

Steppe, Romain S7 

Simons, Frans ......... 229. 

"Van der Ouderaa, Pierre i> 

Vinck, Frans 53- ' 

Van Beurden, Alphonse 63 

Van Engelen, Louis 11 1 

Van Engelen, Piet 117 

Van Leemputten, Frans !39- 

Van Aken, Léo i83- 

Verhaert, Piet 225- 

Van de Roye, Jef 25 1 

Van Kuyck, Frans 255 

IVambach-De Duve, Marie 217 

Wolters, Eugène 221 



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